Médias24 : Nous avons connu des précipitations très importantes durant les dernières semaines. Comment donc qualifier cette campagne agricole : elle reste une campagne sèche ou plutôt pluvieuse ?

Larbi Zagdouni : Je dirais que c’est mitigé. Dans la mesure où la première moitié de la campagne agricole a été marquée par une sécheresse sévère, accompagnée parfois d’une hausse de température anormalement élevée et que, depuis mars-avril, effectivement, nous avons assisté à des précipitations importantes ; encore faut-il préciser que ces précipitations ne concernaient que la moitié nord du pays.

– Quelles ont été les régions bénéficiaires ?

– La plaine du Saïss, la plaine du Gharb, les collines pré-rifaines, la province de Taounate, une partie du Zemmour dans la province de Khémisset, le plateau de Marchouch dans le Zaer.

Ainsi, il y a une ligne de démarcation pratiquement du sud de Casablanca jusqu’à l’Oriental, vers le nord, ça a été bien arrosé depuis mars-avril. Ce qui va positivement impacter en même temps les céréales, mais aussi toutes les autres cultures et les parcours.

Mais dans la moitié sud du pays, c’est une campagne mitigée. Elle illustre, peut-être avec plus d’amplitude, le caractère très aléatoire du climat au Maroc.

– Nous ne pouvons parler de campagne agricole sans faire un focus sur la campagne céréalière. Lors de la conférence internationale de haut niveau, le ministre de l’Agriculture, Ahmed Bouari, a annoncé une production prévisionnelle de 44 millions de quintaux (Mq). Peut-être une lecture de ce chiffre ?

– Il y a quelques semaines, j’avais dit dans une interview que si les pluies se poursuivaient sur cette lancée, il n’était pas exclu qu’on réalise une production céréalière entre 40 et 50 Mq. J’avais même ajouté que j’étais peut-être un peu optimiste. Tant mieux, si on arrive à faire 44 Mq Je considère que c’est une prouesse, compte tenu du déroulement effectif de la campagne agricole, notamment durant sa première moitié.

– Nous restons toujours en-dessous des chiffres d’une saison agricole normale.

– Effectivement, nous sommes nettement en dessous, mais en même temps, on est mieux lotis par rapport à ce à quoi on s’attendait il y a à peine deux mois. Ainsi, c’est une très bonne nouvelle.

– De manière générale, comment estime-t-on la récolte prévisionnelle des céréales ?

– Les récoltes sont estimées par les services du ministère de l’Agriculture, notamment la Direction de la stratégie des statistiques qui dispose d’un dispositif d’échantillonnage qui permet au ministère de se faire une idée. C’est bien une estimation, vous précisez bien une estimation et non pas la production. Pour avoir le chiffre final, il faut attendre la récolte. Nous en saurons plus vers les mois de juillet-août.

– Une question s’impose. Avec le retard des pluies qui devient structurel, ne serait-il pas plus opportun de retarder les semis de céréales afin de mieux s’adapter aux nouvelles réalités climatiques ?

– Le changement climatique est là, il faut faire avec. Quand on dit changement climatique, quelles en sont les manifestations majeures ?

Tout d’abord, il y a une tendance à la baisse des précipitations sur le long terme, bien que les sécheresses puissent être ponctuées par des épisodes de pluie, et parfois par des pluies diluviennes. Donc, il y a un apport en eau par les précipitations, ce qu’on appelle les eaux conventionnelles, qui a tendance à diminuer et qui va diminuer.

De l’autre côté, on a une hausse des températures qui se combine avec l’insuffisance des apports d’eau, mettant les cultures et les productions agricoles en général, y compris l’élevage, dans des situations autrement différentes par rapport à ce qu’elles étaient avant.

C’est certain que les cycles naturels, habituels des cultures, des productions vont être impactés. Ce qui implique forcément une adaptation. Il faut absolument investir dans la recherche.

Certains travaux sont réalisés au niveau de nos établissements d’enseignement supérieur de recherche, l’IAV Hassan II, l’ENA de Meknès, l’INRA, l’UM6P, qui travaillent déjà sur ces questions. Mais le chemin est encore long.

Il y a un travail à faire pour mieux situer ce qu’on appelle les itinéraires techniques dans un canevas climatique porteur.

Et, d’autre part, il y a un travail sérieux à accomplir qui va nous ramener, peut-être, à des pratiques ancestrales. C’est ce qu’on appelle le travail sur les cultures associées, et sur les rotations et les assolements.

Peut-être que ces changements climatiques, par leur impact, vont nous amener à réexaminer le choix même des cultures que nous devons développer. Peut-être qu’il va y avoir des cultures qu’il va falloir abandonner et des cultures nouvelles à introduire, et peut-être des cultures historiques à préserver, comme les céréales.

Je veux dire par là que le cœur de la réponse à cette problématique majeure, et qui va porter dans la durée, c’est l’investissement dans la recherche.

– Au regard des objectifs fixés dans le contrat-programme, estimez-vous que l’attente d’une production annuelle de 95 Mq de céréales soit réaliste à l’horizon 2030 ?

– Nous sommes en 2025. Normalement, il devrait y avoir une évaluation intermédiaire à mi-parcours. Les premières années de Génération Green ont été fortement marquées par un cycle de sécheresse des plus terribles.

Donc, nous sommes loin, sans même qu’il y ait une quelconque évaluation, de ce que les contrats-programmes avaient prévu. Et ce, pour des raisons objectives, notamment de sécheresse, de flambée des prix sur le marché international, etc. qui font qu’il serait illusoire d’atteindre ces objectifs, parce qu’il y a objectivement des contraintes fortes qui vont empêcher leur réalisation.

Je vais revenir ici sur la réponse récemment donnée par le ministre de l’Agriculture, lors d’une intervention sur une radio. Il a évoqué un objectif à brève échéance – j’ai compris qu’il visait l’horizon 2030 – consistant à sécuriser 80 millions de quintaux sur un million d’hectares de cultures céréalières et de légumineuses.

Personnellement, je fais un calcul très simple que je vous laisse interpréter comme vous le souhaitez : 80 millions de quintaux sur un million d’hectares, cela donne un rendement de 80 quintaux à l’hectare pour les céréales et les légumineuses.

– Pourquoi les semences céréalières sont-elles majoritairement importées ?

Premier élément de réponse : le Maroc est devenu un importateur net, de manière structurelle, de la quasi-totalité des semences, toutes cultures confondues.

Cela concerne même, dans une certaine mesure, le secteur animal. On importe par exemple des vaches laitières, mais également des semences animales.

Pour ce qui est des cultures, la quasi-totalité des semences utilisées provient de l’extérieur. Concernant les céréales, le Maroc est aujourd’hui fortement dépendant des importations de semences. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, nous couvrions jusqu’à 80% de nos besoins en semences céréalières grâce aux variétés développées localement par nos chercheurs, notamment ceux de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA).

Avec la libéralisation du secteur, cette couverture, qui était de 80%, est tombée à seulement 20% aujourd’hui.

Pourquoi ? Parce que les obtentions variétales de l’INRA ne sont pas suffisamment valorisées. Pourtant, la composante « sélection et amélioration génétique » est l’un des volets les plus développés et les plus prometteurs de l’Institut.

Depuis des décennies, il semble qu’il n’y ait pas eu de politique publique forte et cohérente pour soutenir la valorisation de ces résultats, en matière de sélection variétale et de développement de semences plus résilientes face à la sécheresse et au stress hydrique. C’est donc, au fond, un choix politique.

– Aujourd’hui, la valeur ajoutée agricole au Maroc dépend des céréales. Pourquoi ? Et surtout, comment réduire cette dépendance et faire en sorte qu’il y ait une meilleure représentation des autres cultures ?

– Effectivement, il se trouve que malgré l’investissement massif, important, substantiel, qui a été consacré aux filières dites à haute valeur ajoutée, on n’est pas arrivé à soustraire notre agriculture à sa dépendance aux performances réelles. Cela veut dire qu’une composante importante dans l’équation agricole au Maroc est l’accès à l’agriculture, qu’on le veuille ou non. En termes de part relative de la superficie agricole utile qui est dédiée à la filière des céréales, c’est la première, et de loin.

Évidemment, ces dernières années, sous l’effet de sécheresses successives, nos paysans, nos agriculteurs ont été éprouvés. Quand les céréales vont mal, l’agriculture va mal ; donc notre économie va mal. Cela est dû au poids humain de la démographie rurale et agricole qui en dépend.

Quand il y a une mauvaise récolte des céréales, ce sont les revenus d’une large partie des populations rurales qui sont affectés. Cela affecte en cascade tous les rapports avec l’économie nationale.

On ne pourra pas atténuer et soustraire la dépendance de notre agriculture à la variable céréalière tant qu’on maintiendra des populations aussi nombreuses, tributaires de la céréaliculture. Ce qui nous ramène à la question du passage du développement agricole au développement rural. C’est-à-dire offrir des alternatives économiques à une partie des populations rurales pour réduire leur dépendance à la seule activité agricole, et donc fortement à la céréaliculture.

La solution, elle n’est pas strictement agricole. L’équation est beaucoup plus complexe. L’agriculture, à elle seule, ne peut pas prendre en charge la dépendance du monde rural à cette problématique.