Depuis près d’un an, le secteur du bâtiment fait face à une pression croissante sur les salaires. Mais ces derniers mois, promoteurs immobiliers et entreprises constatent une nouvelle poussée des rémunérations, en particulier depuis le mois de mars. D’où vient cette accélération ? Et quels sont les facteurs qui expliquent une telle flambée salariale ?
Médias24 a recueilli le témoignage d’un professionnel de haut niveau dans le secteur. Il confirme la hausse sensible des prix de la main-d’œuvre lors des derniers mois.
« Ce qu’on observe sur le terrain depuis plusieurs mois, c’est un renchérissement des rémunérations dans le secteur du BTP, et plus précisément dans le bâtiment. Il y a une véritable tension sur les salaires, notamment pour certaines qualifications, comme les ouvriers spécialisés tels que les boiseurs, les coffreurs ou encore les ferrailleurs. De manière générale, pour l’ensemble des ouvriers, on parle aujourd’hui de hausses allant de 20% à 25% en glissement annuel », indique-t-il.
Travaux publics et dynamique rurale : une double pression sur l’emploi dans le bâtiment
À l’origine de cette flambée, notre interlocuteur identifie deux moteurs majeurs.
Le premier réside dans l’arbitrage que font de plus en plus d’ouvriers en faveur des chantiers publics. « Il y a un effet d’éviction très clair. Les gros chantiers lancés par l’État attirent les ouvriers les plus qualifiés. Pourquoi ? Parce que le secteur public paie mieux, et surtout, il paie sans compter. Les maîtres d’ouvrage publics ne raisonnent pas en marge ou en retour sur investissement. Ils réalisent les projets coûte que coûte », explique-t-il.
Mais la deuxième explication est plus inattendue et, selon lui, plus significative. Elle renvoie à un phénomène cyclique mais sous-estimé : le retour temporaire à la terre. « En mars, il y a eu de bonnes pluies. Résultat : les campagnes ont repris vie, et avec elles, l’agriculture. On oublie souvent que la majorité des ouvriers du bâtiment viennent des zones rurales. Ce sont des saisonniers, des travailleurs peu ou pas qualifiés, qui alternent entre les chantiers urbains et les champs ».
Dès que la saison agricole devient prometteuse, une partie de cette main-d’œuvre retourne dans les campagnes. « Ce n’est pas qu’ils quittent irrévocablement le BTP. C’est qu’ils rentrent et cultivent leur lopin de terre, aident leurs familles. Et pendant ce temps, les chantiers tournent au ralenti, faute de bras », ajoute notre interlocuteur.
Un paradoxe : chômage global, mais pénurie locale de main-d’œuvre
Le marché de l’emploi au Maroc traverse une période difficile, avec des taux de chômage et de sous-emploi parmi les plus élevés depuis le début des années 2000. Pourtant, dans le secteur du BTP, la pénurie de main-d’œuvre est bien réelle. À première vue, le constat paraît paradoxal. Mais, selon notre source, la réalité est plus complexe.
« On entend souvent dire qu’il y a du chômage au Maroc, et c’est vrai dans l’absolu. Mais dans le BTP, et notamment dans les métiers du bâtiment, on fait face à une pénurie de main-d’œuvre à certains moments de l’année. Ce n’est pas une contradiction, c’est un problème de structure et de mobilité. Il y a une inadéquation entre les personnes en recherche d’emploi, souvent urbaines et diplômées, et les besoins immédiats du secteur, qui restent manuels et peu qualifiés », explique-t-il.Des marges rognées et une inflation par les coûts : « On ne peut pas tout absorber »Les conséquences ne se sont pas fait attendre sur les équilibres économiques du secteur. « Avec la hausse des salaires, les promoteurs et les entrepreneurs voient leurs marges fondre. Or, on ne peut pas tout absorber. Ce surcoût, à un moment donné, il est transféré vers le consommateur final. C’est l’inflation par les coûts », précise notre interlocuteur.
Une mécanique qui se répercute directement sur le prix de l’immobilier et contribue à l’exclusion d’une partie de la population de l’accès à la propriété. « Quand les salaires montent et que les délais administratifs s’allongent, c’est inévitable : les coûts explosent et les logements deviennent plus chers », poursuit-il.
Un environnement administratif à améliorer
Comme si cela ne suffisait pas, le professionnel pointe aussi les lenteurs administratives. Ces dysfonctionnements rallongent les délais, et contribuent à décourager l’investissement.
« Actuellement, l’obtention d’une autorisation de construire peut prendre plus de 12 mois, entre le dépôt initial du dossier et la réception de l’autorisation. Ce n’est donc pas seulement une question de formalités administratives, mais avant tout une question de visibilité et de confiance. Lorsqu’un promoteur ne sait pas s’il pourra livrer dans un an ou dans deux ans, il reporte ou annule son projet », indique-t-il.Entre 2010 et 2024, on est passés de 300.000 à 70.000 unités par anSelon notre source, le résultat est une baisse de l’offre. « On ne parle pas d’un léger ralentissement. On parle d’une chute significative. En 2010, on construisait environ 300.000 logements par an. Aujourd’hui, on tourne à un rythme de 70.000 à 80.000 unités ».
Une telle baisse peut résulter d’un phénomène de déstockage, c’est-à-dire que les logements déjà construits (en stock) absorbent une partie de la demande, ce qui pourrait expliquer la diminution de la production de nouveaux logements. Cependant, notre interlocuteur avance une autre explication.
« La baisse de la production de nouveaux logements n’est pas due à un déstockage qui aurait absorbé la demande. Cette baisse résulte d’une véritable contraction de l’offre, et ce, dans un contexte où la demande reste vigoureuse et soutenue. Aujourd’hui, construire dans le cadre du nouveau programme d’aide au logement n’est pas économiquement viable pour les promoteurs. Les exigences des plans d’aménagement sont devenues plus contraignantes. À Casablanca, par exemple, chaque nouvel immeuble doit obligatoirement disposer d’un parking. Ainsi, vendre des appartements sociaux à 300.000 DH dans ces conditions devient non rentable. Cette situation, couplée à la hausse des salaires de la main-d’œuvre et aux lenteurs administratives, explique la forte baisse de l’offre de nouveaux logements », explique-t-il.
Et pourtant, la demande reste forte, voire croissante, notamment en milieu urbain. « Il y a une forte demande de logements. Mais face à une offre qui est en baisse, les prix s’envolent. On atteint des niveaux inimaginables dans certaines villes », conclut-il.