Sur les réseaux sociaux et dans les médias arabes, des interrogations sont soulevées sur le timing de cette « fuite » de l’enregistrement d’une conversation, le 4 août 1070, entre Gamal Abdel Nasser et Mouammar Kadhafi.
La famille de Nasser a, en tous les cas, apporté un précieux éclaircissement : l’enregistrement de la conversation est authentique, et il est consultable, tout comme sa transcription, à la bibliothèque d’Alexandrie, dépositaire des archives de l’ancien président égyptien.
Mais que se sont-ils dits exactement, les deux anciens zaïms, lors de cette déjà célèbre conversation, qui a eu lieu en août 1970, quelques semaines avant le décès de Nasser ?
En résumé : Abdel Nasser répondait à Kadhafi, et à travers lui à l’Algérie, à la Syrie, à l’Irak et à plusieurs factions palestiniennes, qu’un nouveau conflit armé avec Israël était perdu d’avance, et qu’il était pour une solution pacifique. Abdel Nasser semblait en avoir assez de la rhétorique révolutionnaire de certains régimes arabes face à un grand déséquilibre des forces. Il semblait aussi plus soucieux de la sécurité de son peuple et des intérêts de son pays.
Du déséquilibre de la terreur
« Comment vont-ils nous libérer ? », demande Abdel Nasser à Kadhafi en allusion aux régimes arabes adeptes du célèbre slogan « La Palestine de la rivière à la mer ». L’ancien président égyptien soumettait à son interlocuteur une équation assez parlante : en une seule journée, Israël avait acquis des armes américaines pour 400 millions de livres égyptiennes, alors que le budget annuel de l’armée irakienne n’équivalait qu’à 70 millions de livres.
Restait alors la solution pacifique qui n’était pas non plus évidente. « Une solution pacifique est hors de portée. Cela signifie qu’il faut une position internationale sérieuse, et non pas notre propre force. Une position internationale sérieuse qui poussera l’Amérique à faire pression sur Israël », expliquait Abdel Nasser à son interlocuteur libyen.
Dans le cours de cette conversation, l’ex-président égyptien était conscient de ce qu’impliquait sa position : être accusé de trahison par une opinion arabe chauffée à blanc par les discours révolutionnaires.
« Ne pensez pas que j’ai accepté cette décision pour un intérêt personnel. Je sais que les feddayin pourraient venir me tuer », avait affirmé Abdel Nasser, qui savait aussi qu’il ne pouvait nullement compter sur un soutien arabe à son pays.
« Vous, l’Irak, la Syrie, le Yémen du Sud et l’Algérie, laissez-nous tranquilles, nous qui prônons une solution pacifique », a-t-il poursuivi tout en se disant prêt à soutenir financièrement, sans plus, un effort de guerre arabe contre Israël : 50 millions de livres égyptiennes, mais sans illusion sur la capacité de ces pays à assumer la responsabilité d’un conflit armé avec l’État hébreu.
Mais Kadhafi revient à la charge. « Si la guerre a lieu, si la guerre est inévitable, nous y travaillerons à partir de maintenant », insiste-t-il. « Quand… Quand allons-nous nous battre et où allons-nous trouver des armes? », insiste de son côté Abdel Nasser.
Combines et coups bas
« Je suis prêt à vous donner 50 millions de livres pour que vous puissiez vous battre. Que veux-tu de plus ? Laissez-nous tranquilles. Nous sommes les défaitistes », s’emporte l’ex-président égyptien qui demande à ce qu’on laisse son pays tranquille avec ses problèmes sur le front occidental et le Sinaï.
« Non, par Dieu, les Juifs sont plus intelligents que nous. Les Juifs ont planifié pendant vingt-cinq ans ans et ont pris toute la Palestine. Ils n’ont pas accepté le partage en 1947, et en 1948, ils ont pris plus que le partage, et en 1956, ils ont pris le Sinaï, l’ont annexé, et nous l’ont rendu à nouveau, et en 1967 (…), ils ont pris le reste de la Palestine, et ils disent que la prochaine génération doit compléter et prendre du Nil à l’Euphrate », argumente Abdel Nasser. « Je ne dis pas cela parce que je suis défaitiste. Je dis que si nous voulons atteindre un objectif, nous devons être réalistes et savoir comment nous allons l’atteindre ».
« Pourquoi ne vous mobilisez-vous pas ? Quelqu’un vous empêche-t-il de mobiliser vos forces militaires ? Je n’empêche personne de mobiliser ses forces militaires. J’ai empêché Boumédiène de mobiliser sa force militaire ? Depuis 1967, il parle. J’ai empêché l’Irak de mobiliser ses forces militaires ? », s’interroge encore Abdel Nasser.
Le président égyptien décédait le 28 septembre 1970, quelques semaines après cet échange houleux avec Kadhafi. Il n’assistera pas à l’autre défaite des armées arabes devant Israël, lors de la brève guerre d’octobre 1973…