Le 1er mai 2025 avait tout d’un moment espéré pour Abdelilah Benkirane. L’ancien chef du gouvernement, secrétaire général du PJD, rêvait d’un retour aux sources, d’un face-à-face avec ses partisans, ceux qui l’acclamaient en 2012-2016, lors des grands rassemblements publics. La réalité fut plus froide. Le meeting organisé à l’occasion de la fête du Travail, en partenariat avec l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM), centrale syndicale proche du PJD, s’est tenu devant une assistance modeste, discrète et peu réactive.
Aucune image de foule n’a été publiée sur les pages officielles du PJD ou de l’UNTM. Seules quelques photos du défilé syndical ont été partagées, cadrées de près, ne permettant pas de mesurer la mobilisation réelle. Pendant le discours fleuve de Benkirane (1h08), aucune captation de l’ambiance ne vient témoigner d’un moment fort. Les silences semblent avoir pesé autant que les paroles.
Le ton, pourtant fidèle à son style – ironie, digressions, slogans –, peine à produire l’effet escompté. Le Che du PJD tente quelques piques envers Trump, Macron (« Macaron », selon son trait d’humour) et le gouvernement actuel.
Il réclame à la France la reconnaissance immédiate de l’État palestinien. Il ressuscite même la célèbre chanson pro-palestinienne des supporters du Raja et du Wydad. Rien n’y fait. La mécanique rhétorique semble usée, les ressorts émotionnels grippés.
Plus encore, les affirmations politiques peinent à résister à l’épreuve des faits. Benkirane affirme que le PJD a laissé les caisses de l’État pleines en 2021. Or, la crise du Covid avait creusé un déficit budgétaire historique en 2020. Il évoque la réforme de la fiscalité comme un héritage du PJD, alors qu’il n’en est rien. Le PJD n’a pas organisé les Assises de la fiscalité, ni élaboré les mesures qui ont fait exploser les recettes de l’État depuis 2023, comme l’a documenté Médias24 à plusieurs reprises.
Il y a dans ce discours un mélange d’essoufflement et de nostalgie. L’essoufflement a généré un langage parfois brutal, voire injurieux, comme lorsqu’il gratifie ses concitoyens de noms d’oiseaux, « les h’mir (ânes) et les microbes ». Un lexique vulgaire, dissonant, peu propice à fédérer ou à convaincre. La nostalgie, elle, transparaît dans les efforts répétés pour rallumer une flamme populaire qui ne s’embrase plus.
En creux, c’est une scène politique qui a changé. Le PJD, lourdement défait aux élections de 2021, n’a toujours pas retrouvé de ligne claire pour son opposition. Benkirane, figure centrale du parti, semble incarner davantage un passé politique qu’un avenir. L’effort de mobilisation du 1er mai l’a montré : Benkirane, c’est du passé et une voix qui porte moins loin.
Et l’honneur de la politique dans tout cela ?
Ceux qui ont suivi l’évolution de la scène politique nationale pourraient en témoigner. Les clivages entre rivaux n’ont jamais débouché sur une telle débauche d’insultes. Au Parlement, comme lors de meetings publics, le débat d’idées primait.
Quant à Benkirane, et c’est le drame du PJD et de l’UNTM, il ramène tout à sa personne. Lors du 9ᵉ congrès de son parti, il a décidé, et c’est une décision prise sans concertation avec ses frères, de ne pas inviter les responsables du RNI, parti avec lequel le PJD a dirigé le gouvernement pendant une décennie. Il a aussi décidé de ne pas inviter les dirigeants de l’USFP pour la simple raison qu’il ne porte pas Driss Lachgar, premier secrétaire des socialistes, dans son cœur.
Juste avant la tenue du congrès national du PJD, un ancien membre de la direction nous révélait que Benkirane et son clan faisaient tout pour ne pas rendre des comptes quant aux dix ans d’exercice du pouvoir. Ils se sont opposés à tout effort d’autocritique, préférant persévérer dans la politique du show et de la victimisation.
Aujourd’hui, le salut du PJD et de l’UNTM (centrale syndicale non représentative et qui ne prend donc plus part au dialogue social) passe par un « changement » à la tête du parti.
Des déclarations qui tombent sous le coup de la loi
« Ils prennent de l’argent ». « Ils marchandent ». Lors du meeting de l’UNTM, Abdelilah Benkirane n’a pas épargné les syndicats nationaux qu’il a accusés de tous les maux, allant jusqu’à les accuser de corruption, de s’enrichir sur le dos des classes laborieuses et de monnayer la paix sociale. « Ce sont des propos qui tombent sous le coup de la loi. Abdelilah Benkirane doit révéler à l’opinion publique les noms des syndicats qui ont été corrompus et par qui, lui qui semble faire de la transparence son cheval de bataille », commente un avocat au barreau de Rabat.
Aujourd’hui, le PJD survit au Parlement avec 13 élus à la Chambre des représentants grâce aux listes féminines régionales. À la chambre des conseillers, il est représenté par deux membres issus de l’UNTM.
Au total, et de l’aveu même de Benkirane, 20.000 militants du PJD ont claqué la porte, soit la moitié de celles et de ceux qui étaient encartés au sein de ce parti.