C’est l’un des faits saillants du rapport « Le marché des capitaux en chiffres 2024 » de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC) : la part des personnes physiques marocaines dans le volume transactionnel du marché central a atteint 25%, contre seulement 14% un an plus tôt. En valeur relative, cela représente une progression de +11 points, soit la plus forte hausse enregistrée sur les dix dernières années.

Depuis 2014, la présence des investisseurs personnes physiques à la Bourse de Casablanca s’était maintenue dans une fourchette étroite, entre 9% et 14%. Cette hausse soudaine, survenue dans un contexte de nette reprise des indices, rebat partiellement les cartes de la structure du marché, jusque-là dominée par les institutionnels.

En parallèle, la part des personnes morales marocaines, historiquement majoritaires, est passée de 61% à 51%, tandis que les investisseurs étrangers ont conservé un poids relativement stable, soit une part de 24%.

Cette redistribution des flux transactionnels soulève plusieurs questions : s’agit-il d’un phénomène conjoncturel, lié à la configuration particulière de l’année 2024 ? Ou bien assiste-t-on à un changement plus profond dans les comportements d’investissement des ménages marocains ?

Source : AMMC

« Le taux de participation des particuliers à hauteur de 25% en 2024 est effectivement très au-dessus de la moyenne historique, qui tourne plutôt autour de 15%. Cela dit, ce n’est pas inédit. On a déjà observé des niveaux similaires, notamment pendant les cycles haussiers précédents, comme celui de 2006 à 2008 », commente Bachir Tazi, directeur général de CFG Capital Markets.

« Ce n’est pas un phénomène nouveau. Il se répète à chaque cycle haussier. Par nature, les particuliers sont majoritairement orientés court terme, contrairement aux institutionnels. Pour qu’ils investissent, il faut de la liquidité et de la volatilité sur le marché, deux éléments bien présents depuis 2023″, ajoute-t-il.

Ce qui explique la dynamique des investisseurs particuliers en 2024

« Plusieurs éléments ont contribué au retour des particuliers sur le marché, en favorisant à la fois la liquidité et la volatilité. Parmi eux, le retour des IPO, des offres primaires et secondaires, avec des opérations de taille significative, souvent supérieures à un milliard de dirhams, qui ont rencontré un franc succès. Ces titres se sont bien comportés en Bourse, et portaient sur des secteurs simples à comprendre pour le grand public, comme la santé, l’agroalimentaire, l’agriculture ou les infrastructures », explique M. Tazi.

Le secteur immobilier a connu un vrai retour en force sur le marché secondaire. C’est un secteur tangible, simple à comprendre pour les particuliers, ce qui a facilité leur réengagement.

« Ce qu’il faut aussi souligner, c’est que la nature de l’investisseur particulier a un peu changé. Avant, il investissait seul. Aujourd’hui, avec la multiplication des sociétés de gestion sous mandat, beaucoup de particuliers sont regroupés et accompagnés dans leurs choix. Ils disposent ainsi d’une plus grande force de frappe », ajoute-t-il.

L’année 2024 a été marquée par un environnement boursier particulièrement favorable. L’indice MASI a enregistré une progression de +22,1%, après deux années de recul, et les volumes transigés sur le marché central ont atteint 60,8 MMDH, en hausse de 82% par rapport à 2023. Cette configuration a pu contribuer à rendre la bourse plus visible et plus attractive pour une partie des investisseurs.

Parallèlement, le cadre monétaire a évolué dans un sens potentiellement incitatif. En 2024, Bank Al-Maghrib a abaissé son taux directeur pour atteindre 2,5%, dans un contexte de ralentissement de l’inflation.

Cette baisse, conjuguée à une stabilisation du dirham, a pu réduire l’attrait des placements liquides à faible rendement et encourager une partie des épargnants à se tourner vers des actifs plus dynamiques.

La bonne tenue des dividendes distribués par plusieurs sociétés cotées, a également pu jouer un rôle. Dans un marché en reprise, les actions à rendement élevé retrouvent une place dans les stratégies d’allocation, y compris chez certains profils individuels.

L’année 2024 a aussi été rythmée par des perspectives économiques portées par des événements majeurs attendus au Maroc, à commencer par la Coupe d’Afrique des nations 2025 et la préparation à l’organisation conjointe de la Coupe du monde 2030. Ces échéances alimentent des anticipations positives sur les secteurs cotés liés aux infrastructures, au tourisme, aux matériaux ou encore aux télécommunications.

Un autre facteur de soutien est la digitalisation croissante de l’accès à la bourse, avec une amélioration notable des plateformes de courtage en ligne et une présence accrue des contenus financiers sur les réseaux sociaux. Ce phénomène rend l’investissement boursier plus accessible pour les particuliers, en particulier les jeunes urbains connectés.

Pour autant, cette présence renforcée des particuliers sur le marché central ne s’observe pas, à ce stade, dans les produits de gestion collective. Selon l’AMMC, les personnes physiques marocaines ne représentent que 7% des actifs sous gestion des OPCVM à fin 2024, contre 64% pour les personnes morales marocaines et 25% pour les investisseurs étrangers. Cela confirme que la progression de leur activité reste principalement concentrée sur l’investissement direct en bourse.

Comment retenir les investisseurs particuliers sur le long terme ?

L’enjeu désormais, après le retour massif des particuliers sur le marché en 2024, est de savoir comment les garder. Autrement dit, comment transformer cet élan en tendance structurelle, et non en phénomène conjoncturel.

Pour cela, plusieurs leviers sont identifiés. Le premier, fondamental, reste l’éducation financière.

« Il faut éduquer l’investisseur particulier pour qu’il ne retombe pas dans les mêmes travers qu’en 2007-2008. Lui expliquer que la Bourse est d’abord le reflet d’une économie, et de la situation fondamentale d’une société cotée. Qu’il y a des cycles, favorables ou défavorables, qui dépendent de plusieurs facteurs macroéconomiques, au niveau national et international, mais aussi de spécificités sectorielles ou propres à chaque entreprise. Le comportement du marché ou d’une valeur, ce n’est pas le fruit du hasard », explique Bachir Tazi.

Le deuxième facteur est la communication financière des sociétés cotées. « Il y a eu une nette amélioration, mais il reste encore des choses à faire. Notamment sur la fréquence et la qualité de la communication ».

Ainsi, la poursuite de la dynamique d’offres de qualité sur le marché primaire et secondaire. »Des IPO, des privatisations, des offres secondaires, des augmentations de capital, des exits de fonds de private equity… Il faut continuer dans cette dynamique. À condition que les opérations soient de qualité, de taille décente. C’est ce qui peut nous permettre de les garder ».

Enfin, M. Tazi souligne le rôle croissant des produits d’épargne adossés au marché actions. « Le développement de produits avec un sous-jacent action peut aussi nous aider à les retenir. Je pense notamment aux PEA, aux contrats en unité de compte… », conclut-il.