Imlili est un lieu “presque irréel”, décrit d’emblée Omar El Alaoui El Balrhiti, vice-président du Conseil régional du tourisme de Dakhla Oued Eddahab. Imaginez-vous vous engouffrer dans le désert  ; soudain, la terre devient rouge. À l’horizon, des centaines de petits bassins d’eau douce et salée. Dans près de 160 petits puits, des petits poissons virevoltent, en plein cœur du désert. Le paysage lunaire, la rareté du phénomène font que les visiteurs ressortent “fascinés par cette combinaison improbable entre vie aquatique et environnement aride”, poursuit notre source. Selon le responsable, l’attrait d’Imlili provient de sa rareté et de son mystère. Il s’agit d’un site qui offre “une véritable expérience hors du temps, loin des circuits touristiques classiques, et qui séduit en quête de nature brute et d’authenticité”. L’endroit est accessible à condition d’être accompagnés de connaisseurs de terrain.

Depuis 2018, la Sebkha d’Imlili est un site Ramsar protégé – c’est-à-dire une zone humide d’importance internationale qui répond à un ensemble de critères, comme la présence d’espèces vulnérables de poissons et d’oiseaux d’eau. Ce lieu est une relique d’un système aquatique saharien ancien et témoigne du passé tropical récent de l’extrême sud marocain, peut-on lire sur le site Ramsar.

Une Sebkha quesaco ?

Pr Abdeljebbar Qninba, enseignant-chercheur à l’Institut scientifique (université Mohammed V de Rabat), a fait connaître le site d’Imlili. Il se dit “fier d’avoir contribué à faire connaitre à un large public scientifique un lieu exceptionnel et d’avoir pu intégrer indirectement ce lieu dans le réseau de sites touristiques qui connaissent un grand afflux.”

Il explique à Médias24 qu’une sebkha est une étendue plane de sable recouverte d’eau salée à hypersalée ou d’une couche de sel cristallisé. Il en existe des centaines, voire des milliers, en Afrique du Nord, notamment en zones désertiques. Elles correspondent soit à des lacs asséchés, à des tronçons de rivières asséchées ou à des fonds de lagunes ou d’estuaires atteints par l’eau lors des grandes marées et où elle finit par s’évaporer, laissant des dépôts de sel.

Le site d’Imlili est un site Ramsar protégé. Ph : Abdeljebbar Qninba.

Il s’agit d’un “phénomène exceptionnel” qui a permis à la Sebkha d’Imlili de conserver des êtres vivants d’origines variées jusqu’à présent. Parmi les exemples que vous pouvez trouver sur place : une plante aquatique tolérant la salinité, des gastéropodes – l’un d’origine marine, l’autre d’origine d’eau douce stagnante et un autre d’origine d’eau  courante, une crevette d’origine marine, etc.

Comment a été découverte la Sebkha ?

La découverte sur le plan scientifique de la Sebkha d’Imlili a été faite par Pr Abdeljebbar Qninba, enseignant-chercheur à l’Institut scientifique (Université Mohammed V de Rabat). Le chercheur avoue qu’Imlili a été “un événement majeur” dans sa carrière professionnelle.

Revenons quelques décennies en arrière, le chercheur espagnol José Antonio Valverde avait fait la première description du site en mai 1955. Ensuite, le site est tombé totalement dans l’oubli. Le professeur, qui est également membre de l’Association Nature-Initiative de Dakhla, précise que les « Sahraouis connaissaient Imlili, mais qu’ils ne se rendaient pas compte de sa valeur scientifique”.

Pr Abdeljebbar Qninba publie alors un premier article “pour attirer l’attention sur ce site original’. Des discussions avec le chercheur Antoine Pariselle de l’Institut de recherche et de développement (IRD) ont mené le chercheur marocain à rencontrer le président de l’université Mohammed V de Rabat. De ces rencontres est né un projet multidisciplinaire autour d’Imlili, “le début d’une très belle aventure scientifique très enrichissante pour moi en tant que chercheur à l’Institut scientifique (Université Mohammed V de Rabat).

Il s’agit d’un “phénomène exceptionnel” qui a permis à la Sebkha d’Imlili de conserver des êtres vivants d’origines variées jusqu’à présent. Ph : CRT Dakhla Oued Eddahab

Les conditions extrêmes du désert de Dakhla n’ont pas fait disparaître Imlili

Un ensemble de concours de circonstances hydrogéologiques et géologiques, réunies à Imlili, a permis au lieu de ne pas disparaitre. Il représente un tronçon d’un oued fossile asséché qui se jetait plus loin en direction du sud-ouest dans la baie de Cintra. Le professeur Qninba nous indique qu’il occupe le fond d’une dépression, son bassin versant est très large, ce qui fait qu’il reçoit une importante quantité d’eau de pluie – même si c’est de manière rare et aléatoire, et qu’il existe une nappe phréatique proche, ainsi que “le calcaire lumachéllique sous la Sebkha qui joue le rôle d’éponge retenant une grande quantité d’eau lors des épisodes de crues”, poursuit le chercheur.

Ces eaux sont relâchées lors des périodes de sécheresse, ce qui résulte en la pérennité de l’eau dans un environnement désertique. Enfin, certaines failles actives permettent de temps à autre “des effondrements qui permettent de créer des poches d’eau, même si certaines d’entre elles finissent par se colmater sous l’effet de l’ensablement”.

Pr Abdeljebbar Qninba déclare : “Si ces circonstances géologiques et hydrogéologiques ne s’étaient pas réunies à cet endroit précis, ce secteur de rivière aurait disparu depuis des milliers d’années sous l’effet de la désertification. Si une ou deux de ces circonstances venaient à disparaitre, le site disparaitrait. Il faut donc essayer au maximum de sensibiliser le public. Il doit être conscient qu’il est en face d’un site exceptionnel où il est très déconseillé de faire des actions qui risquent de perturber, dégrader ou détruire cette zone humide unique en son genre à l’échelle nationale et mondiale.”

Des tilapias peuplent les trous d’eau. Ph : Abdeljebbar Qninba

Laboratoire à ciel ouvert

L’Institut de recherche et de développement (IRD), un établissement public français, s’est intéressé à la Sebkha d’Imlili. Le chargé de recherche hors classe IRD Antoine Pariselle, cité plus haut par Pr Abdeljebbar Qninba, indique que le lieu est intéressant à double titre ; un attrait scientifique, puisqu’Imlili est “un lieu unique où l’on peut observer un environnement relicte (du temps du Sahara vert, avant les dernières glaciations)”. L’autre raison est que ce milieu aquatique en plein désert héberge des espèces subsahariennes ayant résisté aux sécheresses depuis des milliers d’années. Les centaines de trous d’eau qui fragmentent le milieu “représentent un laboratoire naturel permettant d’étudier in situ la résilience de ce genre de milieu face aux changements climatiques”. Le deuxième attrait concerne le développement, puisque c’est une opportunité d’évolution de l’activité touristique dans une région fréquentée par un public large en quête de “distractions intelligentes”.

La Sebkha d’Imlili est dotée d’un “caractère extraordinaire et d’un intérêt scientifique unique”, précise Pr Antoine Pariselle, surtout pour faire opérer des études autour des changements climatiques.

Un lieu d’une beauté rare. Ph : CRT Dakhla Oued Eddahab

Des poissons dans une eau parfois plus salée que la mer, un phénomène unique ?

Ce qui renforce le côté “irréel” d’Imlili, ce sont ces petits poissons, le tilapia d’Imlili, qui survivent au milieu de nulle part. Le Pr Abdeljebbar Qnina nous explique que ce poisson fréquentait la partie terminale de la rivière qui se jetait dans la baie de Cintra. “Il s’est retrouvé emprisonné dans ce tronçon par l’avancée du désert, comme plusieurs autres animaux”, précise-t-il.

Face à la dureté du climat, le poisson a été forcé à s’adapter. “L’animal a baissé de taille du corps pour réduire ses besoins alimentaires, se dispute n’importe quel apport interne ou externe de matière organique. Il est même devenu cannibale en s’attaquant aux œufs et alevins de ses congénères”, indique le spécialiste du site d’Imlili. La spécificité du tilapia d’Imlili : Une grande tolérance à la salinité du site. La teneur en sel dans les diverses poches est très variable, de 16 à plus de 70 grammes par litre, sans que cela puisse poser le moindre problème. Tout en sachant que la salinité de l’eau de mer tourne autour de 35g/l.

Imlili, un lieu ultra prisé par les touristes. Ph : Abdeljebbar Qninba

Préserver Imlili

La préservation d’Imlili est essentielle, une réelle priorité pour le Conseil régional de tourisme de Dakhla-Oued Eddahab. D’après Omar El Alaoui El Balrhiti, vice-président du CRT de la région, Imlili est intégrée “dans des circuits écotouristiques encadrés, limités en nombre et strictement régulés afin de protéger ce site fragile”. L’éveil des consciences est de mise : “Nous sensibilisons les visiteurs au respect de l’environnement et veillons à ce que l’empreinte humaine reste minimale”, déclare le vice-président du CRT Dakhla.

La Sebkha d’Imlili n’est pas seulement un laboratoire à ciel ouvert, pour Pr Qninba, le lieu peut “jouer un important rôle pédagogique dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur”.

L’un des plus grands souhaits du chercheur est que le site d’Imlili soit inscrit en tant qu’aire protégée, pour qu’il dispose d’un statut juridique permettant aux responsables de l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF) de le protéger efficacement. D’ailleurs, les Prs Abdeljebbar Qninba et Antoine Pariselle alertent sur les visites quasi quotidiennes des hordes de touristes. “L’impact de cette activité est particulièrement négatif et remet en cause la survie de ce milieu”, mentionne le chercheur marocain. Le chercheur marocain recommande de faire d’Imlili une réserve et/ou un observatoire scientifique.

Imlili, un lieu à préserver à tout prix. Ph : Abdeljebbar Qninba

Et l’accessibilité ?

Atteindre la Sebkha d’Imlili n’est pas une chose aisée, il faut s’attendre à parcourir des kilomètres de piste dans le désert. Omar El Alaoui El Balrhiti nous révèle que l’accessibilité est au cœur des réflexions au sein du CRT Dakhla. “ Bien que nous soyons attachés à la préservation du caractère sauvage du site, nous travaillons à l’aménagement de structures légères et durables, telles que des aires de repos, des points d’information écotouristiques et des pistes d’accès améliorées.” L’objectif annoncé : permettre une visite “encadrée et respectueuse” tout en valorisant l’arrière-pays désertique à travers un tourisme responsable et bien intégré.