Organisé par Maroc Citrus, sous l’égide du ministère de l’Agriculture, l’événement rassemble producteurs, conditionneurs, industriels, exportateurs, chercheurs et décideurs publics, dans le but de dresser un état des lieux complet et de tracer une feuille de route face aux défis actuels et futurs de la filière.

La rencontre intervient à un moment charnière : les agrumes représentent plus de 1,5 million de tonnes de production annuelle – dont un tiers destiné à l’export –, génèrent 32 millions de journées de travail, et font vivre plus de 13.000 familles rurales, tout en approvisionnant 50 stations de conditionnement et 4 unités industrielles de transformation en jus. Mais la sécheresse prolongée a entraîné une perte de près de 30% des superficies cultivées, passant de 128.000 ha en 2016 à 91.342 ha en 2024.

Médias24 s’est entretenu avec Kacem Bennani Smires, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine des agrumes (Maroc Citrus), pour comprendre les priorités actuelles de la filière, les attentes vis-à-vis des pouvoirs publics, ainsi que les perspectives envisagées pour relancer durablement la dynamique du secteur.

Médias24 : Quels résultats concrets attendez-vous de ce congrès en matière de recommandations, de politiques publiques ou d’engagements interprofessionnels ?

Kacem Bennani Smires : Le Maroc, grâce aux nombreux progrès et chantiers lancés lors des deux dernières décennies, s’impose aujourd’hui comme une plateforme de plus en plus visible sur les radars des investisseurs internationaux. Nous attendons de ce congrès qu’il permette, avant tout, de mieux informer les professionnels sur l’état actuel du verger national, de partager les meilleures pratiques et de mobiliser l’ensemble des parties prenantes autour de l’enjeu crucial de la survie de la filière.

C’est aussi l’occasion de nourrir une réflexion collective sur les orientations à adopter en matière de politiques publiques, afin d’assurer un accompagnement durable face aux défis climatiques.

L’une de nos grandes satisfactions est l’engouement suscité par cette initiative. Nous avions prévu initialement 200 participants, mais le succès rencontré nous a amenés à accueillir plus de 500 personnes. Ce fort intérêt traduit une vraie dynamique interprofessionnelle que nous souhaitons renforcer, notamment à travers les échanges scientifiques prévus, avec la présentation de vingt sujets de recherche susceptibles d’alimenter les futures stratégies du secteur.

– Le recensement agrumicole actualisé fait état d’une perte de 37.000 ha depuis 2016. Quelles leçons tirez-vous de cette contraction brutale ?

– Deux facteurs nous ont amenés à perdre le tiers de nos vergers. Le premier, et de loin le plus important, est la sécheresse. Elle a impacté profondément la production nationale et fragilisé l’équilibre global de la filière.

Le deuxième a résidé un moment donné dans un déséquilibre variétal, avec une surreprésentation des clémentines dont les volumes, bien supérieurs à la capacité de commercialisation, ont engendré une saturation des marchés.

– Vous dites que le tiers du verger a été perdu à cause de la sécheresse. Que préconisez-vous pour le futur ?

– Face à la perte d’un tiers du verger due à la sécheresse, plusieurs scénarios sont envisageables pour l’avenir, chacun avec ses avantages, ses limites et ses implications économiques.

  • Scénario 1 : ne rien faire et continuer à compter sur les précipitations naturelles, les barrages existants et la nappe phréatique actuelle. Ce scénario est le plus risqué, car il repose sur une ressource de plus en plus aléatoire.
  • Scénario 2 : miser sur un engagement massif de l’État dans des infrastructures telles que le dessalement, le recyclage des eaux usées et les autoroutes de l’eau. Bien entendu, il faudra compter sur le soutien de l’État, car le coût de cette eau ne serait pas supportable par toutes les cultures.
  • Scénario 3 : une approche hybride combinant les deux options précédentes, avec une gestion différenciée selon les régions, les cultures et les ressources disponibles.

Quoi qu’il en soit, la question de l’eau est au cœur de toutes nos préoccupations. Il est temps de nous rassembler, l’État, la Comader et l’ensemble des parties prenantes, autour d’une même table pour définir ensemble une stratégie durable, capable de préserver notre patrimoine agricole, en particulier dans les zones de l’intérieur où la vulnérabilité est la plus forte.

– Comment évaluez-vous aujourd’hui la compétitivité du Maroc face aux poids lourds comme l’Égypte, la Turquie ou l’Espagne ?

– Il ne faut pas mettre l’Espagne, l’Égypte et la Turquie sur le même plan, car chacun de ces pays présente un profil de compétitivité très différent.

L’Espagne, en tant que membre de l’UE évolue dans un cadre commercial comparable au nôtre, mais avec une longueur d’avance en termes de positionnement. Elle est parfaitement structurée pour répondre aux exigences de la grande distribution, ce qui en fait un concurrent direct de plus en plus affûté.

En revanche, la Turquie et l’Égypte bénéficient d’un avantage compétitif lié à la dévaluation massive de leurs monnaies : la livre turque a perdu environ 15 fois sa valeur, et la livre égyptienne près de 7 fois. Cela réduit considérablement leurs coûts de production exprimés en devises étrangères. Leurs exportations sont très compétitives, notamment sur les marchés sensibles au prix comme la Russie.

Cela dit, le Maroc bénéficie d’une monnaie stable, ce qui rassure les professionnels et facilite les engagements à long terme. Si nous rencontrons des difficultés sur certains marchés, notamment sur les oranges en Europe, notre véritable force réside dans notre capacité à respecter les cahiers des charges les plus stricts, qu’il s’agisse de traçabilité, de résidus phytosanitaires ou de normes sociales. Par ailleurs, nous avons su diversifier nos débouchés, ce qui reste un levier important de résilience pour la filière.

Oranges : le modèle égyptien est confronté à ses propres limites

– L’orange est aujourd’hui en difficulté à l’export. Quelles sont les pistes concrètes pour relancer cette filière spécifique ?

– L’orange marocaine, tout comme l’orange espagnole, connaît actuellement des difficultés à l’export, principalement en raison de la compétitivité de l’Égypte, qui s’est imposée comme un acteur majeur sur ce segment. Cela dit, le modèle égyptien est confronté à ses propres limites. La forte concurrence entre opérateurs égyptiens crée une pression sur les prix et une instabilité qui fragilise leur position.

Par ailleurs, l’Égypte est en train de se repositionner sur le segment du jus d’orange, profitant du recul du Brésil fournisseur principal de l’orange industrielle (pour le jus) et dont la production a été fortement impactée par le virus du greening. Cette évolution pourrait ouvrir de nouvelles opportunités pour l’orange de table marocaine, notamment si les volumes égyptiens se redirigent en partie vers la transformation industrielle.

La NadorCott, l’une des variétés d’agrumes les plus nobles et les plus rentables au monde

– Concernant la NadorCott, existe-t-il aujourd’hui des garanties pour protéger sa notoriété à l’international ?

– La NadorCott est une variété d’origine marocaine, découverte par M. Nadori, chercheur marocain. C’est une chance exceptionnelle pour notre pays d’avoir mis au point ce qui est aujourd’hui reconnu comme l’une des variétés d’agrumes les plus nobles et les plus rentables au monde. Grâce à ses qualités gustatives, sa belle présentation et surtout sa tardivité dans le calendrier, elle rencontre un succès international, aussi bien auprès des producteurs qu’auprès des consommateurs.

Sur le plan juridique, la NadorCott est protégée à l’échelle internationale, notamment dans le cadre de l’UPOV (Union internationale pour la protection des obtentions végétales), ce qui permet au Maroc de préserver ses droits sur cette variété. Au niveau national, l’Association des Producteurs de NadorCott au Maroc (APNM) assure le respect des licences de production, la traçabilité et la qualité, garantissant ainsi la pérennité de cette réussite.

30% du volume total récolté sont perdus

– Quelles sont, selon vous, les principales limites du marché local des agrumes ?

– Actuellement, deux tiers de la production sont consommés localement, ce qui représente un volume conséquent. Cependant, cette consommation locale souffre d’un manque important de traçabilité fiable. L’un des principaux obstacles réside dans la multiplicité et la fragmentation des intermédiaires, qui éclatent l’information à chaque étape du circuit. En l’absence de données centralisées ou de systèmes de collecte structurés, il devient difficile de suivre les produits de manière cohérente et transparente.

Par ailleurs, la chaîne de distribution moderne, comprenant la gestion du froid, le transport et le stockage, est pratiquement inexistante. Cela limite fortement la conservation des produits dans des conditions optimales, compromettant leur qualité à l’arrivée chez le consommateur.

Enfin, l’étalement dans le temps des opérations de cueillette et de vente, ajouté à une gestion logistique peu maîtrisée, engendre une perte estimée à 30% du volume total récolté. Cette situation constitue un véritable frein à la valorisation de la production locale. Les producteurs et les consommateurs paient le prix de cette désorganisation : les premiers sont ceux qui reçoivent le moins, et les derniers ceux qui paient le plus.

– Une réforme juridique des marchés de gros est jugée urgente. Quelle est votre vision pour cette réforme ? Et quels obstacles freinent encore sa mise en œuvre ?

– La réforme des marchés de gros s’inscrit dans une nécessité systémique, comme l’a d’ailleurs souligné le Conseil de la concurrence dans son rapport de l’année dernière. Le dysfonctionnement actuel du marché local se traduit notamment par un écart préoccupant entre le prix payé au producteur et celui payé par le consommateur final. Cet écart s’explique par la multiplicité des intermédiaires et les pertes considérables tout au long de la chaîne, exacerbées par la désorganisation des systèmes de stockage et de la chaîne du froid.

Notre vision pour cette réforme repose sur une modernisation complète de l’écosystème des marchés de gros: création de plateformes logistiques intégrées, introduction de technologies de traçabilité et de gestion numérique, professionnalisation des intervenants et révision des cadres de gouvernance. Ce changement ne peut réussir qu’avec une volonté politique affirmée, une concertation interprofessionnelle forte et un accompagnement financier adapté pour permettre une transition efficace vers un système plus équitable, transparent et performant.

– Concernant la main-d’œuvre, un nouveau modèle collaboratif est évoqué. Que pourrait-il impliquer en termes de droit social, de rémunération et de protection des travailleurs ?

– La main-d’œuvre fait aujourd’hui face à un double défi : social et structurel. D’un côté, une partie des ouvriers refuse d’être déclarée, par crainte de perdre leurs aides sociales. C’est une impasse qu’il faut absolument dépasser. L’ouvrier gagnerait à penser à long terme, à accéder à une protection sociale, à bénéficier de droits à la retraite… Ce sont des acquis essentiels pour la stabilité du secteur.

De l’autre côté, la pression sur la main-d’œuvre ne cesse de croître, notamment à cause de l’essor de cultures comme les fruits rouges ou le maraîchage. Durant les mois de pic (de novembre à mars) la tension devient critique, au point que le recours à de la main-d’œuvre étrangère devient une perspective à envisager sérieusement pour répondre aux besoins.

https://medias24.com/2025/05/13/congres-national-des-agrumes-des-vergers-jeunes-mais-une-superficie-en-recul-recensement/