À l’heure où la filière agrumicole est fragilisée par la pénurie d’eau, débouchant sur un recul des superficies d’un tiers (30.000 hectares) et une concurrence internationale grandissante, la recherche agronomique devient un levier stratégique.
À l’occasion du Congrès national des agrumes, organisé par Maroc Citrus du 13 au 15 mai à Marrakech, Médias24 a échangé avec la directrice de l’Institut national de recherche agronomique (INRA), le Pr Lamiae Ghaouti.
L’Institut joue un rôle clé dans le développement de variétés résistantes à la sécheresse, la gestion durable de l’eau et la lutte contre les maladies. Focus sur les solutions concrètes portées par la recherche pour accompagner les agriculteurs face aux défis climatiques.
Médias24 : L’INRA a-t-il développé des variétés d’agrumes plus tolérantes à la sécheresse ou aux conditions climatiques extrêmes ?
Pr Lamiae Ghaouti : L’INRA accompagne en effet l’ensemble de la filière dans le cadre de ses activités de développement variétal. De nouvelles variétés ont récemment été inscrites, notamment des variétés d’oranges, comme la Chamsiya, qui présente une excellente qualité organoleptique ainsi qu’un très bon rendement. Elle est greffée sur un porte-greffe résistant à la sécheresse.
Nous avons également développé la Gharbaouia et la Mahdiya, deux nouvelles variétés de mandarines à pépins. Il s’agit là de transferts technologiques récents vers le secteur agricole. Dans leur développement, l’accent a été mis sur la création de variétés en adéquation avec les contraintes actuelles, notamment les exigences de qualité, mais aussi les conditions de production de plus en plus difficiles, qu’il s’agisse de la disponibilité en eau, de la fertilisation ou des pratiques culturales techniques.
– Ces variétés sont-elles en cours de diffusion ?
– Elles ont été cédées au secteur privé afin qu’elles puissent être utilisées par des pépiniéristes, qui sont chargés de les multiplier. Avec l’un de ces pépiniéristes, la production devrait commencer au cours de cette année. C’est un transfert qui prend du temps, car il s’agit d’espèces arboricoles. Leur implantation et leur diffusion nécessitent une certaine durée avant que les arbres puissent être multipliés, puis transmis aux agriculteurs.
– Comment les résultats de ces recherches seront-ils transférés aux agriculteurs ?
– Le transfert vers les agriculteurs se fait principalement lors des événements organisés par l’INRA. Les journées portes ouvertes sont des moments clés, car elles permettent de réunir l’ensemble des agriculteurs ainsi que les partenaires de la filière. Ces journées ne servent pas uniquement à transférer des connaissances, mais aussi à échanger et à comprendre leurs problématiques. Nous recevons ainsi des remontées concrètes, ce qui nous permet de mieux adapter nos programmes et de prendre en compte leurs besoins.
Le transfert des résultats se fait déjà sur le terrain, notamment grâce à l’agriculture digitale et aux différents outils que nous mettons à la disposition des agriculteurs. Ce transfert se réalise à plusieurs niveaux, car l’agriculture, comme on le sait, est un secteur diversifié.
Il existe une organisation professionnelle bien structurée, mais les agriculteurs ont des réalités différentes, selon qu’ils gèrent de grandes exploitations avec des moyens financiers et humains conséquents ou des exploitations plus petites. L’objectif est de généraliser ces solutions et de favoriser l’adoption des innovations par un maximum d’agriculteurs au sein de la filière.
– Quels sont les grands axes de recherche en cours, notamment en matière de lutte contre les maladies et les ravageurs ?
– De manière générale, le programme de recherche-développement en agrumiculture repose actuellement sur quatre axes majeurs. Le premier concerne le développement variétal, c’est-à-dire la mise au point de variétés résistantes et bien adaptées à leur environnement. Cela inclut la tolérance aux stress abiotiques, comme le stress hydrique, mais aussi aux stress biotiques, tels que les ravageurs et les maladies. Un autre axe fondamental porte sur l’optimisation des itinéraires techniques, qui est également cruciale.
Dans ce cadre, l’utilisation de la lutte biologique ou de techniques alternatives aux pesticides devient essentielle pour le secteur agrumicole. C’est d’ailleurs dans cette optique que s’inscrit le défi de la transition agroécologique et écologique. Cela implique de continuer à lutter contre les problèmes phytosanitaires, mais en privilégiant des solutions intégrées et durables, en rupture avec les méthodes classiques.
– Quelles solutions sont explorées pour optimiser la gestion de l’eau dans les vergers agrumicoles ?
– L’objectif aujourd’hui est de faire évoluer l’agrumiculture vers un modèle à empreinte hydrique beaucoup plus réduite. Cela passe notamment par l’adoption de l’agriculture digitale, avec l’usage d’outils d’aide à la décision, de capteurs et de technologies permettant de raisonner l’irrigation.
L’idée est de connaître précisément les besoins en eau des arbres à des moments clés, afin d’adapter l’irrigation en conséquence et de valoriser chaque goutte d’eau. Dans cette optique, nous avons mis en place, au sein du centre de recherche agronomique de Kénitra de l’INRA, une plateforme dédiée à l’agriculture digitale, intégrant des capteurs et divers outils technologiques.
Cette plateforme est accessible aux agriculteurs, notamment lors des journées de démonstration ou au cours de leurs visites dans le cadre des différents événements organisés par l’INRA.
Nous devons maximiser l’utilisation des sous-produits des agrumes
– Quelles sont les autres priorités de l’INRA pour la recherche agrumicole dans les années à venir ?
– Le développement variétal reste une priorité essentielle. Nous continuerons à travailler sur ce point pour nous assurer que nos variétés soient toujours adaptées aux besoins des agriculteurs, en mettant l’accent sur l’adaptation. En effet, l’objectif est d’avoir des variétés qui consomment moins de ressources tout en produisant davantage et mieux. La variété doit être le pilier de cette adaptation.
Deuxièmement, nous poursuivrons l’optimisation des itinéraires techniques. Chez certains agriculteurs, la maîtrise de ces itinéraires n’est pas encore optimale, et il est crucial de continuer à travailler sur des pratiques climato-intelligentes et climato-compatibles pour mieux s’adapter aux changements climatiques.
Un autre point clé est la valorisation en aval de la filière. Nous devons maximiser l’utilisation des sous-produits des agrumes, ainsi que la valorisation anti-gaspillage. L’idée est d’exploiter tous les dérivés des agrumes afin de transformer chaque ressource utilisée durant la production en valeur ajoutée à la fin du circuit de la filière. Cela permettra de rendre la filière plus durable et économiquement viable.
– En ce qui concerne les céréales, quelles sont les avancées réalisées pour développer des variétés plus résilientes en période de sécheresse ?
– Lors de notre journée portes ouvertes qui s’est tenue le lundi 12 mai à Tadla, nous avons organisé la première journée de démonstration de l’INRA, une véritable réussite pour l’année 2025. Plus de 35 variétés ont été exposées, couvrant les cultures céréalières, légumineuses et oléagineuses, avec un focus particulier sur la résistance et la tolérance à la sécheresse.
Parmi les variétés présentées, je peux citer la variété Jawahir de blé dur, qui est extrêmement résiliente et résistante à la sécheresse. Cette variété surpasse largement toutes les innovations que l’INRA a pu proposer jusqu’à présent. Nous devons aussi répondre aux besoins du secteur de la transformation agroalimentaire.
Par exemple, la variété Hammadi, qui a remporté le Grand Prix Hassan II au Salon international de l’agriculture 2025, possède un indice de jaune très élevé, ce qui la rend particulièrement adaptée à la fabrication de pâtes alimentaires et de couscous. En parallèle, l’orge est également un axe stratégique.
La variété Chiffa présente une graine nue, un rendement exceptionnel dans des conditions hydriques difficiles et une résilience éprouvée. Ces deux espèces, le blé dur et l’orge, sont non seulement des variétés résilientes, mais elles appartiennent à des filières céréalières capables de s’adapter aux conditions climatiques extrêmes et aux pénuries d’eau.
– Pour les autres cultures, l’INRA intervient-il également dans la production ou l’amélioration des semences notamment ?
– L’INRA mène différents programmes de recherche dans plusieurs secteurs stratégiques. En plus des filières céréalières, des légumineuses et des oléagineuses, nous intervenons aussi dans le développement des espèces d’arboriculture et des espèces maraîchères. Par exemple, l’accent est mis actuellement sur la pomme de terre, une filière clé au Maroc.
L’INRA s’investit donc dans toutes les cultures considérées comme stratégiques pour la génération future, avec un focus particulier sur l’implémentation de la Recherche, développement et innovation (RDI) qui joue un rôle crucial dans le transfert technologique pour les filières prioritaires. Mais il ne s’agit pas uniquement de consolider ces filières traditionnelles.
Nous cherchons également à explorer des agricultures alternatives, comme l’agriculture biologique, agroécologique, ou encore l’agriculture de conservation. Un aspect essentiel de notre travail réside dans la gestion de l’eau, qui est cruciale pour faire face aux défis du déficit hydrique et de la résilience au stress hydrique.
Ce n’est pas seulement une question de variété, mais également de sol. Nous utilisons par exemple la technique du semi-direct, qui permet de conserver l’eau dans le sol, en combinaison avec les variétés adaptées. Ce trio – plante, eau, sol – est fondamental dans nos stratégies pour valoriser les ressources hydriques disponibles, tout en respectant les spécificités des zones agroclimatiques.
À ce jour, nous avons inscrit huit variétés de figues de barbarie résistantes à la cochenille
– Concernant les figues de barbarie, où en est la recherche sur les variétés résistantes à la cochenille ?
– L’INRA se consacre activement à la conservation des ressources génétiques, et la figue de barbarie constitue un véritable patrimoine pour le Maroc. Nous en sommes particulièrement fiers et travaillons à sa valorisation et à son développement au niveau national. L’un des grands défis actuels concerne la cochenille, un ravageur. À ce jour, nous avons inscrit huit variétés de figues de barbarie résistantes à la cochenille.
Ces variétés sont également particulièrement adaptées aux conditions climatiques difficiles, notamment à la sécheresse et au déficit hydrique. La figue de barbarie, qui consomme moins de 100 millimètres d’eau par an, est donc une culture emblématique de la résilience agricole. Cependant, face aux stress biotiques tels que les ravageurs, il est crucial de développer des solutions pour les combattre efficacement.
C’est pourquoi l’INRA mène un programme de développement variétal de grande envergure. Au-delà de l’inscription des variétés, notre objectif est de multiplier les plants et de les transférer aux agriculteurs. D’ici 2030, nous visons à couvrir 20.000 hectares par an en figues de barbarie, avec une grande qualité, bien que nous soyons encore confrontés à certains défis.
Il est important de souligner que les agriculteurs sont de plus en plus demandeurs de ces plants. Mais il est essentiel de transférer ceux qui répondent précisément aux exigences locales des producteurs. Cela implique de bien expliquer les caractéristiques de chaque variété et de mieux comprendre les besoins des différentes régions.
Enfin, il est crucial de ne pas se reposer uniquement sur ces huit variétés existantes. L’INRA continue de travailler sur l’amélioration génétique de la figue de barbarie pour anticiper les défis futurs, car les problèmes de résistance évoluent constamment. Nous devons nous préparer à de nouveaux défis qui pourraient émerger.
– Le renouvellement des compétences scientifiques est un véritable enjeu. Qu’en est-il à l’INRA ?
– Le renouvellement des compétences scientifiques est un enjeu majeur pour de nombreuses institutions, et l’INRA n’y échappe pas. Nous attachons une grande importance à la jeunesse et à la formation des jeunes chercheurs. La relève est cruciale, et à ce titre, l’INRA met en place plusieurs initiatives pour encourager cette dynamique.
Nous avons notamment créé une pépinière de talents qui consiste à accueillir des doctorants au sein de nos institutions. Ces doctorants sont formés en collaboration avec des établissements tels que l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II et l’Ecole nationale d’agriculture de Meknès et d’autres universités marocaines.
Les jeunes chercheurs doivent avoir les moyens de travailler dans de bonnes conditions et d’être véritablement moteurs du développement économique du Maroc
L’avantage de ce programme c’est que les jeunes sont directement impliqués dans nos programmes de recherche à moyen terme, ce qui leur permet de travailler main dans la main avec nos chercheurs. Cela les prépare à devenir des acteurs clés dans la recherche, en apportant des solutions technologiques innovantes pour l’agriculture au Maroc.
Ces jeunes chercheurs constituent l’avenir de notre institution. Nous recrutons donc principalement parmi cette pépinière de talents, mais nous ouvrons également des recrutements externes pour enrichir nos équipes. Il est également essentiel d’avoir une réflexion continue sur les compétences nécessaires à l’INRA pour réussir à atteindre les objectifs de la stratégie Génération Green et les ambitions que nous nous fixons pour 2030. Les ressources humaines de qualité sont au cœur de notre réussite, au même titre que les ressources financières.
– La recherche agronomique attire-t-elle les jeunes autant qu’auparavant ?
– Il est vrai qu’il y a encore un effort à déployer en ce sens. Bien que la recherche soit avant tout une passion, il est important de rendre ce domaine plus attractif, notamment en améliorant les carrières scientifiques, en offrant une meilleure reconnaissance et gratification. Les jeunes chercheurs doivent avoir les moyens de travailler dans de bonnes conditions et d’être véritablement moteurs du développement économique du Maroc. Nous devons donc continuer à investir dans l’attractivité de la recherche pour encourager davantage de jeunes à se lancer dans cette voie passionnante.