Selon le récent rapport de la Banque mondiale, publié le 25 avril dernier, 83% des entreprises marocaines seraient informelles, et 80% de l’emploi au Maroc relèverait de l’informel en 2018. Une information largement reprise par les médias marocains.
Ces taux soulèvent, toutefois, plusieurs interrogations. À quelle période se rapportent réellement ces données, et que valent-elles sur le plan méthodologique ?
D’une part, ils semblent surprenants au regard des nombreuses mesures prises pour lutter contre l’informalité sous toutes ses formes. D’autre part, le rapport ne précise pas à quelle année cette donnée se rapporte : s’agit-il de 2024, de 2023 ou d’une période antérieure ?
En l’absence d’indication temporelle, ce chiffre perd une grande partie de sa signification analytique. Dans un souci de clarification, Médias24 a contacté la Banque mondiale pour avoir plus de détails.
Informalité des entreprises : la statistique de 83% date de 2014 !
Interrogée au sujet du chiffre de 83% des entreprises marocaines qui seraient informelles mentionné dans le rapport, notre source précise qu’il s’agit d’une estimation datant de 2014.
Dans le cas présent, le chiffre avancé de 83% fait référence à des données et estimations vieilles de plus d’une décennie. Dès lors, la prudence s’impose avant de relayer ce chiffre comme s’il reflétait la réalité économique de 2025.
Le rapport a été corrigé : la mention des 83% d’entreprises marocaines qui sont informelles n’y figure plus
Notre source indique par ailleurs que le rapport a été corrigé en conséquence. « Veuillez noter que le chiffre de 83% se réfère à une estimation ancienne de la part de l’emploi informel. Nous avons corrigé cela dans le rapport, et nous citons le rapport de 2014 pour les dernières statistiques dont nous avons connaissance, établies sur des données au niveau des entreprises », affirme-t-elle.
Ainsi, la version actuellement disponible en ligne, qu’il s’agisse de l’édition française ou anglaise, ne fait plus mention du chiffre de 83% d’entreprises informelles au Maroc. « Les données sur les entreprises informelles sont rares. La part des entreprises informelles dans le secteur privé dépend de la définition », lit-on dans le rapport après correction. (p. 33).
Notre source ajoute en réponse à nos interrogations, « D’après la définition basée sur l’affiliation à la sécurité sociale, nous savons que 89% d’un échantillon de micro et petites entreprises sont informelles« .
Toutefois, il convient également d’apporter des précisions à ce niveau. Le chiffre de 89%, cité dans le rapport de la Banque mondiale intitulé « À la recherche de meilleurs emplois : le défi de l’informalité au Moyen-Orient et en Afrique du Nord« , repose sur une enquête menée en 2008 auprès d’un échantillon de seulement 211 micro et petites entreprises.
Bien que cette enquête apporte un éclairage qualitatif utile, la taille réduite de l’échantillon et l’ancienneté de l’enquête limitent fortement la portée statistique des résultats, rendant toute extrapolation à l’ensemble de l’économie marocaine en 2025 méthodologiquement fragile.
Informalité de l’emploi au Maroc : un chiffre à replacer dans son contexte
Selon le même rapport de la Banque mondiale, 80% de l’emploi au Maroc aurait été informel en 2018. Un chiffre saisissant, également largement relayé.
Interrogée sur ce chiffre et sur la méthodologie de calcul, notre source précise qu’il s’agit d’une estimation portant sur la population occupée.
« L’estimation concerne uniquement la population employée. Les critères sont de ne pas avoir de contrat formel, de ne pas avoir d’affiliation à la sécurité sociale, ou que l’établissement où ils travaillent ne tienne pas de registres/comptes écrits. Notez que tous les travailleurs familiaux non rémunérés qui contribuent sont considérés comme informels. L’emploi total inclut les employés, les employeurs, les travailleurs indépendants, les travailleurs familiaux contributeurs (non rémunérés), les membres de coopératives de producteurs et d’autres travailleurs non rémunérés. Cela concerne la population employée âgée de 15 ans et plus… De même, en 2015, le HCP a rapporté que le chiffre était de 80% », indique notre source.
Il convient d’abord de rappeler que ces statistiques du haut-commissariat au Plan remontent à l’année 2015, et que l’approche méthodologique utilisée par le HCP présente certaines spécificités. « Il s’agit de l’emploi informel approché par l’absence de couverture médicale », précise ainsi le rapport du HCP (p. 16).
Cependant, en 2025, la population active occupée à la fin du premier trimestre s’élevait à environ 10,6 millions de personnes. Or, à elle seule, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) recense actuellement plus de 4 millions de cotisants bénéficiant d’une couverture médicale, soit près de 40% des personnes occupées. À cela s’ajoutent d’autres formes d’emploi non rémunéré, notamment en milieu rural, dont les bénéficiaires sont également couverts par un régime de protection sociale depuis la généralisation de l’AMO.