« L’agriculture familiale n’est pas seulement un mode de production limité en ressources, c’est un mode de vie, un vecteur d’inclusion, de résilience et de durabilité ». C’est en ces termes que Abdelkader Amara, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), a ouvert l’atelier de restitution qui s’est tenu le mercredi 14 mai pour présenter l’avis du Conseil sur la petite et moyenne agriculture familiale (PMAF).
Cette agriculture, longtemps perçue comme la « chaîne faible des politiques publiques », constitue pourtant une pierre angulaire du développement agricole et rural. Elle permet d’assurer la sécurité alimentaire, de créer de l’emploi, de stabiliser les populations et de préserver la biodiversité et les traditions locales.
Abdelkader Amara a rappelé que l’avis a été élaboré grâce à une large concertation avec les parties prenantes, une visite de terrain à Essaouira et une consultation citoyenne inédite via la plateforme « Ouchariko » qui a recueilli 57% de réponses issues du monde rural. Si l’engagement y fut notable, la participation des jeunes est restée faible, soulevant des inquiétudes sur la relève générationnelle dans ce secteur.
Parmi les défis identifiés par les citoyens : le manque d’encadrement (27%), la vulnérabilité climatique (20%), les difficultés d’organisation (16%) et l’accès au financement (14,5%). Des données confirmées par le diagnostic du CESE.
Face aux défis climatiques, sociaux et économiques croissants, ledit rapport propose un changement de paradigme en faveur de la petite et moyenne agriculture familiale. Regroupant environ 70% des exploitations agricoles marocaines, la PMAF reste le parent pauvre des politiques publiques. L’avis du CESE appelle à en faire un levier stratégique du développement durable, fondé sur une approche territorialisée, inclusive et innovante.
Une agriculture familiale au cœur des équilibres ruraux
La PMAF regroupe des exploitations de moins de 5 hectares, fortement dépendantes du travail familial, combinant activité agricole et autres sources de revenus. Elle garantit l’autoconsommation de millions de ruraux et participe à l’approvisionnement des souks locaux. Mais son rôle va bien au-delà : elle maintient les populations dans les territoires, préserve des savoir-faire ancestraux, des semences locales, et assure des fonctions environnementales essentielles comme la lutte contre l’érosion, la gestion des ressources et la conservation de la biodiversité.
Si des programmes comme le Plan Maroc vert (PMV) ou Génération Green (2020-2030) ont reconnu la PMAF via le pilier de l’agriculture solidaire, les investissements réels témoignent d’un net déséquilibre : seulement 14,5 milliards de DH y ont été consacrés, contre près de 99 MMDH au profit de l’agriculture à forte valeur ajoutée, précise le rapport.
La conséquence : une faible valorisation économique (29% de la valeur ajoutée agricole), des conditions de vie précaires et une vulnérabilité accentuée face aux aléas climatiques et économiques.
Des défis persistants
Le rapport du CESE met en lumière plusieurs obstacles structurels :
- Morcellement du foncier et insécurité juridique : 88% des terres ne sont pas immatriculées, 66% en indivision.
- Accès difficile au financement : 40% des agriculteurs recourent à des emprunts informels.
- Encadrement insuffisant : un conseiller agricole pour 5.726 agriculteurs en 2023.
- Organisation déficiente : faiblesse des coopératives, poids des intermédiaires.
- Protection sociale inadaptée : 2 millions d’aides familiaux non couverts par l’AMO.
Le rapport pointe aussi une recherche agronomique trop éloignée des besoins concrets des petits agriculteurs et une assurance agricole inégalement distribuée, avec des modèles d’indemnisation peu équitables.
Une feuille de route pour transformer la PMAF
Face aux constats alarmants sur la marginalisation de la petite et moyenne agriculture familiale, le CESE propose un plan d’action structuré autour de cinq axes prioritaires :
- Renforcer la fonction économique et productive : il s’agit de valoriser les productions locales en facilitant leur accès aux marchés par le développement des circuits courts. Le CESE recommande aussi la mise en place de mécanismes de financement solidaires, adaptés aux réalités des petits exploitants, ainsi qu’une meilleure protection contre le morcellement foncier.
- Assurer une protection sociale équitable : le CESE insiste sur l’importance de créer un régime de retraite spécifique pour les petits agriculteurs, de garantir l’accès à l’Assurance maladie obligatoire (AMO) pour les aides familiaux agricoles et d’adapter les cotisations sociales à la nature saisonnière et irrégulière des revenus agricoles.
- Valoriser les fonctions environnementales : les contributions écologiques de la PMAF, telles que la lutte contre la désertification, la préservation des sols ou la conservation des paysages et de la biodiversité, doivent être reconnues, intégrées dans les politiques publiques et rémunérées via des mécanismes incitatifs.
- Renforcer le conseil agricole et l’innovation : pour améliorer les performances techniques et économiques des petites exploitations, le Conseil propose d’augmenter fortement le nombre de conseillers agricoles, de développer des outils numériques accessibles et de valoriser les savoirs locaux dans les programmes de recherche et de vulgarisation. L’objectif est d’instaurer un accompagnement de proximité, adapté à chaque territoire.
- Structurer et organiser les acteurs : le CESE recommande de soutenir la création et la consolidation de coopératives, de groupements d’intérêt économique (GIE) et d’associations, afin d’améliorer la capacité de négociation des petits producteurs et de réduire la dépendance aux intermédiaires. Il préconise également une meilleure régulation des circuits de commercialisation et un accès facilité aux marchés publics pour les produits issus de la PMAF.
Le CESE insiste sur la nécessité de dépasser la vision productiviste centrée sur les grandes exploitations pour reconnaître les multiples fonctions de la PMAF : économique, sociale, culturelle, écologique.
La réussite de cette transformation passe par une territorialisation des politiques agricoles, un soutien ciblé aux femmes et aux jeunes ruraux, et une meilleure articulation entre les initiatives publiques et les dynamiques locales, conclut le rapport.