Mehdiya, Gharbaouia, Chamsia. Ces noms ne vous disent sans doute rien, mais dans quelques années, elles seront dans vos assiettes ou dans un bateau à destination du continent européen. Vous l’aurez certainement compris, il s’agit de nouvelles variétés d’agrumes créées par l’Institut national de recherche agronomique (INRA).
Révélées à l’occasion du 1er Congrès national des agrumes, organisé du mardi 13 au jeudi 15 mai à Marrakech par l’interprofession Maroc Citrus, ces découvertes variétales répondent à plusieurs problématiques, dont la pénurie d’eau qui a eu pour effet une perte de rendement, mais aussi d’environ 30.000 hectares en termes de superficie.
Avec ces créations variétales à la production tardive et précoce, il sera possible de combler les périodes creuses dans les calendriers de production, ce qui offre un avantage concurrentiel aux autres pays exportateurs par rapport au Maroc. En outre, ces variétés présentent des caractéristiques intéressantes en matière de jus et d’acidité, entre autres.
Elles sont le fruit d’un travail de longue haleine qui a nécessité une mutualisation des efforts, notamment au sein du Centre régional de la recherche agronomique de Kénitra, « où a été découverte la mandarine Nadorcott, l’une des fiertés marocaines à l’international », affirme à Médias24 le Dr Hassan Benaouda, chef du CRRAK.
C’est l’une des dix structures régionales relevant de l’INRA. Un centre spécialisé dans les recherches sur les agrumes, où il y a plusieurs unités. « Une unité travaille sur l’amélioration génétique, tout ce qui est variété et porte-greffe. Et une autre unité se focalise sur les aspects phytosanitaires. Et nous avons également une équipe d’agronomie, de sol qui s’occupe de l’irrigation, de la fertilisation et de tout ce qui est conduite des agrumes”, explique le Dr Hassan Benaouda.
Des programmes de recherche à moyen terme y sont lancés sur la base des besoins des professionnels. En l’occurrence, les agrumiculteurs. Et à partir de là, « nous essayons de trouver des solutions à travers ce programme sur quatre années. Sans oublier les programmes continus, comme ceux de l’amélioration génétique », assure notre interlocuteur.
Du clonage au croisement
Bref, l’amélioration constitue l’une des orientations majeures du Centre régional de recherche agronomique de Kénitra, en usant de méthodes contemporaines. Avant les années 1990, l’amélioration variétale des agrumes reposait essentiellement sur la sélection clonale. « Les agrumes font partie des arbres caractérisés par des mutations de bourgeons », explique Dr Hamid Benyahya, chercheur au CRRAK.
Ces mutations naturelles ont permis l’apparition de nombreuses variétés, en particulier chez les clémentiniers. « La majorité des variétés de clémentines qu’on trouve aujourd’hui sur le marché sont issues de mutations clonales », précise Dr Benyahya. Une méthode qui est toujours d’actualité. « Il suffit d’un œil aguerri pour repérer une variation au niveau des fruits sur un arbre et initier un suivi rigoureux. C’est ainsi qu’ont été sélectionnées des variétés comme la clémentine Sidi Aissa, par exemple », ajoute notre interlocuteur.
Mais, à partir de 1990, un virage s’est amorcé à l’INRA. Un programme de création variétale par croisement a été lancé, en complément de la sélection clonale. Cette nouvelle approche offre une liberté inédite. « On peut désormais choisir les parents à croiser en fonction des besoins : précocité, rusticité, qualité gustative ou rendement », indique-t-il.
Une méthode qui a permis de développer neuf nouvelles variétés inscrites au catalogue officiel de l’Office national de sécurité sanitaire des aliments (ONSSA), dont sept diploïdes, un orangé et deux triploïdes. Certaines sont des mandarines aux qualités exceptionnelles : jus abondant, bonne fermeté, excellente maturité, avec une demande grandissante sur le marché.
« Il y a même un échelonnement de la production : certaines mûrissent fin novembre, d’autres mi-décembre ou en janvier. La dernière variété inscrite arrive à maturité vers le 15 ou le 20 janvier », assure Hamid Benyahya.
En matière de rendement, certaines de ces nouvelles variétés atteignent des tonnages importants. « Jusqu’à 70 tonnes par hectare pour certaines. Un chiffre bien au-dessus de la moyenne actuelle qui tourne autour de 20 à 30 tonnes », se réjouit-il.
Cependant, l’ensemble de ces variétés n’est pas encore disponible chez les pépiniéristes. Car, une fois la variété obtenue, on procède à son inscription et à sa certification en collaboration avec l’ONSSA. Il est interdit de diffuser une variété qui n’est pas inscrite au catalogue officiel. Toutes les variétés sont également protégées, ce qui signifie que leur usage est réglementé. « Le matériel de base est conservé au parc à bois de l’INRA, où l’on trouve les arbres-mères. Ce sont eux qui fournissent les greffons destinés aux pépiniéristes ».
Une adaptabilité géographique éprouvée
Quid de l’adaptation géographique d’une variété dans certaines conditions et qui sera exploitée dans un environnement différent, au moins sur le plan climatique. « Créer une variété, c’est long. Il faut en moyenne 12 ans. Et si l’on tient compte de l’étude du porte-greffe compatible, on parle de 17 ans de travail. Autant dire que ce serait une perte de temps et d’argent si l’adaptation dans différentes conditions n’est pas prise en compte au moment de son développement ».
C’est pourquoi l’INRA mène des essais dans diverses régions du Maroc. Objectif ? tester le comportement des variétés dans différents environnements. « À travers des journées portes ouvertes, les agriculteurs peuvent venir observer les résultats et évaluer l’adaptabilité des variétés à leur région”, affirme M. Benyahya.
D’ailleurs, les essais de comportement sont la phase la plus longue et fastidieuse. « On ne peut pas évaluer sérieusement le comportement d’une variété en deux ou trois ans. Il faut au minimum sept ans pour tirer des conclusions fiables », avance-t-il. Cela dit, une variété aussi prometteuse soit-elle, n’est pas automatiquement inscrite.
« Surtout si elle ne répond pas aux critères définis par l’ONSSA. Car il ne suffit pas de créer une variété. Il faut déposer un dossier détaillé et faire confirmer les caractéristiques de la plante par une équipe indépendante sur deux années », prévient le Dr Hamid Benyahya. Le programme ne s’arrête pas là. Il se poursuit avec la création de nouveaux porte-greffes nationaux, une première au Maroc.
« Jusqu’ici, les porte-greffes étaient tous importés. Désormais, grâce à un programme de croisement, nous avons développé des porte-greffes marocains aux caractéristiques très recherchées », conclut-il.
Création, sélection, certification, adaptation… La recherche agrumicole marocaine suit un processus exigeant, précis, et surtout ancré dans la durée. Un travail d’orfèvre, fait de patience, d’observation et d’innovation pour le bien présent et futur de l’agriculture marocaine et de la filière agrumicole en particulier.
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