« Il ne faut pas se demander s’il apparaîtra, mais quand« , prévient le Dr Mamoudou Sétamou, entomologiste agricole spécialisé dans la gestion intégrée des ravageurs des agrumes. Pour ce professeur au Département des sciences agronomiques et des ressources naturelles de l’université du Texas, l’apparition au Maroc de la maladie HLB des agrumes, aussi appelée « greening des agrumes » [ou huanglongbing, maladie du dragon jaune en chinois, ndlr], n’est malheureusement qu’une question de temps.
En cause, la proximité de pays déjà touchés, l’intensification des échanges commerciaux et les changements climatiques qui augmentent le risque d’apparition de cette maladie bactérienne qui a déjà ravagé des milliers d’hectares d’agrumes à travers le monde. Face à ce danger latent, les professionnels du secteur ont appelé à un renforcement urgent des mesures de biosécurité, à l’occasion du 1er Congrès national des agrumes, organisé du 12 au 15 mai à Marrakech.
« Nous ne sommes pas encore conscients du danger qui nous guette au Maroc », déplore Kacem Bennani Smires, président de l’interprofession Maroc Citrus. « Nous sommes certes obsédés par la sécheresse qui nous a coûté très cher. Mais il faut également sensibiliser les autorités compétentes à ce sujet. Ce serait vraiment dommage de ne pas prendre les précautions nécessaires avant qu’il ne soit trop tard », insiste-t-il.
D’autant qu’aucun traitement n’est connu pour l’instant. Il s’agit d’une réalité pour l’industrie des agrumes, notamment en Floride, au Brésil et dans certaines régions d’Asie et d’Afrique. Cette maladie se propage par le greffage de matériel infecté, ainsi que par une bactérie (Candidatus Liberibacter) transmise par des insectes vecteurs, le psylle africain ou asiatique des agrumes. Le « greening des agrumes » se matérialise à travers les symptômes suivants :
– jaunissement asymétrique des feuilles (semblable à une carence en nutriments) ;
– fruits déformés, plus petits, au goût amer, qui ne mûrissent pas uniformément ;
– chute prématurée des fruits ;
– déclin progressif de l’arbre, pouvant mener à sa mort.
Toutefois, il est nécessaire de distinguer le HLB d’une carence nutritionnelle. « Cette dernière se manifeste par une décoloration symétrique des feuilles, alors que le HLB cause une marbrure asymétrique », indique le Dr Mamoudou Sétamou, en rappelant que c’est parfois très difficile de faire la différence, ce qui rend le diagnostic compliqué.
Le cycle biologique du vecteur asiatique commence par la ponte des œufs sur les jeunes pousses qui apparaissent en période de croissance. Le cycle complet, de l’œuf à l’adulte, prend environ douze à quinze jours. Autrement dit, pendant un cycle végétatif de quatre à six semaines, on peut avoir jusqu’à trois générations successives.
« Une seule femelle peut pondre jusqu’à 800 œufs, rendant la lutte extrêmement difficile. Le vecteur se nourrit de la sève de l’arbre, ce qui va l’infecter s’il s’agit d’un arbre malade, et il va ensuite transmettre la maladie à d’autres arbres », explique Mamoudou Sétamou.
Il n’y a pas encore de HLB au Maroc
En se voulant rassurant, un représentant de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) assure que, « contrairement à ce qu’on peut entendre, il n’y a pas encore de HLB au Maroc ». Il souligne que les analyses effectuées dans les laboratoires du pays n’ont jamais révélé la présence de la bactérie, tout en insistant sur le fait que la filière des agrumes est autosuffisante en termes de plants, ce qui limite leur importation.
Un deuxième intervenant suggère que « les conditions climatiques du Maroc ne sont pas favorables au développement de la maladie, notamment parce que les températures peuvent dépasser les 40 °C ou 45 °C dans certaines régions, ce qui serait défavorable à la survie du vecteur ».
Ce à quoi le Dr Mamoudou Sétamou rétorque en indiquant qu’en cas de forte chaleur, « la bactérie se réfugie au niveau des racines lorsqu’il fait chaud, avant d’émerger quand la température baisse. Donc l’effet des fortes chaleurs sur la bactérie est temporaire ». Une chose est sûre, aucun traitement curatif n’est connu pour s’en débarrasser.
« Même les antibiotiques, utilisés dans certains pays, n’offrent qu’une protection temporaire ; les bactéries reviennent une fois le traitement arrêté. Pour lutter contre le vecteur, il faut détruire les arbres infectés ».
Les participants au panel soulignent que le Maroc n’est actuellement pas prêt à faire face à cette menace en raison de lacunes au niveau des systèmes de détection, des infrastructures de lutte et de la coordination entre les acteurs de la filière. Ils recommandent :
– une implication renforcée de l’État à travers des campagnes de sensibilisation pour les producteurs ;
– des programmes de formation pour les techniciens ;
– l’élaboration de plans d’urgence pour permettre une réaction rapide en cas d’apparition du ravageur ou de la maladie ;
– un maillage territorial efficace pour assurer une détection précoce.
La mobilisation de tous les acteurs professionnels et étatiques est essentielle pour éviter de reproduire les situations vécues par des pays comme les États-Unis, le Brésil ou l’Espagne, qui ont mis en place des stratégies nationales trop tardivement, avec de lourdes conséquences.