La représentativité parlementaire est un pilier central de la vie démocratique. Elle repose sur un équilibre toujours délicat entre la réalité démographique d’un territoire et la volonté d’assurer une équité de représentation entre régions.
Or, les résultats du recensement 2024 (RGPH) révèlent des écarts croissants entre certaines circonscriptions. En toile de fond : des enjeux politiques de taille. Le Maroc devra-t-il redessiner sa carte électorale pour mieux refléter les évolutions de sa population ? Et si oui, selon quelles règles, avec quelles conséquences politiques ? Décryptage avec David Goeury.

David Goeury
Représenter le peuple : entre logique démographique et équilibre territorial
– Médias24: De quelle manière les résultats du recensement général de la population et de l’habitat RGPH 2024 influencent-ils les prochaines élections législatives prévues en 2026 ?
– David Goeury : L’une des questions essentielles en politique, c’est la représentativité des élus au Parlement.
Comment construit-on la représentativité ? Pour cela, deux logiques sont associées.
D’une part, la logique démographique, c’est-à-dire le nombre d’habitants par circonscription ou par siège. Pour la Chambre des représentants, on essaie d’avoir un nombre de sièges plus ou moins proportionnel à la masse démographique de la population concernée.
D’un autre côté, il y a la logique d’équité territoriale. La chambre doit refléter l’ensemble du territoire marocain, même les régions les moins densément peuplées.
Lorsqu’on passe en revue toutes les provinces, on constate qu’il y a un seuil minimum de représentativité qui est de deux sièges par province et ce, quelle que soit sa démographie.
À titre d’exemple, le recensement montre que les populations de provinces comme Tata, Tiznit ou Zagora sont en légère baisse. Elles devraient néanmoins rester au seuil minimum dans le prochain découpage, deux députés par province. C’est d’ailleurs déjà le cas de Assa Zag ou Tarfaya, de toutes petites provinces, qui ont tout de même deux députés chacune.
Le grand écart : quand certaines circonscriptions explosent, d’autres déclinent
En revanche, ce qui est très intéressant, c’est l’évolution dans les provinces ou les préfectures qui étaient très fortement peuplées et qui perdent de la population. Comparons par exemple Anfa et Nouaceur. Historiquement, Casablanca-Anfa a quatre députés qui sont envoyés à la Chambre des représentants. Mais en dix ans, cette circonscription qui regroupe les 3 communes d’Anfa, de Sidi Beyout et du Maârif est passée de 453.000 habitants à 332.000. Elle a perdu 121.000 habitants, presque le quart.
En revanche, la circonscription électorale de Nouaceur qui correspond à la province de Nouaceur, n’a que trois sièges. Or, elle est passée sur la même période, de 325.000 habitants à 665.000. Sa population a plus que doublé. Va-t-on lui garder le même nombre de sièges ?
En 2014, le rapport de représentativité entre Anfa et Nouaceur était comparable, un député pour 130.000 pour Anfa et un député pour 108.000 à Nouaceur.
Un découpage inchangé serait-il encore juste ?
En 2026, si le nombre de sièges ne change pas, il y aura un ratio d’un député pour 81.000 habitants à Anfa et un pour 221.000, à Nouaceur.
Si l’on garde les anciens nombres de sièges, est-ce qu’on ne va pas créer une injustice territoriale dans la représentation au sein de l’agglomération de Casablanca ?
Le nombre de sièges dans une circonscription n’est jamais une question banale
En dépouillant en détail les résultats du recensement et en les croisant avec le découpage des dernières législatives, on observe plusieurs situations similaires entre les circonscriptions de Rabat et celle de Skhirate-Témara mais aussi à Tanger qui n’a qu’une seule circonscription (Tanger-Asilah, ndlr) avec une liste de 6 sièges et dont la croissance démographique pourrait amener à la subdivision en plusieurs circonscriptions, car elle est passée de 1 million d’habitants à 1,4 million soit une progression de 40%…
Or, les zones où il y a le plus d’enjeux d’accès aux services de qualité, à la restructuration, aux prestations publiques, ce sont justement ces provinces de la périphérie des grandes agglomérations, comme la province de Nouaceur.
Moins de sièges, plus de tension : ce que change le nombre de députés
On peut donc se demander s’il y aura un redécoupage, un rééquilibrage du nombre de sièges, ou bien une augmentation du nombre de députés.
En d’autres termes, va-t-on ajuster en retirant un siège à Anfa pour le rajouter à Nouaceur ? Il faut savoir que le nombre de sièges dans une circonscription n’est jamais une question banale. Plus on réduit le nombre de sièges, et plus la compétition entre les partis devient féroce. En revanche, plus on a de députés dans une circonscription et plus l’importance du “plus fort reste“ se réduit.
-Plus on a de sièges par circonscription, plus on donne une prime aux petits partis. Moins vous avez de sièges, et plus vous avantagez les grands partis…
– Exactement. Parce que les petits partis n’ont pas le pouvoir de mobilisation, de déploiement sur tout le territoire.
Beaucoup de questions restent donc en suspens. Et si jamais il est décidé de prendre en compte les résultats du recensement, cela impactera l’organisation des législatives. Quels que soient les choix, ils auront des conséquences politiques. Il ne faut pas oublier qu’en 2007, la primature obtenue par l’Istiqlal s’était jouée à 6 sièges sachant que le PJD avait obtenu 9.000 voix de plus mais davantage concentrées dans les villes. En 2021, le RNI malgré une campagne très forte n’a obtenu que 15 sièges de plus que le PAM, 102 contre 87. Or durant la mandature précédente, le PAM avait exactement 102 députés.
– Il y a une quinzaine d’années, il y avait huit grands partis au Maroc, en tous les cas 8 partis qui jouaient ou aspiraient à jouer un rôle. Aujourd’hui, trois d’entre eux ont creusé l’écart avec les autres.
– Dans le cadre de la campagne de 2021, il y a eu une extrême mobilisation du RNI qui a commencé très en amont, dès 2017, avec une organisation extrêmement importante et surtout extrêmement dense avec une couverture maximale des circonscriptions électorales locales.
Face à la vague du RNI, il y a eu des attitudes différentes. L’Istiqlal et le PAM, qui avaient peur d’être les premières victimes du RNI, notamment le PAM, se sont beaucoup mobilisés pour faire face à la très forte campagne de ce parti.
En même temps, il faut rappeler qu’en 2021, les élections se sont préparées en amont, par les élections d’abord syndicales, puis professionnelles, puis la mobilisation locale pour les élections communales et régionales, et enfin pour les législatives. Les élections syndicales et professionnelles ont permis aux partis de se préparer.
Enfin, pour les élections communales, régionales et législatives qui ont eu lieu le même jour, c’est la mobilisation locale pour les élections communales qui explique la forte mobilisation électorale, mais aussi le résultat des élections législatives.
Les partis qui n’avaient pas une architecture solide et des relais locaux dans un maximum de communes ont été balayés. C’est le changement du calcul du coefficient électoral qui a permis à des partis qui n’avaient pas une forte capacité de mobilisation, d’obtenir suffisamment de sièges pour constituer des groupes, aidés par les listes féminines régionales.
Qui parlera au nom du gouvernement ? Et qui portera la critique ?
Ils ont aussi réussi à se positionner en quatrième ou cinquième position dans des circonscriptions qui sont en liste assez importante. Même s’ils n’avaient pas la même puissance pour mobiliser des électeurs et des électrices, ils ont obtenu quelques élus. Maintenant, dans le contexte de la coalition tripartite du gouvernement, ils se sont retrouvés complètement minoritaires au parlement et dans la difficulté de se faire entendre.
Est-ce que cette configuration va se maintenir dans le cadre de 2026 ? Est-ce que ces partis vont essayer de se mobiliser sur la critique du bilan du gouvernement ? Ou est-ce qu’on va avoir justement des élus qui ne veulent pas associer leur destin au bilan du gouvernement et puis se présenter dans le cadre de ces partis d’opposition? À ce stade, ce sont des questions sans réponse. Qui va défendre le bilan du gouvernement ? Le RNI ou les trois partis coalisés ? Et qui va attaquer ce bilan ? Seulement les partis d’opposition ou aussi des députés de la Majorité ?
Abstention urbaine, classe moyenne et recomposition électorale
– Du fait même de l’existence de la coalition actuelle, il y a un déséquilibre des forces qui va jouer dans cette campagne électorale aussi. C’est inévitable. Peut-être même que le tiercé ou le trio gagnant va rester inchangé.
– Si le trio reste le même, la hiérarchie pourrait changer. C’est trop tôt pour le dire. Puis surtout, il va y avoir plein d’enjeux qui vont se jouer. Par exemple, pour chacun des trois partis, qui va assurer le leadership de la campagne ?
Puis aussi, quel va être le comportement des électeurs urbains du PJD, qui se sont fortement abstenus en 2021 dans un rapport très critique de la gestion par le PJD, pas seulement du gouvernement mais aussi des villes? On voit bien qu’il y a des tentatives pour les mobiliser de nouveau, notamment dans les nombreuses manifestations pour la paix à Gaza.
Et la classe moyenne urbaine, comment va-t-elle se comporter ? Cette classe qui a subi d’un côté l’inflation sans accéder aux nouvelles aides sociales accordées aux plus pauvres. Elle a obtenu récemment le réaménagement de l’impôt sur le revenu, mais pas d’aides directes.
Si le trio reste le même, la hiérarchie pourrait changer. C’est trop tôt pour le dire. Puis surtout, il va y avoir plein d’enjeux qui vont se jouer.
Et cette classe moyenne, elle s’est fortement abstenue aux élections de 2021. Il y avait un recul de la participation dans les grandes métropoles. On voyait bien que l’électorat du PJD ne s’est pas converti pour aller voter vers un parti de la coalition gagnante. Mais, en fait, s’est abstenu.
Est-ce qu’ils vont être à même de se remobiliser pour les élections de 2026 ? Cela peut tout changer, parce que s’ils se remobilisent, c’est un électorat extrêmement nombreux.
Si l’électorat des classes moyennes urbaines se remobilise en faveur du PJD, il n’est pas certain qu’on ait le même tiercé gagnant.
– Qu’est-ce qui s’est passé pour le PJD, avec plus de détails, en 2021?
– En fait, c’était une critique extrêmement profonde de la gestion communale par le PJD, c’est-à-dire que ce qui s’est produit, c’est que les militants et les sympathisants ont été extrêmement déçus de la gestion locale des grandes villes par le PJD. Il y avait des responsables du PJD qui cumulaient à la fois la présidence de commune et la position de députés à la chambre de représentants, et ils ne se sont pas appuyés sur la génération des jeunes militants qui avaient des profils plus technocratiques à même de se saisir des défis de la gestion communale.
Et donc il y a eu une critique très profonde, avec le sentiment qu’ils n’avaient pas réussi à mener leur agenda au niveau national, mais surtout qu’ils étaient complètement incapables d’agir au niveau local où ils étaient majoritaires dans de très nombreuses villes. Ces élus PJD étaient issus de la première génération de militants et connaissait un vieillissement. Ils n’avaient pas mesuré l’ampleur de la charge de travail du fait de la nouvelle législation de 2015 sur les collectivités territoriales qui induit un engagement très fort du président de commune au quotidien. Ils ont été rapidement submergés par le cumul des mandats n’arrivant pas à suivre les projets communaux.
Les militants et les sympathisants ont été extrêmement déçus de la gestion locale des grandes villes par le PJD.
Les militants ont été très critique. Ils ont exigé le non-renouvellement des investitures des très nombreux présidents sortants des grandes villes. En revanche, les militants ont salué l’engagement des femmes élues et très impliquées dans les conseils communaux et les conseils régionaux en actives en en les nommant têtes de liste pour les circonscriptions législatives régionales. Ce sont elles qui assurent depuis 4 années la présence du PJD à l’chambre des représentants.
– Le PJD n’est pas le seul à se positionner sur la classe moyenne. L’Istiqlal est très actif dans ce domaine…
– Oui, dans son discours, bien sûr. Tous les partis visent la classe moyenne urbaine mais dans les faits, elle est la grande oubliée des 4 dernières années. Le RNI s’est positionné sur une stratégie qui privilégie la classe entrepreneuriale urbaine et le monde rural. Après, pour chaque parti, est-ce que les militants arriveront à convaincre la classe moyenne ? En ville, c’est particulièrement incertain tant le désenchantement politique est important. Est-ce que ce désenchantement se transformera en vote protestataire ? Et est-ce que le PJD sera à même d’en tirer parti ? Ou est-ce que la classe moyenne urbaine préférera soutenir l’un des deux autres partis de la coalition en sanctionnant prioritairement le RNI ?
La deuxième partie de l’entretien avec David Goeury sera publiée lundi 19 mai 2025.