La saison footballistique actuelle 2024-2025 a démarré avec la mise en place d’une réforme qui concerne la formation des jeunes footballeurs. Désormais, les clubs qui le souhaitent – une dizaine au départ – délèguent la totalité de la formation des jeunes à la Fédération royale marocaine de football (FRMF).
Dans la pratique, cette formation est financée à travers le Fonds national de formation et géré par Evosport, filiale de l’Université Mohammed VI Polytechnique, dédiée au développement du sport. La FRMF garde la haute main sur l’ensemble et c’est elle qui contrôle et décide des nominations stratégiques comme celles de la direction technique.
Ce système vise à former l’élite de demain. Les clubs gardent la gestion de l’équipe A. Les jeunes sont totalement pris en charge dans un système sports-études, avec des prestations de haut niveau dans tous les domaines : encadrement technique, entraînements, temps consacré aux études, transport, nutrition, santé…
Les jeunes entrent dans ce circuit par l’un de ces deux canaux: soit en s’inscrivant dans les clubs ; soit en étant repérés par le système de détection qui a été mis en place qui couvre toutes les régions. Seuls les potentiels de haut niveau sont choisis.
Cette innovation marocaine est également pilotée par des cadres marocains dans leur écrasante majorité. Avec cette nouvelle réforme, la FRMF devient le laboratoire du futur pour le football marocain ; le siège de la fédération et le complexe Mohammed VI sont des ruches permanentes, comme nous l’avons constaté dans la série de reportages que nous avons réalisés.
Médias24 avait révélé l’existence de ce programme innovant dès février 2024. Depuis cette date, nous l’avons suivi de près. Nous effectuons dans ce dossier, une immersion dans différents maillons de la chaîne de formation, à Salé, Rabat, Berkane, Saïdia et Casablanca, sous forme de reportages, vidéos et entretiens. Un dossier exceptionnel à lire et à garder.
En ouverture du dossier, un entretien exclusif avec Fouzi Lekjaa, président de la FRMF. Cet entretien a été réalisé le 9 mai 2025.
La performance, ce n’est pas une question de moyens, comme on pourrait le croire.
-Après l’épopée du Qatar en décembre 2022, tout le Maroc s’était posé la même question : comment pérenniser le succès de l’équipe nationale ? Est-ce que le nouveau système de formation des jeunes, après toutes les autres réformes, a été mis en place pour cet objectif, pérenniser le succès ?
– Merci déjà pour m’avoir donné cette occasion de répondre et d’éclairer, de participer modestement à la clarification de quelques situations concernant le football mais aussi la jeunesse d’une manière générale.
On va revenir beaucoup plus en arrière parce que le véritable tournant dans l’histoire du sport marocain et le football entre autres, ce sont les orientations royales contenues dans la lettre royale adressée aux différentes assises du sport, à commencer par la première en 2008. Et c’est aussi le modèle de développement que Sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, a mis en place, il y a plus de 25 ans, et qui a toujours conjugué le développement social et le développement économique dans une parfaite harmonie et dans un parallélisme idéal.
Et donc c’est ça la référence, c’est ça le point de départ. Et évidemment, le football, la Fédération royale marocaine de football, comme toutes les autres fédérations, ont l’impératif de conjuguer et de traduire ces orientations dans une réalité de pratique footballistique et sportive.
Ce travail, évidemment, on l’a commencé avec une vision qui traduit cette orientation et cette volonté royale, comme je dis, contenue dans cette lettre adressée aux assises du sport. Et évidemment, partant d’un diagnostic. On n’a pas voulu perdre beaucoup de temps sur le diagnostic, parce qu’on en parle tellement, et on oublie que le diagnostic à lui seul reste orphelin. Il faut qu’il y ait de l’action par la suite, qu’il y ait de la mise en œuvre.
Infrastructure, formation, gouvernance
L’action a donc porté sur l’infrastructure, la formation avec grand F, la formation des formateurs et la formation des jeunes, les garçons et les filles dans toutes les catégories, mais aussi la gouvernance avec les aménagements institutionnels, tout ce qui est organes de gestion, tout d’abord les ligues, etc.
C’est un long process qu’on a commencé. Et pour l’infrastructure, aujourd’hui je vais me contenter de l’importance cruciale du complexe Mohammed VI inauguré en 2019 et de sa contribution dans toute cette dynamique.
Ce n’est pas une question de moyens, comme on pourrait le croire.
Même si on vous donne tous les moyens du monde, vous ne pouvez pas organiser aujourd’hui 25 équipes nationales. Nous avons 25 équipes nationales de toutes catégories d’âge. Quand je dis organisation d’un stage d’une équipe nationale, c’est de la logistique qu’on peut trouver ailleurs, certes, mais aussi c’est une infrastructure footballistique, un terrain de football pour s’entraîner, une pelouse, mais le plus important, et qui conditionne la performance, ce sont tous les moyens de récupération, de salles d’entraînement, de musculation, etc.
Aujourd’hui, le Complexe Mohammed VI, c’est un écosystème de performances footballistiques qui vous donne le cadre idéal.
Le complexe Mohammed VI nous donne l’occasion de permettre à toutes les équipes nationales de se concentrer, d’organiser leur stage en répondant à des impératifs et à des calendriers sportifs. Avant, ces stages étaient conditionnés par des logiques d’organisation logistique.
En matière d’infrastructure de formation, les académies sont en tête, et la référence est l‘Académie Mohammed VI que Sa Majesté, que Dieu l’assiste, a inaugurée depuis maintenant plus de 15 ans.
Nous sommes dans une dynamique qui garantit la permanence et la régularité de la performance
-Arrive donc l’épopée du Qatar…
-Le Qatar, évidemment, c’est une étape dans un process.
Soit que c’est un exploit accidentel, et donc on va vivre le Qatar, on va retrouver notre place initiale de nation footballistique qui doit attendre 20 ans pour se qualifier à une Coupe du Monde.
Soit que c’est le couronnement d’un process qui nous met dans une position si nous avons toutes les armes, tous les ingrédients pour rester dans la sphère des grands.
-Et donc, quelle est votre réponse ?
-Après le Qatar, le premier test ce furent les Jeux Olympiques de 2024. Donc nos U23, c’est-à-dire les futurs seniors, ont confirmé qu’ils étaient les meilleurs. Même la médaille de bronze qu’on a eue pour la première fois dans l’histoire, n’a pas satisfait le public marocain.
Et je considère toujours que c’est un bon indicateur. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, on n’est pas satisfaits du bronze parce qu’on est conscients du potentiel de l’équipe, de sa capacité de faire mieux et c’est une bonne chose. Ça exerce de la pression positive sur tout l’écosystème.
-Ça exerce beaucoup, beaucoup de pression…
-C’est normal. Il n’y a pas d’évolution sans pression. Il faut juste que la pression soit dosée, qu’elle soit positive et qu’elle contribue au développement de l’écosystème.
Il n’y a pas eu seulement les U23. Donc, on a vu que nos U17 sont maintenant eun Coupe du Monde. Nos U20 également. Parlons aussi du football féminin, parce que nous avons choisi l’horizontalité, pas la verticalité. On n’a pas choisi de nous concentrer sur l’équipe A et d’en faire quelque chose. Non, on a choisi l’horizontalité, toutes les sections du football.
Pour ce qui concerne les sections féminines, toutes les sections se sont qualifiées en Coupe du Monde. L’équipe senior pour la première fois dans l’histoire, et elles se qualifient pour le deuxième tour en sortant quand même l’Allemagne qui a plus de 50 ans dans cette discipline. L’équipe U17 a fait de même, elle était en Coupe du monde.
Je cite ces quelques exemples pour vous dire qu’on est dans une dynamique qui garantit la permanence et la régularité de la performance. C’est ça le défi, le véritable défi. En Futsal, notre équipe a joué deux fois de suite les quarts de finale de la Coupe du Monde. Et le plus important, c’est qu’aujourd’hui, cette équipe regrette d’être éliminée aux quarts de finale parce qu’elle estime qu’elle pouvait gagner la Coupe du Monde. Les féminines de Futsal ont gagné la coupe d’Afrique et vont jouer la Coupe du monde.
Donc, aujourd’hui, c’est une culture, un état d’esprit qui a digéré les ingrédients de développement, d’infrastructure, de performance, et qui se situe dans la cour des grands. Nous sommes sixième mondial en Futsal. On est douzièmes en football sur 211 nations, dont les 54 pays européens.
Le Maroc en route vers la conquête d’un titre mondial dans une catégorie ou une autre
J’ajoute qu’à part l’entraîneur de l’équipe A féminine Jorge Villa, tous les autres entraîneurs, tous les autres staffs, les adjoints, les préparateurs, les kinés, etc., ce sont des Marocains. Cela signifie que le système de formation des formateurs a fonctionné aussi. Il a donné des Nabil Baha, qui a gagné la Coupe d’Afrique pour sa première expérience internationale. Il a donné des Ouahbi et des Youssef Hajji qui étaient avec l’équipe nationale U20 en Égypte, etc.
Nous sommes aujourd’hui dans une dynamique et une pérennisation de la performance. Vous pouvez poser la question suivante à tout Marocain: quels sont les joueurs qui seront en équipe nationale lors de la Coupe du Monde 2030? Eh bien, il vous répondra qu’il y aura des joueurs, aujourd’hui jeunes, qui sont déjà en équipe A, qui ont 20 ans ou moins, les Khannous, les Benseghir, etc. Même Hakimi, qui a fait cette carrière exceptionnelle, n’a aujourd’hui que 26 ans. Donc, il va jouer cette Coupe du Monde 2030. Mais on sait qu’on a des Belmokhtar et des Ouazzane en U17, des Zabiri et Maamma en U20 etc… Et c’est ce qui fait les grandes nations.
Aujourd’hui, dans toutes les compétitions organisées par la FIFA, le Maroc est présent. Cette pérennisation de présence va amener tout le monde vers une conquête de titres à l’échelle mondiale.
Voilà donc la dynamique dans laquelle nous sommes. Aujourd’hui, on ne peut pas être dans un secteur, quel que soit son domaine d’activité, en dehors d’une politique stratégique tracée par Sa Majesté le Roi que Dieu l’assiste ; un modèle basé sur une conjugaison parfaite entre le développement social et toutes les réformes, y compris la dernière en date qui est la généralisation de l’AMO.
Le football doit pleinement jouer son rôle d’inclusion sociale, de promotion, d’espoir et d’inspiration
Le football doit pleinement jouer son rôle d’inclusion sociale, de promotion, d’espoir et d’inspiration. Je sais qu’il y a des milliers de jeunes marocains qui, légitimement, rêvent d’être des futurs Hakimi ou Brahim Diaz. Et c’est ça qui fait notre force. Tout cela crée un énorme engouement. J’ai été agréablement surpris lors de la finale de l’équipe nationale Futsal féminine contre la Tanzanie, car tous les tickets étaient épuisés depuis la veille.
– Revenons rapidement au Qatar, à cette demi-finale contre la France. Avez-vous eu l’impression comme la plupart des Marocains que l’adversaire était prenable ce jour-là ? Est-ce qu’on pouvait faire mieux ?
– Effectivement, les joueurs avaient beaucoup de regrets après le match, et le staff aussi. Je pense que la raison, c’est que l’équipe nationale s’est malheureusement absentée des Coupes du Monde pendant 20 ans, de 1998 à 2018, et que cette longue période de vide a créé un handicap structurel.
D’ailleurs, on a fait une bonne Coupe du Monde 2018, on n’était pas mauvais avec cette génération. Et juste après, en 2022, on a fait ce saut. Je pense que si nous avions libéré nos ambitions, nous aurions joué la finale au Qatar avec pleinement les chances de la gagner. De plus, contre la France dans cette demi-finale, on n’était pas mauvais. Et il y avait des actions qui ont fait beaucoup polémique, peut-être des penalties non sifflés en notre faveur sans oublier un tir sur le poteau…
J’ai toujours dit à toutes les équipes nationales que l’ambition n’a pas de limite. Il ne faut pas censurer l’ambition.
D’une manière globale, nous avons atteint un niveau proche du maximum pendant cette Coupe du Monde 2022. J’ai toujours dit à toutes les équipes nationales que l’ambition n’a pas de limite. Il ne faut pas censurer l’ambition. Il faut aller jusqu’au bout, dans toutes les catégories. Et je peux vous confirmer que les joueurs de l’équipe nationale de Futsal ont pleuré parce qu’ils ont vu qu’ils étaient capables de gagner cette Coupe du Monde.
Il faut continuer. Ça doit devenir l’oxygène qu’on respire tous les jours. Il faut devenir numéro un, un jour. Et je pense qu’on a le potentiel.
-Si vous deviez résumer les atouts qui permettront au Maroc de se maintenir dans l’élite mondiale et d’aller encore de l’avant…
-D’abord, le talent. Dans notre équipe, il y a du talent. Notre avantage, c’est que nos joueurs, ils sont tous talentueux dans leurs clubs. Ils jouent au haut niveau. Hakimi joue la finale de la Champions League. Mazraoui joue avec Manchester, la finale de l’Europa League. Ezzalzouli joue la finale de la Conférence League avec Real Betis. Benseghir est un joueur exceptionnel. Talbi à Bruges en Belgique, vous avez vu ce qu’il a fait.
Poste par poste, aujourd’hui, nous avons une concentration extrême de talents.
Quand vous avez en plus, les conditions de travail de notre équipe nationale, nous n’avons rien à envier à n’importe quelle équipe d’Europe ou d’Amérique latine.
Plus on est dans cette logique de performance mondiale de haut niveau, plus on aura l’assurance d’aller conquérir le haut niveau.
Il ne faut pas oublier que Sidna a inauguré le Complexe Mohammed VI fin 2019. Donc, on est jeunes par rapport à ces conditions de performance. Plus le temps passera, et plus on apprendra. Et plus nos équipes prendront de l’assurance.
-Changer le sélectionneur national à trois mois du Mondial du Qatar, c’était quoi ? Du courage ? De la témérité ? Une nécessité ? Un pari ?
-Non, ce fut une décision logique dans un process.
Nous avions une situation assez conflictuelle dans le groupe, qui ne dégageait pas assez d’énergie positive pour construire, pour avancer.
Cela ne veut absolument pas dire que Vahid n’était pas un grand entraîneur. D’ailleurs, il s’était qualifié avec brio avec notre équipe pour la Coupe du Monde.
En fait, ce groupe qui constituait l’équipe nationale avait besoin d’un peu plus de passerelles communicationnelles, d’échanger, etc. Nous avons pris la décision d’aller de l’avant, et ce fut le cas. Nous avons fait la même chose avec l’équipe nationale olympique et ça a bien fonctionné. Le fait de vivre très proche de ses équipes vous permet d’avoir une idée précise de ce qu’il faut, de ce qui manque. Et donc, à chaque fois, on apporte les corrections.
Pour les équipes nationales, personne n’est indispensable. Il s’agit quand même des équipes qui portent l’émotion de 36 millions de Marocains. Et à chaque fois qu’il faut apporter des corrections, ce sera le cas.
– Revenons à cette réforme de la formation des jeunes et aux actions entreprises après le Mondial du Qatar.
-Déjà, il fallait pérenniser ce qui existait en donnant les mêmes conditions de travail aux générations qui sont là, les U23, U20, U17, et qui ont prouvé qu’elles ont le haut niveau. Comme je l’ai dit, on a vu les résultats spectaculaires de l’Académie Mohammed VI de football.
En professionnalisant la formation des catégories des jeunes, l’Académie a pu sortir des stars d’une manière successive. Aujourd’hui, il y a des dizaines de joueurs dans toutes les catégories des équipes nationales et dans tous les clubs du Maroc. L’idée, c’était de rendre les centres de formation des clubs, proches de ce niveau professionnel de formation. Et comme vous le savez parfaitement bien, la gestion interne des clubs se focalise beaucoup plus sur l’équipe senior, ses résultats, ses perspectives et ses problématiques, ce qui est compréhensible.
Ce que nous avons décidé de faire, c’est de sortir ce volet de formation des catégories des jeunes, filles et garçons, de le sortir du giron de stress de l’équipe A. De le professionnaliser avec des formateurs de toutes les catégories qui correspondent aux impératifs de la formation professionnelle. Et de le gérer avec une gouvernance rigoureuse, une société anonyme, un conseil d’administration, les organes d’audit… Les centres de formation se sont mis au travail professionnel, ils sont sur les rails. Et les résultats de cela, c’est effectivement de dupliquer partiellement les résultats de l’Académie Mohammed VI que Sa Majesté a mise en place depuis 16 ans.
L’objectif ? c’est d’avoir plusieurs Hakimi, plusieurs Mazraoui, plusieurs Diaz dans le futur proche. La jeunesse marocaine est saturée de talent. Si un talent n’est pas pris en charge, s’il n’est pas mis dans un canal professionnel de valorisation, il y a déperdition. Aujourd’hui, tout ce programme est focalisé sur cet intervalle d’âge essentiel dans la vie d’un joueur et d’une joueuse, entre 10 et 20 ans.
Et c’est comme ça que nous allons rivaliser avec les grands. Nous sommes un pays jeune, la jeunesse est pleine de talent, les moyens sont là. Nous avons mis en place cette société anonyme avec des partenariats privés, d’autres avec les régions, avec la fédération, l’encadrement technique est en place. Les résultats seront au rendez-vous.
-Très bien. Donc parmi les jeunes que vous avez en formation aujourd’hui, quelques-uns vont jouer la Coupe du monde 2030.
-Inchallah. Ce qui est sûr, c’est que le coach de l’équipe nationale, Si Walid, a les problèmes des riches. C’est-à-dire qu’il a beaucoup de problèmes pour fixer ses 25 joueurs. Et c’est prometteur. Pourquoi ? Parce qu’il y a de la concurrence. Et quand cette concurrence est basée sur un choix professionnel qui lui-même est basé sur la forme du moment, et que tous les joueurs qui font partie de l’assiette des 50 présélectionnés savent qu’ils peuvent jouer, c’est de la concurrence et du travail au niveau des clubs.
Dans toutes les catégories de jeunes, il y a des joueurs qui explosent et qui imposent leur présence. Donc, Si Walid passera d’un problème des riches vers des maux de tête des riches.