La contribution de Fathi Jamal au rayonnement du football national est loin de toucher à sa fin. En tant que directeur du développement et de la formation au sein de la Direction technique nationale, il œuvre notamment à l’optimisation de la formation. Véritable architecte du nouveau programme de formation, initié par la Fédération Royale marocaine de football (FRMF) et géré par Evosport, filiale de l’UM6P, ce formateur dans l’âme ambitionne de redonner ses lettres de noblesse à la formation marocaine, qu’il dirige avec une expertise inégalée, tant sur le plan technique que méthodologique.

Depuis qu’il a rangé les crampons, Fathi Jamal a fait de la formation son credo. Technicien hors pair, il a participé à l’éclosion de dizaines de pépites et a écrit l’une des plus belles pages de l’histoire des équipes nationales de jeunes, en menant les Réda Doulyazal, Mohcine Iajour et Amine Bourkadi jusqu’en demi-finale de la Coupe du monde U20 en 2005.

Une épopée gravée à jamais dans les mémoires, à l’image de son empreinte laissée partout où il est passé. Dans cet entretien exclusif accordé à Médias24 au cœur du Complexe Mohammed VI de football à Salé, le directeur de la formation au sein de la Direction technique nationale, nous explique les origines du nouveau modèle de formation, ses spécificités et les ambitions qu’il porte pour l’avenir du football marocain.

Scolarité et pratique du football sont conciliés dans un cadre structuré

– Médias24 : Dans quel contexte s’inscrit le nouveau programme de formation et quels en sont les contours ?

– Fathi Jamal : Ce programme national de formation des jeunes a été initié par le président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), Fouzi Lekjaa, qui a constaté depuis quelque temps des lacunes dans la formation des jeunes talents au niveau national. Grâce à ce programme, nous avons mis en place, en collaboration avec nos partenaires, des structures de formation intégrant l’existant ainsi que nos centres fédéraux. Aujourd’hui, onze clubs y ont adhéré, dont dix évoluant en Botola Pro Inwi et un en Botola 2.

Il s’agit d’un programme sport-études permettant aux jeunes talents, âgés de 13 à 18 ans, de concilier scolarité et pratique du football dans un cadre structuré avec un encadrement qualifié. Nous avons fait appel à des experts étrangers (français, portugais et espagnols) tout en impliquant nos propres formateurs, que nous jugeons aujourd’hui pleinement capables de réussir ce projet ambitieux.

– Comment se déroulent les opérations de détection des jeunes talents ?

– Il y a toujours eu des opérations de détection en fin de saison dans chaque club. Désormais, c’est la DTN qui en prend la responsabilité en se rendant directement dans les régions afin d’identifier les meilleurs talents et de les intégrer, au plus près de chez eux, dans les clubs ayant adhéré à ce projet.

Prenons l’exemple du Grand Casablanca. L’année dernière, nous avons organisé une détection pour les jeunes nés en 2008-2009. Au total, 64 joueurs ont été présélectionnés pour une phase finale d’évaluation. À l’issue de ce processus, nous en avons retenu 34, que nous avons répartis entre le Raja et le Wydad, tout en leur laissant le choix d’intégrer l’un ou l’autre de ces deux clubs.

Les opérations de détection ont permis d’alimenter les centres de formation des clubs adhérents en joueurs talentueux, à l’image de l’Académie du Raja.
Les opérations de détection ont permis d’alimenter les centres de formation des clubs adhérents en joueurs talentueux, à l’image de l’Académie du Raja.

– Quel profil de joueur sera privilégié ?

– Le joueur marocain se distingue avant tout par sa technique, qui constitue notre premier critère de sélection. Il doit également faire preuve d’intelligence de jeu, avec une rapidité dans la prise d’information, la prise de décision et l’exécution. Mais au-delà des qualités techniques et tactiques, la personnalité joue un rôle-clé.

Nous recherchons des joueurs capables de s’intégrer facilement, dotés d’un esprit d’équipe affirmé et d’un certain leadership au sein du groupe. Grâce à ces critères, nous sommes en mesure d’identifier les talents ayant le potentiel pour évoluer au plus haut niveau.

– On dit souvent que les meilleurs joueurs ont un mauvais caractère…

– Je ne qualifierais pas cela de mauvais caractère. Ce sont des joueurs avec un caractère affirmé, capables de prendre leurs responsabilités et de prendre des décisions de manière autonome. Ils n’ont pas besoin d’une assistance technique permanente. C’est ce qui distingue un joueur déterminant d’un joueur d’équipe.

– Lorsqu’un jeune est recalé lors des opérations de détection, aura-t-il toujours une chance d’intégrer un centre de formation professionnel plus tard ?

– Oui, pourquoi pas. La détection se fait chaque mois d’avril, mais elle n’est pas figée. Pour cette saison, nous commencerons avec les moins de 13 ans, mais nous restons ouverts aux moins de 18 ans. Si un joueur se distingue dans une association ou un club amateur et possède des qualités exceptionnelles, il trouvera sa place dans l’une des structures adhérentes au programme, sans aucun problème.

– Quel est le rôle attribué aux Centres fédéraux dans le cadre du programme de formation ?

– Auparavant, ces centres fédéraux dépendaient uniquement de la DTN et de la FRMF. Aujourd’hui, ils font partie intégrante de ce programme afin de faciliter la proximité des jeunes avec leurs familles. Nous avons constaté que les jeunes de certaines régions étaient contraints de s’éloigner de chez eux.

Grâce à l’utilisation de ces centres fédéraux, nous pouvons désormais offrir aux jeunes une proximité avec leurs familles, un facteur qui compte énormément pour eux. Et en plus, les centres fédéraux offrent des structures optimales de formation.

– Est-ce qu’il y aura des passerelles entre les clubs et les centres fédéraux dans les deux sens ?

Dans un premier temps, ce sont les centres fédéraux qui nous aideront à alimenter les clubs. Cependant, à moyen terme, dans deux ou trois ans, ce seront les clubs qui nourriront ces centres, qui deviendront alors des centres d’excellence, spécifiquement dédiés aux sélections régionales.

Concrètement, les meilleurs joueurs de chaque région suivront le même cursus de formation, mais dans des conditions optimales, avant de retourner nourrir les clubs. Après une semaine passée au centre fédéral, les jeunes seront libérés le week-end pour jouer avec leurs clubs respectifs.

Les jeunes qui intègrent les centres fédéraux bénéficient de conditions optimales pour leur développement.
Les jeunes qui intègrent les centres fédéraux bénéficient de conditions optimales pour leur développement.

– Quel type de contrat lie les joueurs aux centres de formation ?

– Les joueurs sont sous convention avec la structure où ils évoluent, c’est-à-dire le club. Il se peut qu’un jeune paraphe un contrat professionnel. Dans ce cas, il le signera avec son club, car ce dernier reste toujours propriétaire du joueur. Ensuite, il s’agira d’une question de transaction entre la société Evosport, qui gère ce programme sur le plan administratif et financier, et le club.

– Un joueur a-t-il le droit de signer professionnel dans un autre club à la fin de son cursus, autre que celui où il a été formé ?

– La priorité reste au club où il a été formé. Mais, si en fin de cursus, le club ne prend pas le joueur et qu’il y a un autre club acheteur, alors le joueur peut partir et le club va bénéficier du montant du transfert.

– Le programme de formation est-il régi par un projet de jeu spécifique ou prend-il également en compte l’ADN de chaque club ?

– Le contenu et la méthodologie de travail restent les mêmes. Cependant, parfois, c’est le système de jeu et les convictions du coach qui peuvent influencer la manière de jouer. Mais sur ce point, nous restons intransigeants : la méthodologie doit demeurer inchangée et ses principes doivent être respectés afin de former des joueurs de haut niveau.

Nous exigeons de former ces joueurs dans un système de jeu flexible, qui nous permettra par la suite de les positionner au poste adéquat. Et cela ne peut passer que par un système de jeu très adaptable.

– Quelles sont les orientations de jeu qui définissent ce programme ?

– Nous avons opté pour la transition et le jeu de position, c’est le choix de la DTN. Cependant, nous respectons l’ADN des clubs, en particulier le Raja et le WAC. Malgré cela, nous restons fidèles à notre méthodologie de travail, à nos contenus et à nos axes d’orientation technique. Ainsi, nous avons la certitude qu’à la fin du cursus, nous aurons formé des joueurs de haut niveau.

Nous respectons l’ADN des clubs

– Quels sont les indicateurs-clés utilisés pour évaluer l’efficacité des différentes méthodes de formation ?

– Nous sommes optimistes car nous voyons déjà des signes de réussite dès le départ. Le fait d’avoir réalisé une très bonne détection nous rassure. D’ailleurs, lors de l’opération de détection que nous avons organisée l’année dernière avec le Raja et le WAC, nous avons déjà pu fournir trois joueurs à l’équipe nationale U17.

Et avec la détection organisée cette saison, nous sommes encore plus confiants. Nous irons dans toutes les régions du Maroc et capitaliserons sur ce qui existe déjà. Il ne faut pas négliger le travail effectué dans les clubs, où certains réalisent un excellent travail, comme la Renaissance Sportive de Berkane, le FUS et les FAR. Il en va de même pour les associations sportives affiliées aux ligues régionales.

– Peu de gardiens formés au Maroc évoluent dans les championnats du top 5 en Europe. Un programme spécifique est-il prévu pour remédier à cette situation ?

– L’intérêt que nous portons au gardien de but n’a pas changé, sauf qu’aujourd’hui, nous disposons de meilleurs moyens technologiques et d’une méthodologie améliorée. Nous avons mis en place une structure et un pôle spécialisés dans la formation des gardiens de but et des entraîneurs de gardiens de but.

Nous allons également capitaliser sur le travail réalisé à l’Académie Mohammed VI, ainsi que dans les trois structures nationales : l’AS FAR, Berkane et le FUS, car ils ont de très bons formateurs pour les gardiens de but. Nous ne sommes donc pas inquiets pour ce secteur. Nous avons plus de 30 gardiens de but au niveau des équipes nationales, ce qui nous permettra de travailler dans la sérénité et d’avoir de grands gardiens de but en équipe nationale.

– Quelle est la place de l’analyse vidéo et de la data dans ce programme ?

– Il est essentiel de suivre l’évolution technologique et les nouvelles avancées scientifiques. Pour rester cohérents avec notre vision, nous avons intégré tous les outils de performance, notamment l’analyse vidéo, les données (Data), ainsi que la performance athlétique et médicale.  Toutes les structures bénéficieront de ces outils, ce qui nous garantira la formation de joueurs de haut niveau.

Nous y croyons fermement et sommes conscients que nous devons nous aligner sur les grandes structures mondiales, telles que la Masia, le PSG, l’Olympique de Marseille, le Benfica de Lisbonne et Porto. Et puis on est, en toute humilité, en avance par rapport à nos amis dans le continent. 

Comme à l’Académie du Raja, sous la houlette du directeur technique Jean-Marc Nobilo, les entraîneurs bénéficient d’une formation continue.
Comme à l’Académie du Raja, sous la houlette du directeur technique Jean-Marc Nobilo, les entraîneurs bénéficient d’une formation continue.

– Comment assurez-vous la mise à jour continue des connaissances des entraîneurs ?

– Le recours à l’expertise étrangère a justement été fait dans ce but : veiller au bon fonctionnement des centres de formation, former des joueurs de haut niveau, mais aussi accompagner nos formateurs. Nos formateurs ont un grand potentiel, mais ils nécessitent un accompagnement de qualité pour aller encore plus loin.

Aujourd’hui, les responsables des onze structures sont des instructeurs de formateurs, et leur rôle sera de nous aider à former nos jeunes formateurs, éducateurs et entraîneurs. C’est ainsi que nous atteindrons les objectifs escomptés.

– La réussite scolaire conditionnera-t-elle la possibilité de poursuivre la formation footballistique ?

-De nos jours, l’engouement autour du football est considérable. Les jeunes, au sein de leurs familles, réclament souvent de pouvoir pratiquer un sport, et en particulier le football, tout en poursuivant leur scolarité. De notre côté, nous veillerons à maintenir un équilibre entre l’école et le sport. Je vous rejoins entièrement sur ce point, car un joueur intelligent ne peut devenir un grand joueur sans une scolarité de qualité.

– Y aura-t-il une alternative pour les joueurs qui ne signent pas professionnels après leur cursus de formation ?

– Aujourd’hui, des institutions comme la Fondation Mohammed VI pour la santé et l’UM6P ont créé des filières dans les métiers du sport. Il est important de reconnaître que tout le monde ne deviendra pas un joueur de haut niveau. Il y aura des échecs, mais nous avons prévu des alternatives pour y répondre.

Les jeunes qui n’auront pas la chance de signer un contrat professionnel auront également la possibilité d’obtenir des diplômes dans les métiers du sport. Par la suite, ils pourront occuper des postes d’entraîneur ou d’éducateur au sein d’une organisation sportive, ce qui leur offrira des opportunités et les empêchera de se perdre dans la nature.

– À partir de combien de joueurs issus du programme et sélectionnés en équipe nationale pour la Coupe du monde 2030 pourrait-on considérer que ce programme de formation est une réussite ?

– L’objectif est d’avoir des joueurs qui nous représenteront en 2030. Cependant, il est difficile de donner un pourcentage précis, car il faut aussi prendre en compte les binationaux, qui sont tout aussi marocains et dont nous sommes très fiers. Ensuite, ce sera une question de concurrence. Mais je peux vous assurer qu’il y aura un équilibre, du 50-50. Nous sommes confiants, et cela sera le cas pour les équipes nationales de jeunes.