Les tensions entre le Parti de la justice et du développement (PJD) et l’Union socialiste des forces populaires (USFP) ont atteint un niveau inédit depuis l’épisode du « blocage » de 2016-2017, quand Abdelilah Benkirane, chef de gouvernement désigné, avait échoué à former son équipe à l’issue de tractations qui avaient duré cinq mois.

Le 15 mars 2017, le Souverain, faisant recours à ses prérogatives constitutionnelles, avait décidé de nommer Saâd Dine El Otmani pour former le gouvernement. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis, mais le secrétaire général du PJD n’a jamais pardonné aux socialistes, et à Driss Lachgar en particulier, leur imputant la responsabilité du fameux « blocage ». Parler de rancune dans ce cas est un euphémisme.

À l’issue des élections du 8 septembre 2021, l’USFP et le PJD se retrouvent dans l’opposition. Malgré leurs divergences idéologiques, les deux partis essaient de travailler avec les deux autres composantes de l’opposition, le MP et le PPS, pour faire contrepoids au gouvernement Akhannouch, adossé à une inédite supériorité numérique à la Chambre des représentants.

L’une des illustrations de cette coopération devait se concrétiser par la présentation d’une motion de censure encadrée par l’article 105 de la Constitution. Une première tentative du genre revient à l’USFP en avril 2024, mais n’avait pas abouti sans forcément accuser le PJD qui y était opposé.

Les camarades de Driss Lachgar reviennent à la charge il y a quelques mois et remportent l’adhésion de toutes les autres composantes de l’opposition (MP, PPS et PJD).

Échange d’accusations

Tout se déroulait comme prévu et la coordination était maximale pour présenter la motion de censure à la Chambre des représentants. « L’exercice ne consiste pas à renvoyer le gouvernement Akhannouch, mais à ouvrir le débat sur les graves problèmes que traverse notre pays, notamment en matière de gouvernance », déclare à Médias24 un membre de la direction du PPS.

Coup de tonnerre le vendredi 15 mai. L’USFP annonce son retrait de cette initiative et, sans cette formation politique, il est devenu impossible de réunir les signatures de 20% des députés, soit celles de 79 élus sur 395. Le MP, le PPS et le PJD n’en totalisent que 59. L’USFP 35.

Les socialistes ont jeté l’éponge quand, selon leur version, l’initiative, qui est la leur par ailleurs, a buté sur un détail : le parti qui donnera lecture de la motion de censure en séance plénière.

Le PPS a essayé de rapprocher les points de vue en jouant les intermédiaires, et la balle était restée dans le camp de l’USFP et du MP. L’un des scénarios proposés en fin de compte étant que l’USFP préside la conférence de presse pour annoncer la motion de censure, à charge pour Mohamed Ouzzine, secrétaire général du MP, d’en donner lecture en séance plénière de la Chambre des représentants. Les socialistes refusent et claquent la porte.

Moins d’une semaine plus tard, le jeudi 22 mai, Abdelilah Benkirane, entouré de ceux qui restent des « gros calibres » de son parti, préside une conférence de presse avec un seul point à l’ordre du jour : charger l’USFP et surtout son chef de file.

Abdelilah Benkirane, sans donner de détails, évoque l’existence d’un « deal électoral » entre Driss Lachgar et Aziz Akhannouch concernant le prochain scrutin législatif.

« Nous avons atteint un niveau inédit en matière de pratique politique (…) Le responsable du parti de la Rose a basé son comportement sur des promesses », accuse le secrétaire général du PJD tout en rappelant « la forte ambition [de Driss Lachgar, ndlr] de participer au gouvernement ».

Abdellah Bouanou, président du groupement parlementaire du PJD, prend le relais pour enfoncer davantage l’USFP et rappeler tout le processus de préparation de la motion de censure jusqu’au tomber de rideau, avec la fin que l’on sait.

« Un hold-up institutionnel »

La réponse de l’USFP ne s’est pas fait attendre. Dans la nuit du jeudi 22 mai, le site officiel de l’USFP publiait une réaction sous le titre « La lettre d’Al-Ittihad [USFP] en réponse aux crispations du secrétariat général du PJD« .

En un mot comme en mille, les socialistes affirment que leur décision ne leur a été dictée par personne et qu’il s’agit d’ »une décision souveraine ». L’USFP crie à son tour à ce qu’il qualifie de « hold-up institutionnel », tout en s’élevant contre « la diffamation et la stigmatisation » par les leaders du PJD. L’USFP rappelle son historique, avec les motions de censure en 1964 et en 1990.

Jaouad Chafik, membre de la direction et responsable régional de l’USFP pour Fès-Meknès, publie un long post sur les réseaux sociaux de son parti pour expliquer que les socialistes n’ont de leçons à recevoir de personne.

« Il ne reste plus de valeurs islamiques, plus de relations de camaraderie et plus de traditions libérales. Pourquoi ? Parce que nous avions dit : ‘Ne comptez pas sur nous pour être de simples comparses ou figurants’« , écrit Jaouad Chafik.

Il rappelle que l’USFP, pour mener à bien son initiative, n’avait pas besoin des 13 signatures des parlementaires du PJD, mais qu’il ne voulait exclure aucune composante de l’opposition.

« Nous sommes souverains dans nos décisions lors des années de plomb comme lors des années de coton », conclut le leader ittihadi après un rappel de la motion de censure de 1964 contre le gouvernement d’Ahmed Bahnini, et de celle de 1990 contre le gouvernement de Azeddine Laraki.

Motion de censure ou pas, la rupture est bien consommée entre les socialistes et les pjdistes.