Invité par la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), l’ex-ministre français des Affaires étrangères Hubert Vedrine a axé son intervention sur le thème : « Reconfiguration des équilibres mondiaux : positionnement du Maroc ». L’occasion pour Medias24 de l’interroger sur plusieurs questions d’actualité relatives au rôle géopolitique du Maroc dans le nouvel ordre mondial et à la dynamique internationale qui pourrait déboucher sur un règlement définitif du conflit du Sahara.
Samir El Ouardighi : pour rebondir sur la thématique abordée lors de votre conférence au siège de la CGEM, quelle position occupe le Maroc dans la reconfiguration actuelle des équilibres mondiaux ?
Hubert Vedrine : Il y a en effet lieu de parler de reconfiguration car aujourd’hui, il n’y a plus d’ordre mondial à proprement parler comme après la deuxième guerre mondiale avec l’instauration des Nations Unies
Aujourd’hui, ce n’est désormais plus le cas avec un désordre mondial du système qui ne cesse de se développer.
Ainsi, s’il est vrai que même avant l’arrivée du président Trump en janvier 2017, il n’y avait pas de vraie communauté internationale, il n’en demeure pas moins que son retour en 2025 rendu possible par un électorat populaire qui en avait assez de la mondialisation n’a fait qu’aggraver l’instabilité du monde
Si au regard des intentions affichées du président américain de se livrer à une guerre commerciale contre les européens, canadiens et mexicains, son irruption va être indéniablement compliquée à gérer, le Maroc sera un des pays les moins touchés par sa politique et c’est tant mieux pour lui
Sachant que le Maroc bénéficie d’un soutien fort du président des Etats-Unis aussi bien au niveau politique que diplomatique et qu’il ne constitue pas une de ses cibles, le Maroc est un des rares pays au monde qui devrait entre guillemets le mieux s’en sortir afin de traverser la période de turbulence actuelle.
Partant de ce constat, il y aura certainement quelques effets indirects, tenant à l’économie et aux chaînes de valeur mais aucun véritable impact direct sur les intérêts commerciaux du Royaume.
– Vous avez affirmé que le Trumpisme était là pour durer, en d’autres termes avec un successeur du même tonneau que le président actuel, le Maroc continuera à ne pas être impacté ?
-La succession d’un candidat républicain ne devrait en effet rien changer pour le Maroc aussi bien aujourd’hui que demain. Il n’y a aucune raison qu’il soit plus impacté dans 4 ans quand on sait que les Trumpistes sont surtout obsédés par les pays qui dégagent des excédents commerciaux importants avec eux.
Si c’était le cas du Maroc, la situation serait totalement différente et il aurait tout à redouter à l’image des pays alliés des États-Unis qui sont subitement devenus des parasites à cause de leur excédent commercial.
A moins que cela ne change au niveau de la balance commerciale au détriment des Etats-Unis, il n’y a par conséquent aucune inquiétude à avoir car le Maroc s’en sort plutôt bien.
-Le retour de Trump est donc ce qui pouvait lui arriver de mieux par rapport à un candidat démocrate ?
-Ce serait mieux s’il y avait une perspective de relancer les accords d’Abraham avec l’Arabie Saoudite pour qu’une nouvelle dynamique redémarre au lieu de l’enfermement actuel dans la situation épouvantable qui prévaut à Gaza.
Mais cette fragile espérance qui est reportée à des jours meilleurs pour l’instant montre que le Maroc qui gère habilement la situation n’a pas à s’inquiéter directement de telle ou telle initiative américaine.
-Hormis le protectionnisme du président Trump, est-ce que la montée en puissance de l’industrie des batteries électriques chinoises produites au Maroc ne pose pas une menace à l’Europe ?
-Sachant que les États-Unis veulent contenir l’énorme puissance de production manufacturière de la Chine, et que celle-ci veut déjouer les barrières américaines par d’autres canaux, le Maroc est un peu dans la même situation par rapport à l’Europe avec qui il est lié par un accord de libre-échange.
Confrontés à des difficultés tarifaires pour investir le marché américain, les Chinois veulent pénétrer le marché européen en passant par d’autres itinéraires et en l’occurrence par le biais du Maroc.
S’il est difficile voire impossible de se fermer à la Chine, il y aura certainement d’autres exemples à l’avenir où l’Union européenne essayera de se défendre pour protéger ses industries.
-Avec des mesures protectionnistes malgré l’accord de libre-échange ?
-Non même si tout le monde fait un peu de protectionnisme y compris les Etats-Unis d’avant Trump.
Ainsi malgré l’énorme budget du Pentagone, il y a eu dans le passé de nombreux exemples de mesures opportunistes qui s’imposaient selon ses initiateurs par le fait que certaines importations menaçaient la sécurité américaine.
Sachant que l’idée que l’on vit dans un monde non protectionniste mise en avant par l’idéologie de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) n’a jamais été totalement vraie y compris de la part du Maroc, il est sûr que la mondialisation va être corrigée, fragmentée, un peu « dérisquée » mais va quand même continuer.
Entre se fermer devant le redéploiement commercial chinois actuel ou l’accepter, il n’y a pas de vraie réponse globale.
-Chacun pour soi, depuis que Trump est de retour ?
-C’est comme ça depuis le début de l’humanité.
-Mais cela s’est renforcé avec lui ?
-Absolument car avant, sous couvert d’une communauté internationale qui n’existe pas, le discours multilatéraliste n’a en réalité jamais vraiment empêché les grandes puissances d’imposer leurs solutions à la fin.
S’il y avait une croyance énorme des Européens et de leurs partenaires dans ce monde-là, Trump qui ne croit pas à cette religion l’a mise par terre et les gens sont sidérés même s’ils ont fini par atterrir.
La question d’actualité est de savoir comment faire en sorte de se protéger de Trump et de s’en accommoder mais il n’y a pas de réponse unique à cette interrogation plus que d’actualité.
-Quelle est votre lecture de l’évolution récente des relations diplomatiques entre le Maroc et la France depuis sa reconnaissance de la marocanité du Sahara en juillet 2024 ?
-Avant de vous répondre, il faut d’abord raisonner sur le long terme car cette relation bilatérale est unique en son genre.
Je ne vois en effet aucun autre exemple dans l’histoire d’anciens pays colonisateurs et de pays du sud colonisés qui aient gardé une relation de proximité comme celle que vivent actuellement le Maroc et la France.
Que ce soient la Belgique, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, l’Italie ou même l’Allemagne avant la guerre de 1914, vous ne pouvez pas me citer un pays où il y a une relation actuelle de ce type.
-Sans rancœur ou rancune post-coloniale comme d’autres pays ?
-En effet, c’est une histoire vraiment exceptionnelle car même au niveau colonial dont je ne défends absolument pas le principe, les choses n’ont absolument rien à voir avec à peu près tout ce qui s’est passé ailleurs.
Pour résumer, la période qui a suivi la fin de la colonisation a été parfaitement maîtrisée et durant les décennies suivantes, il n’y a eu que deux ou trois crises majeures qui ont été totalement surmontées.
Si le Maroc a plusieurs autres partenaires, arabes, africains, américains, européens …et que c’est aussi le cas de la France, il est clair que malgré certaines crises ou des malentendus malheureux, il y a quand même l’idée qu’il y a une relation unique entre nos deux pays.
En fait, la déclaration du président Macron a confirmé à nouveau que ces relations de fond étaient les plus fortes.
-La reconnaissance de la marocanité du Sahara est donc un tournant significatif ?
-C’est vrai mais il ne faut pas oublier que la France a depuis plus de vingt ans soutenu le Maroc au niveau du Conseil de sécurité et de ses résolutions successives relatives au conflit du Sahara.
S’il est vrai que la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara a permis à plusieurs pays de s’aligner sur la position de Trump, il faut préciser que la France n’a au final jamais dévié de sa position de soutien.
Ahmed Faouzi : Que pensez-vous de la proposition marocaine Initiative Atlantique qui a pour objectif de désenclaver les pays du Sahel ?
-A titre personnel, je pense que c’est une bonne chose que le Maroc ait retrouvé toute sa place en Afrique d’autant plus que la France a des relations historiques avec un grand nombre de pays africains et que nos problématiques se rapprochent.
Dans le cas que vous évoquez, il n’y a aucune raison qu’il n’y ait pas des partenariats entre la France et le Maroc dans des domaines clés d’avenir relatifs à l’écologie, l’énergie, les infrastructures … où il peut y avoir de nombreuses combinaisons.
-Certains se sont pourtant plaints en France de l’offensive économique marocaine en Afrique ?
-Certains milieux en France se sont en effet émus du fait que les méchantes banques marocaines avaient pris la place des établissements français alors qu’il n’en est rien et qu’elles ont juste pris le relais dans le cadre de ce qu’on peut qualifier d’une succession ouverte.
Samir El Ouardighi : Quid de la dynamique internationale de plus en plus favorable à l’autonomie des provinces du sud ?
-Si ma position d’ancien responsable m’impose d’éviter de me prononcer sur les questions de politique intérieure, je dirais qu’en dépit des succès croissants engrangés par le Maroc ces dernières années sur le dossier du Sahara, l’Algérie continue de garder une véritable influence sur ce domaine.
Tout en n’ayant aucun conseil à donner au Maroc, je pense cependant qu’il est dans son intérêt de montrer que ce qui se passe au Sahara marocain est porteur d’avenir et que les populations sont heureuses.
En tant qu’ancien ministre français, je n’ai rien à ajouter hormis le constat que le plan d’autonomie qui a été mis en avant par le Maroc depuis 2007 a été salué par un nombre croissant de pays, y compris plusieurs nations qui n’ont pas encore formellement franchi le pas de la reconnaissance.
Cette idée qui s’est développée de façon autonome et pragmatique plait à de nombreux pays, sauf à ceux qui s’en tiennent à une interprétation stricte du droit international, à savoir une ligne hostile.
Partant du constat que les choses évoluent dans le bon sens pour le Maroc, il serait, selon moi, plus que judicieux qu’il tienne compte de l’opinion des pays qui sont vraiment hostiles à sa cause.
-Qui sont de moins en moins nombreux ?
-C’est vrai mais il y a aussi des pays réservés entre les deux qui ne sont pas hostiles mais qui campent sur le plan des principes dont il faut se préoccuper de l’opinion que ce soit en Afrique ou ailleurs.
-Qu’est-ce qui ferait basculer la balance, une voix supplémentaire au Conseil de sécurité ?
-Encore une fois, je ne suis pas là pour donner des conseils de politique marocaine.
Ahmed Faouzi: La fin de la fixation de l’Algérie y contribuerait ?
-Je préfère ne pas m’étaler mais tout ce que je peux souhaiter est que les relations entre vos deux pays finissent par s’apaiser et aboutir à une coexistence pacifique et à un voisinage plus pragmatique avec des frontières ouvertes qui permettront de remettre en marche des programmes de coopération.
Samir El Ouardighi : Certains observateurs optimistes tablent sur un règlement définitif de ce conflit d’ici 2025 ou 2026 ?
-Il ne sert à rien de faire des projections qui sont fondées sur quoi ?
-Sur une mobilisation internationale croissante qui laisse espérer un règlement définitif…
-Non car un règlement définitif peut ne jamais avoir lieu dans la pratique du fait d’une situation qui s’est installée, consolidée, et qui satisfait tout le monde sans avoir à la régler de façon théorique.
Pour vous répondre clairement, cela voudrait dire que ceux qui se posent en défenseurs du droit international vont décider d’arrêter de contester la position du Maroc mais l’ancien diplomate que je suis ne voit pas ça en perspective.
-Justement, en parlant de diplomatie, pensez-vous à l’instar de feu Michel Jobert qu’un bon ministre des Affaires étrangères se doit d’être un prince de l’ambiguïté ?
-Je me dois d’abord de préciser que j’aime beaucoup la subtilité de Michel Jobert et que je vais participer dans quelques jours à un colloque qui rendra hommage à mon illustre prédécesseur qui était d’ailleurs natif de Meknès.
C’est une formule amusante utilisée par beaucoup de gens qui ne concernait pas que les diplomates mais il faut ajouter celle du Cardinal de Retz pour qui on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment
En effet, s’il est vrai que l’art de la diplomatie impose aux ministres, présidents, ou rois de bien choisir le bon moment pour être ambiguë, il convient cependant de ne jamais devenir menteur.
Partant de là, je ne dirais pas que sa formule subtile s’applique à tous les moments mais qu’elle fait partie de la panoplie de diplomate.
-Sachant que l’actualité terrible donne l’impression que les guerres se sont désinhibées comme à Gaza ou en Ukraine, comment voyez-vous le monde dans 20 ans ?
-Je n’ai pas la même interprétation car je considère que rien n’a été pire que le XXe siècle en termes de guerres qui ont généré des dizaines de millions de morts et que la période actuelle bien que terrible n’a rien de comparable.
Cela-dit, je serais bien évidemment très heureux que les populations du monde arrivent à coexister pacifiquement et qu’on arrive à régler les drames actuels mais la vraie question d’actualité qui se pose est d’ordre écologique.
Pour l’avenir, la seule interrogation essentielle pour l’avenir de l’humanité sera de savoir si on va réussi à enrayer l’effondrement de la biodiversité et le réchauffement climatique après le coup d’arrêt criminel initié par le président Trump.
S’il convient de condamner et regretter les terribles conflits actuels, l’écologisation est à mon sens le défi le plus important car si faute de réaction l’espèce humaine devait disparaitre, les guerres ne seraient plus vraiment d’actualité.
Interview filmée de l’ancien MAE français Hubert Vedrine au siège casablancais de la CGEM