À la tête d’Evosport, filiale de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) dédiée au développement du sport au Maroc, Ismail Lyoubi incarne une vision ambitieuse et tournée vers l’avenir. Ingénieur de formation, il met à profit son expérience au sein du groupe OCP, notamment comme gestionnaire d’une structure omnisports à El Jadida, pour piloter un projet d’envergure dans le domaine du sport.

Objectif ? Bâtir un modèle durable de formation des jeunes footballeurs, professionnaliser l’écosystème sportif et accroître la visibilité des talents marocains à l’échelle internationale. Dans cet entretien exclusif, il revient sur la genèse de la société Evosport, son rôle dans la transformation du football national, les mécanismes de financement mis en place et les partenariats avec les clubs. Sans oublier les perspectives de développement de la société Evosport, au-delà du ballon rond.

Médias24 : Pouvez-vous nous présenter Evosport et ses principales missions ?

Ismail Lyoubi : Evosport est une filiale de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), créée en 2024, entièrement dédiée au développement du sport au Maroc et sur le plan continental. Elle est détenue à 100 % par l’Université Mohammed VI Polytechnique et s’inscrit dans une vision de création d’un véritable écosystème sportif. Son rôle est de participer activement à la dynamique nationale et continentale autour du sport.

Nous avons jugé que le moment était idéal pour lancer cette initiative, afin de répondre à des enjeux précis de développement de l’écosystème sportif tant au Maroc qu’à l’échelle africaine. Plusieurs défis ont guidé sa création. D’abord, la professionnalisation et la gouvernance dans le sport, à la lumière des Hautes Orientations données par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui érige également le développement des infrastructures et la formation en tant que piliers de cette dynamique nationale.

Ensuite, la formation, au sens learning, dans les métiers du sport avec un focus sur la gouvernance, car on ne peut pas professionnaliser sans des acteurs qualifiés. Enfin, l’investissement, avec l’ambition de créer des modèles économiques durables pour faire du sport un levier de développement humain et socio-économique, notamment pour la jeunesse. Cet aspect est au cœur des priorités de l’UM6P et du groupe OCP.

En partenariat étroit avec la DTN, nous mettons en œuvre des standards élevés de gouvernance

-Quel rôle joue Evosport dans la mise en œuvre du nouveau programme de formation des jeunes footballeurs ?

-Ce programme repose sur un Fonds de national de formation lancé à l’initiative de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), du groupe OCP et d’autres acteurs économiques. L’objectif est d’installer un modèle professionnel de formation des jeunes footballeurs au Maroc. C’est une initiative inédite à l’échelle mondiale.

Ce modèle s’appuie sur les réalisations existantes, comme celles de l’Académie Mohammed VI, qui ont déjà porté ses fruits avec des joueurs présents à la Coupe du Monde 2022.

L’idée est désormais de répliquer et démultiplier ce modèle à l’échelle nationale, au sein des clubs professionnels. Cela implique la professionnalisation des centres de formation selon deux volets. D’une part, le volet technique, sous la responsabilité de la Direction technique nationale (DTN), qui veille à la qualité et à l’uniformité des programmes de formation.

D’autre part, le volet opérationnel, géré par Evosport, qui concerne l’administration, la gestion financière, la logistique, les ressources humaines, les programmes sport-études et la performance globale des centres. En partenariat étroit avec la DTN, nous mettons en œuvre des standards élevés de gouvernance, pour construire un modèle pérenne et aligné avec la vision de long terme du football marocain.

Evosport. Formation. Football.

 

Evosport. Formation. Football.

-Comment se construisent vos partenariats avec les acteurs clés de ce programme de formation ?

-Le partenariat repose sur trois parties prenantes : les clubs, la FRMF et Evosport. Nous accompagnons les clubs dans la gestion administrative et logistique de leurs centres de formation : recrutement, gestion du personnel, suivi des programmes sport-études, etc.
Toujours dans une logique de co-construction avec les clubs, dont les centres de formation restent un asset.

Notre rôle, ainsi que celui de la DTN, est un rôle de support, pour aider à leur professionnalisation. Ce travail se fait en coordination quotidienne avec les clubs, qui sont conscients que la performance de leurs équipes premières dépend d’une formation bien structurée.

Nous avons un alignement stratégique fort avec les clubs qui se reflètera à terme au niveau national. Puisque des centres de formation structurés et professionnels, c’est l’assurance d’avoir des clubs compétitifs, une ligue de très haut niveau et à terme, des équipes nationales compétitives. Cela génère aussi des retombées économiques positives à tous les maillons de la chaîne de valeur.

-Quel état des lieux avez-vous dressé de la professionnalisation au sein des centres actuellement au Maroc ?

-La professionnalisation est un objectif à terme, mais elle dépend de plusieurs volets : technique, logistique, organisationnel… Notre objectif à ce stade est d’harmoniser le niveau des clubs en matière de formation et de réduire les écarts en instaurant des standards communs.

Certains clubs étaient déjà bien structurés ; notre intervention y a été minimale. Ces clubs servent aujourd’hui de références pour diffuser de bonnes pratiques ailleurs. C’est l’avantage d’avoir une vision globale à travers une structure unificatrice comme Evosport. Notre objectif est d’atteindre un niveau homogène d’ici la fin de l’année, tout en respectant le rythme et la pro-activité de chaque club. Nous sommes là en tant qu’accélérateurs pour les accompagner à révéler leur potentiel.

-Les accords entre Evosport et les clubs portent sur quelle durée ?

-Nous avons lancé un projet sur dix ans, car un cycle de formation demande du temps : entre la phase de construction, la phase de stabilisation et ensuite une montée en puissance. Cette durée permet de bâtir un modèle solide et durable. La suite dépendra bien sûr des résultats obtenus.

-Y a-t-il des clauses de sortie prévues dans ces accords ?

-Je dirais qu’il y a plutôt des clauses d’entrée. Un club doit manifester une volonté claire de s’inscrire dans le programme et disposer des infrastructures exigées par le cahier des charges. Une fois intégré, un club peut, à terme, choisir de reprendre la gestion complète de son centre. Dans ce cas, il bénéficiera d’un cadre déjà structuré, d’un personnel qualifié et de processus de gouvernance en place.

-Une compensation financière est-elle prévue si un club reprend la gestion de son centre ?

-Justement, il faut distinguer le périmètre d’intervention de Evosport du Fonds National de Formation. Ce fonds, alimenté par différents partenaires, finance le fonctionnement des centres. Evosport en assure le pilotage opérationnel. Les frais de formation versés par les clubs sont réinjectés dans le fonds, afin d’en garantir la pérennité.

Le modèle est pensé pour l’équilibre financier, sans logique de profit pour Evosport. Si des bénéfices apparaissent à terme, ils seront réinvestis dans le développement des centres dans l’unique objectif d’accroitre l’impact.

-Quel type de contrat lie les jeunes joueurs au programme ?

-Il faut savoir que les jeunes restent affiliés à leurs clubs. Vous ne trouverez pas un jeune avec une licence Evosport. La licence est au nom des clubs et même en cas de signature d’un contrat professionnel, c’est entre le joueur et son club. Evosport ne signe avec aucun joueur.

Cependant, nous avons mis en place des conventions tripartites entre le joueur, le club et Evosport (en tant que gestionnaire du centre). Selon le modèle préétabli, lorsqu’un joueur passe en professionnel, le club reverse au Fonds National de Formation les frais de formation du joueur.

-L’indemnité versée est-elle fixe ou variable ?

-Elle est fixe, selon les catégories (clubs de première ou deuxième division), en cohérence avec les standards internationaux définis par la FIFA. Nous avons veillé à alléger la charge financière pour les clubs, pour faciliter le passage au statut professionnel tout en assurant la viabilité du fonds.

-Tous les jeunes ne deviendront pas professionnels. Quelles alternatives leur proposez-vous ?

-Même dans les meilleurs modèles internationaux, seuls 60 % des jeunes signent un contrat professionnel. Nous avons donc pensé aux 40 % restants à la genèse du projet. Dans ce sens, nous œuvrons avec la FRMF et le ministère de l’Éducation nationale, du préscolaire et des sports au développement des programmes sport-études, pour assurer un équilibre entre la performance sportive et académique.

Au niveau de l’UM6P, nous travaillons également activement sur ce volet formation pour développer des cursus des métiers du sport et assurer ainsi la phase post-bac. Les centres de formation comptent actuellement un bon nombre de jeunes qui excellent sur le plan académique.

Le but est de leur offrir la possibilité d’allier excellence sportive et académique pour aboutir à des modèles de réussite intégrée. Certains pourront ainsi poursuivre des études dans des domaines variés, y compris hors du domaine du sport (ingénierie, médecine, architecture…).

Nous mobilisons tous les moyens nécessaires pour assurer aux jeunes un cadre à la fois sécurisé et respectueux-Ce modèle peut-il renforcer la visibilité des talents marocains à l’international ?

-Absolument. L’Académie Mohammed VI en est déjà la preuve, avec des joueurs comme Nayef Aguerd ou Youssef En-Nesyri qui brillent à l’international. Cela montre que le Maroc a du talent. S’il est bien encadré, il peut produire des joueurs de haut niveau. Ce que nous voulons, c’est structurer l’écosystème, pour transformer ce potentiel brut en réussite mesurable.

Aujourd’hui, des joueurs d’origine africaine sont valorisés à plus de 180 millions d’euros en Europe, à l’image de Yamine Yamal. Il n’y a aucune raison pour que le Maroc ne soit pas à ce niveau dans quelques années. La matière première est là, il suffit de professionnaliser l’accompagnement.

Nous partageons tous cette ambition, le Président de la FRMF, Fouzi Lekjaa, a une vision et une ambition claires pour la formation qu’il a su insuffler à tous les acteurs et nous construisons dès maintenant les fondations de cette réussite future.

L’objectif d’Evosport n’est pas seulement le football, mais le sport d’une manière générale

-Quelles mesures sont mises en place pour garantir un environnement sécurisé et bienveillant pour les jeunes ?

-C’est un point essentiel et nous sommes parfaitement conscients de l’enjeu. Même si le contexte marocain, grâce à ses valeurs éducatives et sociales, instaure des garde-fous, nous ne laissons rien au hasard. Chaque centre de formation dispose d’un encadrement structuré basé sur la fluidité de la communication : responsables d’internat, responsables de formation, suivi avec les entraîneurs, feedbacks des familles…

Nous avons mis en place un monitoring à 360 degrés, avec des mécanismes de suivi renforcés et alimentés par l’expérience de notre écosystème en la matière (UM6P, Lycée d’Excellence). Nous mobilisons tous les moyens nécessaires pour assurer aux jeunes un cadre à la fois sécurisé et respectueux.

Nous travaillons déjà avec la NBA pour encourager le basketball

-Quelles sont les prochaines étapes pour Evosport ?

-Le football s’est imposé comme une discipline prioritaire au vu des réalisations récentes et du momentum créé par les Big Events que le Maroc s’apprête à accueillir, comme la CAN 2025 ou la Coupe du Monde 2030. Nous allons poursuivre notre développement, dans ce sillage. Mais notre objectif reste d’adresser le sport de manière générale, dans toutes ses disciplines.

Nous travaillons déjà avec des partenaires internationaux, comme la NBA, pour encourager la pratique du basketball.
Nous lançons également un hub d’innovation, des programmes de formation dans les métiers du sport, et la production de flagship events pour favoriser le partage d’expertise, dont le dernier en date est le World Football Summit, que nous avons récemment organisé en partenariat avec la Fédération royale marocaine de football…

L’objectif est de se diversifier pour capter de la valeur dans l’ensemble de l’écosystème. Notre but est clair : devenir un des acteurs structurants du sport au Maroc, en mobilisant toutes les expertises pour accélérer l’élan national porté par la vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.