Chambre des Représentants, le lundi 26 mai 2025. Amine Tahraoui, ministre de la Santé et de la protection sociale, annonce une réforme en profondeur du système de tarification des médicaments, avec pour objectif de concilier pouvoir d’achat des citoyens, accès équitable aux médicaments essentiels et pérennité financière de l’assurance maladie.

Pour élaborer cette réforme, le ministre a affirmé avoir mené une concertation avec l’ensemble des parties prenantes, une déclaration qui a suscité de vives réactions du côté des pharmaciens, qui alertent sur une politique « qui ignore la réalité économique du secteur, où le tiers des officines seraient menacées de faillite ».

Contactées par nos soins, des sources proches du dossier nous confirment que les marges des pharmaciens ne seront pas touchées. « Au contraire, elles seront préservées« , nous assure-t-on. « Des discussions sont par ailleurs en cours avec les industriels et les importateurs », précisent nos interlocuteurs.

Joints par Médias24, des industriels du secteur nous confirment avoir été reçus par le ministère de tutelle à ce sujet et avoir formulé leurs recommandations.

« Une réforme profonde du système de tarification des médicaments est en cours »

Interpellé au Parlement au sujet des prix des médicaments jugés élevés, le ministre de la Santé a déclaré le lundi 26 mai que « le système national du médicament constitue l’un des piliers essentiels du système de santé, placé sous la haute supervision du Roi Mohammed VI », et ce, en réponse aux questions orales des députés.

Amine Tahraoui a rappelé dans ce cadre la création de l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé (AMMPS), opérationnelle depuis la nomination de son directeur en octobre 2024, dont le rôle est notamment de renforcer les procédures d’autorisation de mise sur le marché (AMM), le contrôle, la coordination entre les acteurs publics et privés, ainsi que la souveraineté pharmaceutique et l’innovation.

Il a, par la même occasion, annoncé une révision en profondeur du système de tarification des médicaments, affirmant travailler selon une approche participative avec l’ensemble des parties prenantes. « Cette nouvelle vision tarifaire est en cours d’élaboration. Elle vise à instaurer un système clair, équitable et transparent, aligné sur les références internationales tout en tenant compte des spécificités nationales ».

Pour les pharmaciens, « une approche unilatérale »

Cette annonce a toutefois suscité de vives réactions du côté des pharmaciens. Dans un communiqué publié le jour même, dans la soirée, la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM), présidée par le Dr Mohamed Lahbabi, a dénoncé un processus « mené sans concertation ».

« Le ministre de la Santé a annoncé l’intention de son département de réviser le Code du médicament et de la pharmacie, précisant que cette révision s’effectue en partenariat avec les secteurs gouvernementaux et les instances professionnelles concernées », lit-on dans le document.

« Face à ce discours en totale contradiction avec la réalité sur le terrain », la Confédération assure ce qui suit :

– « Nous n’avons jamais été conviés à une quelconque concertation par le ministre, alors que nous sommes une partie professionnelle directement concernée par les projets évoqués. Cela est d’autant plus manifeste que le ministre refuse de recevoir l’ensemble des représentations professionnelles des pharmaciens depuis sa prise de fonction à la tête du ministère de la Santé ».

– « Nous rejetons de manière catégorique et absolue toute décision unilatérale portant atteinte au système du médicament et de la pharmacie, en particulier en l’absence d’une approche participative sérieuse et responsable ».

– « Parler de la réforme des prix des médicaments sous prétexte de préserver l’équilibre financier des caisses d’assurance traduit une politique comptable étroite, ignorant la dimension stratégique du secteur officinal dans le système de santé, alors qu’un tiers des pharmacies au niveau national sont menacées de faillite« .

La Confédération exige ainsi une clarification officielle du ministère de la Santé, la suspension de toute mesure unilatérale concernant la révision du décret n° 2.13.852 et de la loi 17.04 relative au Code du médicament et de la pharmacie, jusqu’à l’ouverture d’un véritable dialogue avec l’ensemble des parties prenantes. Elle exige, enfin, le respect de l’approche participative consacrée par la Constitution dans toute réforme du système de santé en général, et du système du médicament en particulier.

« Les marges des pharmaciens seront préservées »

De son côté, le directeur de l’Agence marocaine du médicament est resté injoignable au moment de la publication du présent article.

Des sources proches du dossier nous ont par ailleurs assuré que les marges des pharmaciens ne seraient pas touchées. « Elles seront préservées ». Les mêmes sources nous affirment que « la baisse des prix pourrait les impacter en amont, mais cet impact restera marginal, car la marge des pharmaciens sur les prix les plus élevés est quasiment fixe ».

Enfin, d’après nos interlocuteurs, « des discussions sont actuellement en cours avec les industriels et les importateurs à ce sujet ».

« Les remboursements de la CNSS sont passés de 1,8 à 3,8 MMDH en une année »

Du côté de l’industrie pharmaceutique, des sources jointes nous confirment avoir été associées aux discussions. « Nous avons tous été reçus, notamment les trois associations industrielles », nous confient nos interlocuteurs. « Nous avons alors exposé, lors de notre rencontre avec le ministre de la Santé, l’explosion des remboursements de la CNSS ».

Selon nos informations, les remboursements sont passés de 1,8 milliard de DH (MMDH) à 3,8 MMDH en une année, ce qui est énorme. « Si cette tendance se poursuit, les conséquences seront préoccupantes ».

« En analysant plus précisément les produits concernés par cette hausse, il apparaît clairement que ce ne sont pas les médicaments fabriqués au Maroc, ni les génériques, ni même les biosimilaires qui en sont responsables », nous expliquent nos sources. « Ce sont plutôt une quarantaine de produits, principalement importés, souvent issus de l’innovation récente, protégés par des brevets encore en vigueur, qui sont à l’origine de cette explosion des coûts ».

Et de poursuivre : « Les médicaments produits localement, notamment les T1 dont le prix va jusqu’à 100 ou 150 DH, vendus en pharmacie, ne posent aucun problème. Ce ne sont pas eux qui génèrent le déficit. Ce sont plutôt les médicaments dont le prix dépasse les 10.000 dirhams. Des études antérieures l’ont d’ailleurs déjà démontré ».

« Aujourd’hui, les médicaments T1 et T2, utilisés au quotidien dans l’ambulatoire, sont vendus à des prix corrects, compétitifs, disponibles et accessibles. La problématique concerne surtout les médicaments hospitaliers très coûteux, produits par des multinationales ».

« Les prix doivent être rediscutés avec les multinationales »

« La discussion ne porte donc pas sur les laboratoires marocains, qui font des efforts pour assurer la disponibilité des produits. Elle doit avoir lieu avec les laboratoires multinationaux, afin de négocier les prix. La première solution consiste alors à renégocier les prix avec les multinationales », insistent nos sources. « Ensuite, dès que les brevets tombent dans le domaine public, il faut accélérer la procédure d’autorisation de mise sur le marché. C’est sur ces questions-là que nous avons insisté auprès du ministre, pour une intervention rapide ».

« Les laboratoires marocains font l’effort de préparer les dossiers, mais l’enregistrement (AMM) prend encore beaucoup de temps, malgré l’existence de la nouvelle Agence du médicament. Aujourd’hui, certaines AMM ne sont délivrées qu’après trois ans, et c’est la CNSS et les patients marocains qui supportent le coût des médicaments chers pendant tout ce temps. Il est donc crucial que le ministère de tutelle accélère les procédures d’enregistrement ».

« Les industriels ont déjà formulé plusieurs recommandations à ce sujet », nous confie-t-on, « et nous espérons qu’elles seront prises en compte. À présent, nous attendons la discussion de ce projet de révision de tarification, notamment au Parlement ».

« Mais il ne faut pas se tromper de cible », insistent nos sources. « Les laboratoires marocains financent la R&D, cherchent des alternatives et luttent pour proposer les prix les plus bas. Mais ils ont besoin de l’AMM pour pouvoir jouer leur rôle. Ils ramènent le dossier, ils fabriquent, mais le retard des AMM perturbe le processus. Tant que l’AMM tarde, la CNSS continuera à payer cher, et la concurrence ne peut jouer pleinement son rôle », concluent nos interlocuteurs.

Ce qu’il faut donc retenir, c’est que :

La réforme des prix des médicaments va être lancée. Le gouvernement devra alors naviguer entre attentes sociales, équilibres économiques et tensions professionnelles.

– L’intention affichée du ministre va dans le sens d’une meilleure justice sanitaire.

– Les pharmaciens, non inclus dans le processus de discussion, appellent à l’adoption d’une approche participative.

– Les marges de ces pharmaciens seront préservées.

Les industriels plaident, pour leur part, pour :

– une renégociation des prix avec les laboratoires multinationaux ;

– une accélération de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) dès la chute des brevets ;

– un soutien à la production locale, seule alternative pour maintenir l’accessibilité.