« Ma profonde reconnaissance va au secrétaire perpétuel de l’Académie de me donner l’opportunité d’illustrer une proposition qui m’est chère : les questions académiques sont les questions de tous, et les questions de tous sont des questions académiques ».
En ouvrant ainsi sa conférence dans le cadre des activités de l’Académie Hassan II au Salon international du livre et de l’édition (SIEL) de 2025, Rédouane Taouil, professeur agrégé ès sciences économiques, place sa conférence sous le signe de l’importance de la théorie.
Ainsi s’attache-t-il à souligner que la représentation spontanée du marché et sa pièce maîtresse, la loi de l’offre et de la demande, loin d’être coupées de la réalité, portent la marque d’un vocabulaire et d’idées foncièrement théoriques.
Cette loi, qui incarne la capacité d’autorégulation des marchés concurrentiels, ne bénéficie pas, avance-t-il, de preuves formelles en sa faveur. Cette lacune reflète, à ses yeux, l’incomplétude du référentiel du marché quant à la formation des prix.
Médias24 : Comment peut-on expliquer l’emprise de la conception du marché de concurrence parfaite en tant que modalité efficiente de coordination des décisions individuelles par une main invisible ?
Pr Rédouane Taouil : Tel qu’il concourt à la sédimentation des représentations sociales, le marché est vu comme la meilleure modalité de coordination de décisions économiques indépendantes et un instrument d’évaluation des actions privées et des biens et services. En ce sens, il est censé posséder une triple caractéristique :
- D’abord, les interactions entre les choix définis par chacun selon ses intérêts débouchent sur le bien commun suite à la cohérence établie entre ces choix par l’intermédiaire des prix.
- Ensuite, la confrontation entre les comportements des offreurs et des demandeurs garantit des ajustements sous l’effet de la flexibilité des prix.
- Enfin, la concurrence offre des opportunités d’avantage mutuel qui se traduit par l’efficience collective des échanges.
Ce fond commun de la doxa du marché charrie une valeur normative : l’équilibre sur les marchés concurrentiels crée une configuration socialement désirable en ce qu’il garantit la meilleure allocation possible des ressources. Comme tel, il est soutenu par des procédés rhétoriques qui tiennent la concurrence parfaite pour un idéal à atteindre.
La parabole de la main invisible joue un rôle essentiel dans ce contexte. Considérer que les individus, mus par leurs intérêts propres, accomplissent sans le vouloir, ni le savoir, l’intérêt collectif participe d’une conception qui fait du marché un principe fondateur du lien social.
La mise en relation des individus par l’échange produit, à travers le jeu de forces anonymes, la satisfaction de tous sans l’interférence avec une instance politique. Il en reste une conséquence capitale : le marché ne doit pas être soumis à des réglementations sous peine de biaiser l’initiative des agents et, partant, la cohérence entre les choix et leurs effets intentionnels.
Ce stratagème de persuasion s’accompagne de l’usage de termes opposés tels que flexibilité/rigidité, perfection/friction, incitation/dissuasion. Ces paires enveloppent des jugements évaluatifs qui appliquent les prédicats de bon/mauvais à des configurations de marché à l’aune de la norme fondamentale de la concurrence parfaite.
Selon ce critère de démarcation, les rigidités, comme limitation de la capacité d’ajustement par les prix, génèrent une perte de bien-être. Les imperfections découlant, quant à elles, de pouvoirs de marché ou du défaut de transparence de l’information induisent la même perte. Ces frictions sont vues comme des altérations qui contrarient la loi de l’offre et de la demande que la rhétorique place au-dessus de tout soupçon en usant de la figure de répétition. Comme l’écrit Donald Mc Closkey (1994), célèbre fondateur de l’analyse des stratégies de persuasion en sciences économiques, la réponse à chaque question est « offre-demande, offre-demande ».
Cette posture se conforte de l’intuition qu’il va de soi que, lorsque le prix d’un bien croît, son acquisition diminue. La dénomination de loi, qui se justifie implicitement de cette connexion, s’allie au sens commun. Le livre de la Genèse n’affirme-t-il pas que le prophète Joseph parvient à convaincre le Pharaon de cette évidence en soutenant que, durant la disette, le prix du blé augmente. La croyance partagée en l’objectivité de l’apologue s’est manifestée avec une netteté toute particulière lors du débat sur les mesures de lutte contre l’inflation.
Ainsi, la régulation sélective des prix est systématiquement récusée au motif qu’elle grippe le marché. En revanche, l’action sur les quantités par des incitations à l’importation est jugée en mesure d’abaisser les prix sans créer de distorsions.
Assortie de tels stratagèmes de persuasion, la doxa exerce une influence manifeste, ainsi que l’illustre la faveur dont jouit l’acceptation du marché du travail. Selon cette acception, le plein-emploi est spontanément assuré par un niveau de salaire qui égalise l’offre et la demande. Tous les salariés qui décident de s’employer à ce salaire sont embauchés et le bien-être collectif de plein-emploi atteint. Dans ce contexte, la concurrence, comme sur tout marché, ne doit pas être entravée.
Dans le cas où est imposé, par exemple, un salaire minimum, les profits baissent et le volume d’emploi diminue. Suite à cette perturbation, l’amélioration du bien-être des offreurs de travail s’accompagne d’une dégradation de celle des employeurs.
La flexibilité du marché de travail est tenue pour déterminante du fait que le niveau d’activité dépend pour beaucoup de sa configuration. Elle est de nature à abaisser le taux de chômage en réduisant les interventions publiques et syndicales qui empêchent l’ajustement par les prix et à mieux répondre aux chocs d’offre en stimulant la compétitivité de l’appareil productif. Elle est de la sorte parée de la vertu de conformer le fonctionnement du marché à la croix imaginée par Marshall.
La représentation du marché est en effet redevable au mécanisme de deux forces opposées, l’offre et la demande, que l’on résume par la métaphore de croix marshalienne
– Quels liens entretient la représentation dominante du marché avec la loi de l’offre et de la demande ?
– Tout langage véhicule des termes, des hypothèses et des énoncés marqués du sceau de la grille théorique qui le constitue comme tel. Ainsi, évoquer la générique loi de l’offre et de la demande, c’est se référer à bon escient ou à son insu à la théorie symétrique des prix d’Alfred Marshall (1862-1924), dont Principles of Economics (1890) a façonné la pensée économique de 1880 à 1930.
Monsieur Jourdain peut non seulement faire de la prose, sans s’en rendre compte, mais aussi de la théorie. La représentation du marché est en effet redevable au mécanisme de deux forces opposées, l’offre et la demande, que l’on résume par la métaphore de croix marshalienne.
Assimilant l’utilité générée par la consommation et les conditions de production à une paire de lame de ciseaux, Marshall assoit cette symétrie sur trois propositions analytiques :
i) La demande d’un bien relie à chaque niveau de prix la quantité que les consommateurs sont disposés à obtenir. Celle-ci varie en sens inverse de celui-là en vertu de la décroissance de l’utilité marginale consécutive à la consommation d’une unité supplémentaire du bien.
ii) L’offre associe à chaque niveau la quantité que les producteurs sont en mesure de fournir. Elle est croissante du fait de la hausse du coût marginal qu’induit la décroissance du rendement. L’utilisation d’un facteur de production supplémentaire entraîne la baisse de sa productivité marginale ou de son rendement.
iii) Le prix et la quantité échangée sont simultanément déterminés par l’interaction effective des courbes de demande et d’offre. Si par accident, la quantité offerte diminue, le prix d’offre correspondant diminue et la quantité demandée à ce prix croît. La concurrence entre les demandeurs entraîne une élévation du prix d’offre qui s’accompagne, suite à la concurrence entre les offreurs, d’une hausse de la quantité offerte. Par ce mouvement l’équilibre se rétablit et la stabilité est garantie sous l’emprise de la symétrie fondamentale des relations de l’offre et de demande.
Ce processus de détermination de l’équilibre suppose que les marchés sont indépendants : les variations sur un marché particulier n’ont aucun impact sur les autres marchés. Résultante de la concurrence, les prix uniques qui s’y établissent s’imposent aux offreurs et aux demandeurs. En somme, cette symétrie de l’offre et de la demande en équilibre partiel, noyau dur de la doxa, repose sur des hypothèses cruciales qui sont totalement reléguées dans l’ombre par l’usage rhétorique du label de loi.
L’économie est conçue comme un système de marchés connectés par un système de prix qui émet aux agents des signaux communs et uniques
– Cette conception symétrique est également au centre de l’étude de marchés interdépendants.
– L’idée du marché comme dispositif social d’autorégulation a fait l’objet d’une construction en termes d’équilibre général par Walras (1834-1910) dans Éléments d’économie politique pure (1874-77), soit près d’une décennie et demi avant la formulation de l’équilibre partiel.
La démarche à l’œuvre dans cette construction, inspirée des procédures d’abstraction et de raisonnement de la physique, est animée à maints égards par l’idéal d’une économie pure.
Ainsi, les marchés sont supposés régis par une concurrence parfaite sur le même mode que les machines sans frottement en mécanique. Sous ce rapport, l’économie est conçue comme un système de marchés connectés par un système de prix qui émet aux agents des signaux communs et uniques.
Chaque agent définit son plan de transactions sur un marché en tenant compte du prix sur ce dernier, mais également des autres prix. En ce sens, il intègre dans son calcul les prix relatifs, lesquels expriment les taux d’échange des biens en dehors de toute référence à la monnaie.
Walras confère à sa théorie de la richesse sociale la visée de donner une forme mathématique à cette interdépendance en vue de déterminer « une solution de marché » selon le principe cardinal de l’offre et de la demande. Aussi, suggère-t-il un système contenant autant d’équations que d’inconnues en considérant les choix des agents et les interrelations entre marchés dans le but de définir séparément les conditions de l’existence d’un équilibre et celles de sa stabilité.
L’auteur des Éléments parvient à démontrer, dans une optique statique où les transactions d’une période dépendent de ses seules caractéristiques, qu’il existe un état d’équilibre général garantissant la comptabilité des plans individuels.
Concernant la convergence vers l’équilibre, il introduit un processus de tâtonnement organisé sous l’égide d’un commissaire-priseur. Celui-ci annonce des prix auxquels les participants réagissent en transmettant leurs plans à ces prix. Il procède ensuite à la révision à la baisse ou à la hausse selon qu’il y a excès d’offre ou excès de demande.
La mise en équation de la conjonction des actions de l’offre et de la demande tant dans l’échange pur qu’au niveau de l’échange avec production a consacré la prééminence de la problématique de l’équilibre concurrentiel et de sa stratégie formalisatrice.
La théorie walrasienne s’est heurtée notamment en France à une vive opposition qui a interdit son essor. Ce n’est qu’à partir des années 1930 qu’elle commence à susciter un intérêt considérable qui atteint son apogée avec la réécriture de l’équilibre général concurrentiel par Arrow et Debreu (1954).
Le modèle d’Arrow-Debreu envisage l’économie comme un système de décisions individuelles et d’interdépendance assurée par le canal des prix
– Dans quelle mesure le référentiel de l’équilibre des marchés, qui est très abstrait, exerce-t-il une influence sur les esprits ?
– « La physique, soutient Johannes Baker, n’est pas une simple collection d’idées originales et pleines d’imagination. Elle s’ancre dans le réel (…). Chacun d’entre nous utilise la physique quotidiennement. Lorsque nous nous regardons dans un miroir ou lorsque nous chaussons une paire de lunettes, nous faisons appel à la physique des phénomènes optiques ».
Il en est de même pour la science économique, comme l’atteste cette assertion qu’avance Jean Cartelier dans des réflexions sur l’impact insoupçonné des théories sur les représentations et les comportements : « Une part importante de nos conceptions spontanées du fonctionnement de la société est en fait issue des réflexions de l’économie politique pure et nombre d’instruments techniques utilisés pour la prise de décisions courantes, privées ou publiques, sont le prolongement d’analyses extrêmement théoriques ».
La théorie de l’équilibre général concurrentiel constitue, à travers le modèle d’Arrow-Debreu, une éloquente illustration de cette assertion. Se situant dans le sillage du programme walrasien, ce modèle, dont la structure est fondamentalement axiomatique, livre une démonstration formelle des conditions d’existence d’un équilibre dans un contexte d’interdépendance générale des marchés.
Doublé d’un critère d’optimalité qui souligne l’efficacité de la concurrence parfaite, ce résultat s’est avéré décisif dans l’orientation de l’analyse économique contemporaine, ainsi que dans la légitimation de l’image doxique du marché : « La théorie de l’équilibre général – telle que l’exposent Arrow et Debreu (1954, 1959) – est près de la fin de cette voie [balisée par la main invisible de Smith] », soutient un éminent représentant de cette théorie, Frank Hahn (1981).
Emblématique d’une construction dans les termes de l’économie pure, le modèle de ces deux auteurs prend appui sur des données, des énoncés pris comme point de départ sous forme d’axiomes, et fixe des conditions suffisantes à l’aide d’outils mathématiques pour assurer le passage démonstratif d’une proposition à une autre.
Il envisage l’économie comme un système de décisions individuelles et d’interdépendance assurée par le canal des prix. Dans cette disposition, le préalable est donné par une nomenclature de biens en nombre fini repérés par des caractéristiques physiques, le lieu et la date de disponibilité. Et par des consommateurs et producteurs également en nombre fini, qui maximisent respectivement leur utilité ou leur profit sous contrainte budgétaire ou technique.
Ces agents sont saisis dans l’espace des biens à travers des actions de consommation ou de transformation de biens à des fins productives. Les relations consécutives à leurs choix s’expriment dans des transactions déterminées par des taux d’échange entre biens. Sur ces bases, la visée maîtresse consiste à définir le système des prix dans une économie privée avec production régie par le régime de concurrence parfaite, tel que les transactions soient compatibles par suite de l’égalité entre quantités offertes et quantités demandées.
Bien que sa validité soit subordonnée à de fortes hypothèses, le théorème d’optimalité est élevé au rang de guide des interventions publiques
– Quels sont les présupposés de cette démarche, et ses résultats ?
– La démonstration de l’équilibre appelle la conjugaison d’hypothèses essentielles :
i) Les préférences des consommateurs sont convexes ; ceux-ci ont une inclination pour la diversité en ce qu’ils optent pour des combinaisons de biens mixtes plutôt que pour celles comprenant beaucoup de l’un et peu de l’autre. Dans ces conditions, l’agent, pour certains prix, ne peut se retirer du marché et créer une discontinuité ;
ii) Le consommateur dispose de dotations initiales en mesure d’assurer sa survie. Elles sont supposées suffisantes pour ne pas le contraindre à annuler sa demande ;
iii) Les rendements d’échelle ne peuvent être croissants. Si les coûts diminuent à mesure que la production s’accroît, l’offre tend à devenir infinie. Ce cas est exclu parce que l’offre n’est pas précisément bornée. Dans le même temps, l’existence de coûts fixes est écartée. Elle induit une discontinuité du fait que la production n’est rentable qu’à partir d’un seuil de fermeture. Les rendements décroissants apparaissent, en revanche, appropriés à la spécification des offres concurrentielles ;
iv) Les marchés sont complets. Les prix des biens présents et futurs sont donnés initialement pour un horizon temporel fini. Les transactions étant toutes fixées sur l’ensemble des marchés, il n’y a pas d’incertitude ou de comportements spéculatifs conduisant à des offres ou des demandes infinies ou encore à des discontinuités.
Ainsi délimité, ce faisceau d’hypothèses permet de circonscrire l’aptitude de la démarche à garantir que les fonctions de demande nette, soit la différence entre demande et offre, satisfassent aux conditions d’existence de choix individuels optimaux.
« Ce bon comportement » requiert que les fonctions de demande nette soient continues et bornées. Sous cet angle, il autorise la description de l’équilibre comme un point fixe qui annule les demandes nettes. Les marchés sont ainsi soldés par le système des prix et les agents à des positions telles qu’aucun ne souhaite en dévier.
La preuve d’existence d’un équilibre est inséparable de l’axiomatique sous-jacente à la convexité des préférences et de la production, des ressources disponibles et au système complet de marchés. Cette structure théorique formelle aboutit à deux résultats majeurs sous forme de théorèmes.
L’un stipule qu’il existe une allocation d’équilibre associée à un vecteur de prix, un pour chaque bien, tel que les quantités demandées et offertes s’égalisent sur tous les marchés. Les conditions suffisantes à cette existence tiennent à la continuité des demandes nettes globales, à l’invariance des décisions des agents au changement proportionnel de tous les prix et à la loi de Walras selon laquelle la valeur des demandes nettes est nulle quels que soient les prix.
Le second théorème implique que toute allocation de ressources en concurrence parfaite est un optimum de Pareto. Aucun agent ne peut améliorer son utilité sans que soit détériorée celle d’au moins un autre. Les opportunités d’avantage mutuel étant entièrement exploitées, il n’existe pas un état qui soit unanimement préféré à celui de l’équilibre atteint.
À regarder de près la réception de ce théorème dans les forums de l’expertise et de la décision politique, on ne manque pas d’observer que « la théorie abstraite irrigue le discours public », ainsi que l’affirme avec force Jean Cartelier. Telle qu’elle est reçue, l’efficience parétienne d’équilibre est identifiée au bien-être collectif et est tenue pour une preuve du bien-fondé de la libre concurrence.
Il s’en suit un usage prescriptif qui voit dans le marché le meilleur dispositif d’allocation des ressources et d’atteinte du bien-être et dans l’État un acteur qui doit instaurer les conditions de la concurrence.
Le théorème se trouve ainsi détaché de la structure qui lui confère son contenu. D’une part, étant donné que rien ne garantit l’unicité du vecteur des prix d’équilibre, le critère de Pareto ne peut discriminer entre des allocations d’équilibre multiples. Celles-ci dépendent fortement des ressources initiales, lesquelles se définissent par des données auxquelles le critère reste indifférent tant il ignore des aspects d’équité.
L’encadrement des politiques monétaire et budgétaire par des règles destinées à orienter les anticipations et les actions des agents privés en fonction de l’utilité collective se rattache à l’idée que le marché possède des mécanismes stabilisateurs
Dépouillé de son sens, l’équivalence entre un équilibre concurrentiel et l’optimalité sert de caution au leitmotiv : « Une économie de marché conduit systématiquement vers un état de plein-emploi des ressources » et, par là même, à la norme de justification des politiques publiques.
Bien que sa validité soit subordonnée à de fortes hypothèses, le théorème d’optimalité est élevé au rang de guide des interventions publiques. La concurrence parfaite est considérée comme un état socialement souhaitable dont la main visible de l’État doit construire l’environnement institutionnel par la mise en place et la protection des droits de propriété et l’atténuation des imperfections au moyen d’actions sur les structures des marchés et le comportement des entreprises.
L’encadrement des politiques monétaire et budgétaire par des règles destinées à orienter les anticipations et les actions des agents privés en fonction de l’utilité collective se rattache à l’idée que le marché possède des mécanismes stabilisateurs. Il en est de même pour les politiques structurelles dont l’objectif est de renforcer le degré de concurrence sur l’ensemble des marchés des produits, du crédit et du travail.
La loi de l’offre et de la demande vise à décrire le processus par lequel la flexibilité des prix parvient à résorber les écarts entre les offres et les demandes
– En quoi la loi de l’offre et de la demande, qui est profondément ancrée, est-elle le talon d’Achille de la théorie du marché ?
– Les théorèmes d’existence et d’optimalité d’un équilibre concurrentiel ont constitué un tournant dans la seconde moitié du XXᵉ siècle au point que l’ouvrage d’Arrow et Hahn, General Competitive Analysis (1971), était mis en avant comme le manifeste du programme de recherche de la théorie dominante.
À la question de la stabilité de l’équilibre, comment la concurrence instaure une cohérence entre des décisions individuelles, la réponse est donnée moyennant une règle d’ajustement baptisée loi de l’offre et de la demande. Cette règle vise à décrire le processus par lequel la flexibilité des prix parvient à résorber les écarts entre les offres et les demandes.
À cet égard, elle fait appel au tâtonnement imaginé par Walras en l’introduisant dans une représentation à la Arrow-Debreu. Ainsi, le commissaire-priseur est chargé de réviser les prix annoncés à chaque instant selon un rythme proportionnel à la valeur de la demande nette. Le prix doit s’élever ou diminuer selon que la demande est supérieure ou inférieure à l’offre, et aucun échange n’est admis avant la détermination des prix d’équilibre.
Par le jeu de ces forces, ces prix apparaissent comme le produit d’ajustements dynamiques. Les conditions de stabilité en équilibre général sont assurées : à partir de prix initiaux quelconques, les allocations d’équilibre émergent suite aux mécanismes concurrentiels de l’offre et de la demande.
Ce mode de résolution du problème de la stabilité est apparu, assez rapidement, hautement problématique, non seulement en raison de l’image d’un marché… centralisé qu’il offre suite à l’interposition du crieur des prix entre les agents, mais aussi à cause des restrictions imposées au domaine de pertinence du processus d’ajustement.
Le théorème élaboré par Sonnenschein (1972, 1973), et étendu par Mantelé (1974) et Debreu (1975), énonce que le système des demandes nettes globales contredit la loi de l’offre et de la demande et met à mal la stabilité.
L’impact de la variation du prix d’un produit est tributaire de l’ampleur de l’effet revenu, dû à la modification du pouvoir d’achat, et de l’effet substitution lié au changement des rapports d’échange entre les biens. Celui-ci se manifeste lorsque la hausse relative du prix d’un bien entraîne la hausse de la demande de l’autre bien.
En revanche, si la baisse corrélative du revenu réel s’accompagne de la baisse de la demande des deux biens, l’effet revenu domine l’effet substitution. La décroissance de la demande, forme nécessaire, requiert que les biens soient des substituts bruts. Dans ce cas, la demande d’un bien est une fonction croissante de la demande de l’autre bien. L’équilibre est stable si les fonctions de demande nette satisfont cette hypothèse de substituabilité brute.
Sollicitée en vue de contourner l’ambiguïté des réactions de l’agent individuel, cette hypothèse revêt un caractère ad hoc. Comme telle, elle ne peut être admise dans la démonstration de la convergence vers l’équilibre. Ainsi que le stipule le théorème de Sonnenschein, les fonctions de demande nettes peuvent avoir des formes quelconques.
Si l’effet revenu l’emporte sur l’effet substitution, la demande de bien diminue alors que le prix relatif diminue sous la pression de la diminution du pouvoir d’achat. Cette découverte négative, selon l’expression de Merleau-Ponty, signale l’incomplétude de la théorie de l’équilibre général concurrentiel. En remettant en cause l’aptitude de la flexibilité des prix à assurer la convergence vers l’équilibre, elle révèle les limites internes de l’articulation entre détermination de l’équilibre et capacité d’autorégulation des marchés.
La théorie de l’équilibre contribue au modelage de cette réalité, en dépit de ses lacunes quant aux modalités de formation des prix
Une conséquence de taille de ces limites tient à la renonciation à cette problématique au profit du rôle exclusif accordé à l’équilibre comme postulat se servant des propriétés d’existence et d’optimalité comme des ressources tacites. Ainsi la microéconomie délaisse l’interdépendance générale en se repliant sur la méthode marshalienne de l’équilibre partiel dans l’analyse des imperfections concurrentielles résultant des pouvoirs de marché, des barrières à l’entrée, de la différenciation des prix, de l’asymétrie d’information.
La concurrence parfaite constitue un étalon d’identification des configurations de marché par la suppression d’au moins des conditions représentatives du succès de marché. Pour sa part, la macroéconomie s’arc-boute à la discipline de l’équilibre, prônée par sa figure de proue, Robert Lucas, dont les normes sont, d’une part, la rationalité optimisatrice et, d’autre part, l’apurement systématique des marchés. Dans cette discipline, l’hypothèse d’anticipations rationnelles et la fiction de l’agent représentatif participent de la présupposition d’un équilibre unique et stable. Ce qui est à démontrer est désormais postulé.
« Pour qu’un objet soit accessible à l’analyse scientifique, il ne suffit pas de l’apercevoir. Il faut encore qu’une théorie soit prête à l’accueillir », écrit François Jacob (1970). Rappeler cette préséance, qui est de plus en plus minorée, permet de dégager trois enseignements. Il plaide contre ce lieu commun, « ce n’est rien qu’une théorie », qui dénie l’influence des concepts et idées sur la réalité.
Dans le même temps, il autorise à soutenir que la théorie de l’équilibre contribue au modelage de cette réalité en dépit de ses lacunes quant aux modalités de formation des prix.
Enfin, il convie à mettre l’accent sur la structure logique de la théorie, loin de proclamations au nom du réalisme, floues et dénuées de rigueur. Opposer à un théorème une opinion ou un sentiment de réalité n’est pas sans faire penser à ce dialogue qu’on rencontre dans Exercices de conversation d’Eugène Ionesco :
Dick : (…) Qu’est-ce qui vous a le plus frappé à Paris ?
Thomas : Personne n’aurait osé me frapper. J’aurais répondu par un direct américain dans le nez, ou par un gauche dans la mâchoire de celui qui aurait essayé de me frapper.