L’Association marocaine des investisseurs en capital (AMIC) a choisi de prendre de l’avance dans un contexte économique porteur. L’AMIC a présenté en partenariat avec Strategy&, une étude stratégique intitulée “Private Equity, the New Transformative Path to 2030”. Loin d’un simple état des lieux, ce document trace une véritable feuille de route pour faire du capital-investissement un moteur de transformation du tissu économique marocain.

Une dynamique sectorielle accélérée, mais encore déséquilibrée

Le capital-investissement marocain est entré dans une nouvelle phase. Le nombre de sociétés de gestion a doublé en dix ans. Les deux dernières générations de fonds ont permis de tripler les levées de capitaux, atteignant 3,9 MMDH en 2024, ainsi que les montants investis dans les entreprises. Le rythme des désinvestissements a lui aussi fortement progressé, traduisant une maturité croissante du marché.

« Tripler les fonds levés, c’est bien. Mais les investir efficacement, c’est encore mieux. Et aujourd’hui, nous avons réussi les deux », observe Jonathan Le Henry, Partner chez Strategy&.

Le Fonds Mohammed VI pour l’investissement joue un rôle moteur. Son effet multiplicateur estimé à trois a contribué à élargir la base d’investisseurs, à attirer de nouvelles sociétés de gestion et à adresser des segments de marché jusqu’alors délaissés.

Mais cette dynamique reste incomplète. Une polarisation s’est installée : les opérations se concentrent sur des tickets très faibles ou très élevés, alors que le segment intermédiaire, compris entre 20 et 100 millions de DH, demeure sous-exploité. En parallèle, les prises de participation majoritaires ont presque disparu, passant de 41% à seulement 6% des montants investis en moins de deux décennies.

« L’absence d’opérateurs spécialisés sur les tickets intermédiaires fragilise une partie du tissu économique, notamment les PME en phase de croissance ».

Également, un autre point de vigilance est la dépendance persistante aux bailleurs de fonds internationaux, alors que les investisseurs institutionnels marocains restent sous-représentés.

« Notre industrie, jadis marginale, est aujourd’hui un acteur central du financement des entreprises. Mais cette dynamique ne pourra se maintenir que si nous renforçons la base d’investisseurs locaux, diversifions les produits et structurons un écosystème propice à l’innovation », affirme Hassan Laaziri, président de l’AMIC.

Une feuille de route pour 2030 autour de trois priorités

Pour structurer la transformation du secteur à l’horizon 2030, l’étude propose une stratégie articulée autour de trois axes.

L’objectif affiché est clair : atteindre un rythme annuel de 5 à 6 MMDH levés, tout en portant à 70% la part des investisseurs marocains dans les fonds opérant au Maroc

Le premier axe vise à renforcer l’ancrage local de l’industrie. Il s’agit d’élargir la base des investisseurs nationaux, notamment en mobilisant davantage les family offices, et de soutenir l’émergence de nouveaux acteurs capables d’accompagner la croissance des entreprises.

« Dynamiser l’investissement marocain, ce n’est pas un slogan, c’est une nécessité. Il faut faire émerger les futurs champions industriels et structurer une base d’investisseurs solides, engagés sur le long terme », insiste Jonathan Le Henry.

Le deuxième axe repose sur l’internationalisation. L’étude préconise de renforcer l’attractivité de la place marocaine pour les investisseurs étrangers et de favoriser la projection des entreprises marocaines à l’international. Cela passe par la performance financière, mais aussi par l’accompagnement stratégique des entreprises.

« Il ne s’agit plus seulement de financement, mais d’intelligence technique. À l’heure des transitions, les fonds doivent aider les entreprises à franchir des paliers en matière de gouvernance, d’ESG ou d’innovation », souligne Jonathan Le Henry.

Enfin, le troisième axe consiste à consolider le dialogue public-privé pour institutionnaliser le développement du capital-investissement. Dans cette perspective, l’AMIC est appelée à jouer un rôle de catalyseur pour faire converger les efforts des investisseurs, des autorités de régulation et des politiques publiques.

Pour Hassan Laaziri, « le capital-investissement est bien plus qu’un outil de financement. C’est un levier de transformation pour bâtir des entreprises plus solides, plus responsables et plus compétitives ».

Cette stratégie, ambitieuse mais réaliste, vise une double contribution. D’un côté, elle entend renforcer la performance des entreprises, en accompagnant leur montée en gamme. De l’autre, elle ambitionne de répondre aux grands enjeux socio-économiques du pays, en stimulant la création d’emplois, l’inclusion financière et l’innovation.

Plus qu’un outil de financement, un levier de transformation durable

Au-delà des flux financiers, l’étude met en avant la capacité du capital-investissement à transformer profondément les entreprises. Cette transformation repose sur plusieurs leviers structurants : amélioration de la gouvernance, évolution des modèles managériaux, adaptation aux enjeux ESG et soutien aux transitions générationnelles, en particulier dans les entreprises familiales.

« Pour gagner à l’export, il ne suffit pas d’injecter du capital. Il faut transformer l’entreprise dans sa structure, son management, son organisation », affirme Jonathan Le Henry. « Le private equity est un accélérateur de compétitivité. Il permet aux entreprises de passer un cap, d’affronter la concurrence internationale et de viser une croissance durable ».

Cette capacité de transformation se reflète dans les résultats. Le nombre de PME marocaines exportatrices a augmenté de plus de 30% entre 2016 et 2022. Derrière cette performance, on retrouve souvent l’intervention de fonds d’investissement qui ont accompagné les entreprises dans leur structuration et leur expansion à l’international.

L’étude insiste également sur le rôle du capital-investissement dans la diffusion des bonnes pratiques ESG, l’innovation produit et la montée en compétence des équipes dirigeantes. Ces dimensions non financières sont désormais au cœur de la création de valeur, notamment dans les secteurs industriels, technologiques ou à fort impact social.

« Le capital-investissement est une boussole. Il guide la transformation en profondeur de notre économie. Il ne s’agit pas simplement de créer de la valeur financière, mais de construire des entreprises durables, inclusives et adaptées aux défis de demain ».

Cette vision élargie du private equity en fait un instrument clé de souveraineté économique. L’étude le présente comme un outil stratégique pour accélérer la croissance, consolider le tissu productif national et affirmer la place du Maroc dans les chaînes de valeur régionales et internationales.

Des défis encore à relever pour concrétiser les ambitions

Malgré la dynamique engagée et les avancées notables, plusieurs freins continuent de limiter le plein essor du capital-investissement au Maroc. Ces contraintes concernent aussi bien le cadre réglementaire que la diversité des instruments financiers disponibles.

Sur le plan fiscal, la TVA sur les frais de gestion reste un point bloquant pour les sociétés de gestion

L’absence d’un régime fiscal de groupe, ainsi que la limitation de l’univers d’investissement des OPCC, freinent également la capacité des acteurs à diversifier leurs stratégies et à intervenir sur des segments complexes.

« Le cadre réglementaire marocain est globalement protecteur et transparent, ce qui constitue un atout. Mais il faut désormais passer à une nouvelle phase d’adaptation pour lever les blocages résiduels », estime Jonathan Le Henry.

Par ailleurs, certains produits restent absents du marché, comme les fonds de dette, les plateformes multi-stratégies ou encore les véhicules dédiés au restructuring. Le développement de ces outils apparaît essentiel pour couvrir l’ensemble des besoins des entreprises marocaines, notamment celles en transition ou en mutation.

Le secteur souffre aussi d’un déséquilibre entre l’offre croissante des fonds et le nombre encore limité d’équipes de gestion capables d’intervenir sur les segments intermédiaires. Cette lacune menace l’accessibilité du financement pour de nombreuses PME à fort potentiel.

Enfin, la structure actuelle des levées de fonds reste trop concentrée. Les investisseurs institutionnels marocains, bien que plus présents qu’auparavant, représentent toujours une minorité. Leur mobilisation reste une priorité.

« Si nous voulons faire du private equity un pilier stratégique du Maroc de demain, il faut élargir la base des investisseurs, stimuler l’innovation financière et renforcer notre capacité à adresser tous les segments du tissu économique », conclut Hassan Laaziri.