Dans un entretien accordé à Médias24 à propos de l’article publié récemment dans African Archaeological Review, le professeur Youssef Bokbot revient sur les découvertes archéologiques majeures dans la péninsule Tingitane, notamment dans la région de Tanger. Il est l’un des trois auteurs de la publication et chercheur à l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (INSAP). Ces travaux offrent un éclairage nouveau sur les pratiques funéraires des populations de l’âge du bronze, entre 2200 et 1000 avant notre ère.
Complémentarité entre les sites de Tanger et d’Oued Laou
La zone de la péninsule Tingitane est plus ou moins connue, par rapport à Oued Laou« , explique le chercheur. « Elle a bénéficié de recherches archéologiques dans les années 1950-1960, notamment en raison de la proximité de Tanger, ville alors internationale. Beaucoup de médecins et de militaires y ont mené des fouilles à titre amateur ».
À l’époque, la connaissance des sociétés de l’âge du bronze reposait surtout sur les nécropoles. « On savait qu’entre 1800 et 900 av. J.-C., il y avait des populations, mais on les connaissait essentiellement à travers leurs lieux d’inhumation », précise-t-il. Or, les fouilles menées à Oued Laou ont permis de localiser des habitats – un complément essentiel aux données issues des tombes découvertes dans la région de Tanger. « À Oued Laou, on a l’habitat, là où les autochtones ont vécu, et à Tanger, on a là où ils ont inhumé leurs morts ».
Une avancée majeure : datation précise des nécropoles
La réelle avancée de cette campagne de fouilles réside dans l’étude approfondie de trois nécropoles. « La typologie des monuments funéraires était plus ou moins connue, mais nous avons affiné les classifications établies dans les années 50-60. Et surtout, nous avons enfin pu les dater avec précision », souligne le professeur Bokbot. Jusqu’alors, les nécropoles de la région tangéroise étaient globalement attribuées à l’âge du bronze, sans cadre chronologique précis. « Les datations que nous avons obtenues constituent une véritable révolution pour la connaissance archéologique« .
Parmi les structures mises au jour figurent les tombes mégalithiques, construites avec de grandes dalles de pierre. « Le terme mégalithique signifie précisément cela : méga, grand, et lithique, pierre. Il s’agit donc de monuments formés de blocs imposants, que nous pouvons désormais inscrire dans une chronologie bien définie », ajoute le chercheur.

Des tombes monumentales et un lien avec la péninsule ibérique
Le professeur Youssef Bokbot souligne que ce type de monuments funéraires mégalithiques n’est pas un phénomène isolé : « Ce phénomène est très connu en Europe, touchant de façon éphémère l’Afrique du Nord ». Mais dans la région de Tanger, les recherches récentes révèlent une densité inattendue de ces structures.
Les datations effectuées dans le cadre de ces fouilles ont aussi repoussé de manière significative l’horizon chronologique initialement envisagé : « Ces datations vont jusqu’à 2100 avant Jésus-Christ, ce qui était clairement bien au-delà de nos espérances », se félicite notre professeur.
L’un des éléments les plus saisissants de cette découverte réside dans la forte similarité entre les monuments de la région de Tanger et ceux retrouvés de l’autre côté du détroit de Gibraltar, notamment du côté de Cadix ou Huelva : « Il se pourrait même qu’il s’agisse de la même population« , envisage notre interlocuteur.
L’évolution des techniques de navigation à l’âge du bronze
Ces similarités culturelles et architecturales entre les deux rives du détroit de Gibraltar trouvent leur explication dans l’évolution progressive des techniques de navigation à l’âge du bronze, comme le souligne le professeur Bokbot. Avant 3000 avant J.-C., les échanges maritimes restaient limités en raison de la fragilité des embarcations : « Le contact n’était pas facile parce que les individus naviguaient avec de petites barques qui ne peuvent pas s’aventurer en haute mer ». Ces navigateurs préhistoriques pratiquaient le cabotage, c’est-à-dire une navigation côtière guidée par les repères terrestres, limitant considérablement les possibilités de traversée du détroit.
Mais avec le temps, des avancées techniques et intellectuelles ont permis de repousser ces limites : « Pour affronter la haute mer, d’abord, il faut des barques beaucoup plus grandes. Et deuxièmement, il faut avoir des connaissances astronomiques ». Selon Pr. Bokbot, ces savoirs étaient déjà acquis vers 2.400 avant J.-C, ce qui a ouvert la voie à une intensification des échanges entre le nord du Maroc et la péninsule ibérique.
Des peintures rupestres inédites dans le nord du Maroc
Ces sépultures récemment mises au jour dans la péninsule de Tingitane ne sont pas isolées : elles sont associées à des abris ornés de peintures rupestres, une découverte inédite pour l’extrême nord-ouest du Maroc. « On y voit des personnages dessinés dans un style naturaliste « , explique le professeur Youssef Bokbot. Il s’agit de la première fois que de telles représentations picturales sont découvertes dans cette région, ouvrant ainsi une nouvelle voie de recherche archéologique et anthropologique.

Les études sur ces peintures sont encore à un stade préliminaire, mais les perspectives sont prometteuses : « On espère qu’elles nous donneront plus d’informations par rapport aux populations, puisqu’il y a des représentations humaines ou anthropomorphes », ajoute Pr. Bokbot. Ces éléments visuels pourraient en effet offrir des indices précieux sur les individus, leurs identités et leurs croyances.
Plus encore, certaines de ces représentations pourraient dater d’une période bien antérieure à l’âge du bronze. « Il est fort possible qu’une partie de ces peintures remontent à une époque préhistorique beaucoup plus lointaine, jusqu’entre 7.000 et 12.000 avant Jésus-Christ « , estime le chercheur. Si cette datation se confirme, elle constituerait un véritable bouleversement dans la compréhension des premières expressions symboliques et religieuses dans la région. À travers ces représentations, les chercheurs espèrent ainsi remonter aux origines des connexions religieuses entre les deux rives du détroit, révélant potentiellement des liens de croyances partagées remontant à plus de 12.000 ans.
Objets exogènes : une preuve de réseaux d’échanges très vastes
Les sépultures récemment fouillées dans la région de Tanger livrent non seulement des structures funéraires impressionnantes, mais également des objets qui permettent de mieux comprendre le niveau de civilisation de ces populations et les réseaux d’échange dans lesquels elles étaient insérées.
Parmi ces objets, des fragments de céramique occupent une place particulière. « On a trouvé des vases qui sont de tradition chypriote, sachant que l’ile de Chypre est située à 4.500 km du nord-est du Maroc », précise notre interlocuteur. Une telle présence témoigne de l’existence d’échanges commerciaux et culturels à très longue distance, qui mettent en évidence une activité des autochtones du nord du Maroc dans les réseaux méditerranéens de l’âge du bronze, contrairement à l’idée véhiculée à l’époque coloniale ou même post-coloniale décrivant la zone comme marginalisée.
Le Cromlech de M’zora : monument mégalithique et mémoire céleste
Ces découvertes font également écho à un autre site majeur situé à quelques kilomètres de Tanger : le Cromlech de M’zora, près d’Asilah. Ce monument mégalithique, l’un des plus imposants du Maghreb, est constitué d’un cercle de pierres dressées (menhirs) de plus de 60 mètres de diamètre. Certaines de ces pierres atteignent plus de 4 mètres de hauteur. « Sur ces menhirs, il y a des cupules qui ont été creusées à main d’homme », poursuit Pr. Bokbot.

Les études menées sur le Cromlech de M’zora ont mis en évidence une dimension astronomique. Ce monument mégalithique aurait été érigé, selon le professeur Youssef Bokbot, entre 1.500 et 1.800 avant J.-C. pour commémorer un événement céleste exceptionnel : l’apparition d’une comète. « Les autochtones ont vu une comète dans le ciel et ont décidé d’immortaliser l’événement, comme s’ils voulaient créer un mémorial », explique-t-il.
L’ampleur et la singularité du site ont suscité fascination et légendes, y compris durant l’Antiquité. » Ce monument est tellement grandiose qu’à l’époque romaine, l’armée croyait qu’il abritait la tombe du géant Antée », raconte Pr Bokbot. Ce personnage mythologique, mari de la reine Tingis, aurait régné sur la Maurétanie Tingitane et affronté Héraclès (Hercule) dans un célèbre mythe grec. Le récit prétend qu’après l’avoir vaincu, Héraclès aurait permis l’ensevelissement d’Antée dans ce site colossal, renforçant ainsi son aura légendaire. Convaincu d’y découvrir un squelette de géant, un général romain avait même entrepris des fouilles sur le site, en vain.
Environ 2.000 ans plus tard, lors des années 1930, un archéologue militaire espagnol entreprend des fouilles sur le Cromlech de M’zora. « Il a vandalisé le monument et n’a laissé aucune traçabilité », déplore notre chercheur. Malgré l’absence de sources officielles, des témoignages oraux persistants alimentent le mystère. « Les ouvriers de l’époque nous ont raconté qu’ils avaient trouvé des coffres contenant des objets tels que des armes, etc. », relate-t-il.
Le Cromlech de M’zora ne se distingue pas seulement par sa taille monumentale ou son ancienneté : il cristallise aussi les tensions historiographiques autour de l’origine des civilisations nord-africaines ». C’est un monument unique en son genre en Afrique du Nord « , affirme notre interlocuteur. Mais son importance archéologique n’a pas toujours été reconnue à sa juste valeur. Dès leur découverte, ces vestiges ont été interprétés à travers un prisme biaisé. « A leur arrivée, les archéologues français ont estimé que ce monument ne pouvait pas être l’œuvre des populations locales », souligne-t-il.
Cette position reflétait une vision colonialiste tenace, selon laquelle les grandes réalisations matérielles ne pouvaient être attribuées qu’à des influences extérieures. « Pour eux, c’était un groupe européen qui s’était infiltré en Afrique du Nord à cette époque, entre 1500 et 1800 avant J.-C., et l’avait érigé », explique le chercheur. Une telle lecture évacuait d’emblée la possibilité que les sociétés locales aient pu développer des formes architecturales, religieuses et scientifiques complexes de manière autonome.
« C’est précisément contre ces stéréotypes que l’archéologie actuelle se mobilise », affirme-t-il. En documentant rigoureusement les capacités techniques, les croyances religieuses et les réseaux d’échange des sociétés préhistoriques nord-africaines, les nouvelles recherches comme celles menées à la péninsule Tingitane rétablissent une vérité longtemps niée : la profondeur et la richesse des civilisations anciennes du Maghreb.
L’ADN pour confirmer l’origine autochtone des populations
La prochaine étape dans cette entreprise de réhabilitation historique, selon le professeur Youssef Bokbot, consistera à faire parler l’ADN. « On va faire analyser ADN des squelettes trouvés dans ces tombes, et on est quasiment certains que l’analyse va prouver qu’il s’agit de populations locales », annonce-t-il avec assurance.
« Ça fait partie du débat concernant la prétendue présence des Phéniciens en Afrique du Nord », insiste le le chercheur. Une des pierres angulaires de ce débat est le statut même de Carthage. « Tout le monde croyait que c’était une ville phénicienne alors que c’est une ville numide« , affirme-t-il de manière tranchée.
Dans la même veine, il remet en cause la vision traditionnelle de Lixus, l’un des sites les plus emblématiques du nord du Maroc. Situé près de Larache, à l’embouchure de l’oued Loukkos, Lixus est souvent présentée, dans la littérature archéologique héritée de l’époque coloniale, comme une fondation phénicienne.
« Elle aussi n’est pas une ville phénicienne, c’est une ville autochtone », déclare-t-il avec conviction, en évoquant les niveaux les plus profonds atteints lors de fouilles menées par un archéologue espagnol, où ont été identifiés des niveaux « purement autochtones ».
Ce réexamen de l’histoire antique du Maroc révèle aussi la persistance de visions héritées de paradigmes coloniaux, que certains chercheurs continuent, selon le Pr. Bokbot, à reproduire sans remise en question. « Lixus est considérée comme une ville phénicienne. Les Phéniciens qui sont venus de Tyr au Liban l’auraient fondée », déplore-t-il. Pour lui, la réalité historique est tout autre : « Depuis 1989, je dis non. Lixus est une ville autochtone. Et les Phéniciens sont venus pour pratiquer le commerce avec les populations locales qui existaient ».
« Les Phéniciens n’ont jamais conquis de terres ni administré de territoires. Leur présence était limitée à des activités commerciales, établissant des comptoirs côtiers. Ils amènent leurs barques, voient un village depuis la mer, s’installent près des côtes et commencent à troquer ».
La redéfinition du rôle des populations locales dans l’histoire antique de l’Afrique du Nord ne repose plus uniquement sur des arguments archéologiques. Elle s’appuie désormais sur des preuves génétiques incontestables. « C’est ce que vient de démontrer une étude ADN publiée le mois dernier dans Nature, menée par des chercheurs de Harvard (États-Unis) et de l’Institut Max Planck (Allemagne) », explique le professeur Youssef Bokbot.
L’étude, d’une ampleur inédite, a porté sur 210 squelettes exhumés dans plusieurs villes dites « phéniciennes », dont Carthage et Lixus. Ses conclusions sont sans équivoque : « Ils ont constaté que moins de 3 % des individus analysés avaient une origine phénicienne. Et ils en ont déduit que Carthage n’était pas une ville fondée par les Phéniciens ».
Pour le Pr. Bokbot, ces résultats confirment ce qu’il affirme depuis plus de trente ans : la thèse d’une origine étrangère de ces cités ne tient pas. « Toutes ces villes qualifiées de phéniciennes, y compris Lixus, sont en réalité des fondations autochtones. Les Phéniciens n’ont été que des commerçants de passage ».