Ce monde n’a plus rien de familier. Les normes internationales s’effondrent, les règles d’hier semblent balayées. « Même ceux censés donner l’exemple se permettent aujourd’hui de mentir sans retenue », déplore Mo Ibrahim lors de l’Ibrahim Governance Weekend 2025 à Marrakech. Le nationalisme s’impose comme un nouveau langage commun, « qu’il prenne la forme d’un ‘America first’ ou d’un ‘moi d’abord’ ailleurs ».

Face à ce basculement global, l’Afrique glisse vers l’angle mort. Les conflits se multiplient. « Le Soudan, mon pays, est aujourd’hui totalement détruit. Douze millions de personnes déplacées, deux millions de réfugiés, des infrastructures anéanties… Et pourtant, silence total. Aucun écho, ou presque ».

Dans un contexte où l’aide internationale se contracte, l’alerte est claire : « Compter sur la générosité des autres ? Ce n’est ni fiable, ni sérieux. C’est même, soyons honnêtes, un peu stupide ». La dépendance n’est plus une option. L’Afrique doit se tourner vers elle-même.

Les ressources sont là. Le continent est riche. « Mais notre population reste pauvre parce que la gestion est mauvaise. Mauvaise dans nos pays, mauvaise dans nos ressources, mauvaise dans la façon dont nous nous traitons les uns les autres ». Une vérité brute, posée sans détour.

Le déséquilibre est aussi financier. Chaque année, entre 80 et 100 milliards de dollars quittent illégalement l’Afrique. « C’est plus que tout ce qu’on nous donne en aide au développement ou en humanitaire. Ce sont nos ressources. Et on les laisse filer ». Pour lui, mettre fin à ces fuites, c’est une condition minimale. « Il faut lutter contre la corruption, assainir nos flux, investir chez nous ».

Le raisonnement est implacable : « Si nous n’avons pas confiance dans nos pays, pourquoi quelqu’un d’autre en aurait ? Si nous n’investissons pas nous-mêmes dans nos économies, qui le fera à notre place ? ». Rien ne viendra de l’extérieur si l’intérieur reste fragile.

Même incohérence sur la question de la souveraineté. « On aime parler d’Union africaine. Mais on ne la finance même pas. Ce n’est pas acceptable ».

Au-delà des finances, c’est la gouvernance qui est en jeu. « Trop de dirigeants veulent chanter ou réciter des poèmes à leur peuple. Ce qu’on attend d’eux, ce sont des chiffres. Quand on est président, on est comme un directeur : on rend des comptes à un board. On doit savoir ce qui monte, ce qui baisse, et pourquoi ».

C’est dans cette optique que la fondation Mo Ibrahim produit l’Indice de gouvernance africaine. »Il faut des données, pas des slogans. C’est la seule façon d’avancer. On ne peut pas gouverner à l’aveugle ».

L’aide publique au développement : la fin d’une époque

Le Maroc fait partie des pays africains touchés par la vague de désengagement des bailleurs internationaux. En mars 2025, les États-Unis ont acté la suppression totale des aides bilatérales via l’USAID, soit 32 millions de dollars pour le seul royaume.

C’est l’un des signaux les plus visibles d’un tournant global. La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni… tous réduisent leur aide, pendant que l’Afrique perd 11 points de part dans l’APD mondiale en une décennie. Elle passe de 37,6% en 2013 à 26,7% en 2023.

Derrière les chiffres, un basculement : l’aide n’est plus une priorité stratégique pour les grandes puissances. Même les institutions multilatérales (FMI, Banque mondiale, BEI) restent à la traîne sur leurs propres réformes. Et l’Afrique, avec 6,5% des droits de vote au FMI pour 19% de la population mondiale, continue de peser peu.

Le climat dévore le développement, sans compenser

Malgré les engagements internationaux, l’Afrique reçoit moins de 3% des financements climat mondiaux. En 2021/2022, elle n’a capté que 36,1 milliards de dollars sur 1.300, dont seulement 13 milliards pour l’adaptation. Pourtant, les besoins estimés à partir des NDC dépassent 1.600 milliards et sont largement sous-estimés.

Pire encore, une part importante de ces financements dits « climat » vient en réalité rediriger les fonds de l’aide au développement, au lieu de les compléter. Pour beaucoup d’États africains, c’est une double peine : moins d’aide traditionnelle, et un financement climat qui ne couvre ni les pertes ni les urgences.

Des objectifs déconnectés des moyens

Les besoins explosent, les moyens stagnent. Le Maroc, par exemple, affiche un taux d’exécution intermédiaire de l’Agenda 2063 entre 40% et 69% selon les thèmes. Au niveau continental, seuls 13 pays dépassent 50% de mise en œuvre.

D’ici 2100, l’Afrique devra créer 20 millions d’emplois chaque année pour absorber sa population active. Pourtant, seuls 6% des ODD sont aujourd’hui sur la bonne trajectoire, et le financement annuel à mobiliser pour les « moonshots » de l’Agenda 2063 est estimé à 330 milliards USD.

Le Maroc consacre 3,5 milliards $ par an au service de la dette extérieure, un poids lourd pour les finances publiques. Sur le continent, la dette extérieure publique a presque doublé en 10 ans pour atteindre 690 milliards $. Elle absorbe 13,6% des dépenses publiques en moyenne, soit deux fois plus que la santé.

Les fuites de capitaux aggravent la situation. 90 milliards $ s’envolent chaque année par des flux financiers illicites, davantage que toute l’aide reçue. L’essentiel est lié à la manipulation des prix d’exportation, notamment dans les secteurs extractifs.

Une fiscalité encore trop faible

Le Maroc fait partie des rares pays africains à dépasser 20% de ratio impôts/PIB, avec un effort notable sur la fiscalité foncière (1,5% du PIB). Mais la moyenne africaine reste à 16%, loin des standards OCDE (34%).

Plus de la moitié des Africains vivent dans des pays où les recettes fiscales ne franchissent pas le seuil de 15%, jugé minimum pour le développement. Les exonérations fiscales coûteraient à elles seules 55 milliards $ par an.

Des ressources dormantes : caisses de retraite, diaspora, fonds souverains

Peu mobilisés, ces gisements de financement pourraient pourtant être stratégiques. L’Afrique dispose de 130 milliards $ en fonds souverains et de 220 milliards $ en caisses de retraite. Les transferts de la diaspora représentent 90 milliards $ par an, soit plus de 10% du PIB dans plusieurs pays. Mais ces ressources restent peu canalisées vers l’investissement productif.

Vers une souveraineté financière ? Les leviers africains

Le Maroc, membre actif de la ZLECAf, s’inscrit dans les dynamiques continentales en faveur d’une intégration plus profonde. La création d’institutions comme l’African Investment Bank ou l’African Monetary Fund est en projet. L’objectif : sortir d’une logique de dépendance pour aller vers une architecture financière africaine.

Le rapport plaide pour que 75% à 90% des financements de l’Agenda 2063 proviennent de ressources internes, grâce à la mobilisation fiscale, aux réserves des banques centrales, aux marchés des capitaux locaux et aux réformes institutionnelles. Une réorientation massive, plus nécessaire que jamais.