Nichée sur les collines de Bouskoura, à une quinzaine de kilomètres au sud de Casablanca, l’Académie du Raja Athletic Club vit un tournant. En adhérant au nouveau modèle de formation initié par la Fédération royale marocaine de football (FRMF), le Raja délègue la gestion de son centre de formation, créé en 2021, à Evosport, filiale de l’UM6P, afin de renouer avec son glorieux passé de club formateur.
Les Verts ne sont pas des bleus en matière de formation de jeunes. Accrochés aux murs, les portraits de Abdelmajid Dolmy et Badr Benoun témoignent d’une époque où l’institution était une fabrique à talents. Cependant, ce savoir-faire s’est quelque peu effrité au fil du temps, sous l’effet des difficultés économiques et de la pression populaire.
Ces contraintes récentes ont poussé le club à privilégier les résultats immédiats et à consacrer l’essentiel de ses ressources financières à l’équipe première, au détriment de la formation. Sans surprise, les joueurs préformés ou formés qui sont régulièrement convoqués chez les professionnels cette saison ne sont pas légion.

Une anomalie à laquelle tente de remédier le nouveau projet de formation, déclinaison d’une vision de la FRMF, qui aura un impact positif et durable sur le football national ainsi que sur l’avenir des footballeurs en herbe. En contrepartie, le Raja profitera d’une mise à niveau de son centre de formation, lui permettant d’atteindre les standards de la haute performance.
Le club aux trois « Ligue des champions » aura également la possibilité de signer un joueur professionnel contre une somme forfaitaire. Qui sait, ce pourrait être l’un de ces deux jeunes, vêtus de survêtements aux couleurs du Raja. Cartable sur le dos, ils se dirigent vers le restaurant, longeant un espace vert où une dizaine de leurs camarades ramassent les déchets qui jonchent le gazon, dans le cadre d’une opération de sensibilisation à l’écocitoyenneté.
Leurs pas pressés trahissent une forme d’impatience. Après une matinée passée en classe, ils ont sans doute hâte de recharger leurs batteries avant d’aller fouler l’une des cinq pelouses que compte l’Académie pour l’entraînement de l’après-midi. Derrière leur air détendu se cache un grand talent. Ils font partie des 120 jeunes qui ont le privilège d’intégrer la première promotion du nouveau modèle de formation.
Répartis en six catégories, des U13 aux U18, certains étaient déjà présents l’année dernière, tandis que d’autres ont dû passer des tests cet été pour gagner leur place. « Lors de notre évaluation initiale à l’Académie du Raja et au centre de formation du Wydad, nous avons constaté que le niveau des jeunes était moyen. Pour y remédier, nous avons organisé des journées de détection à l’échelle du Grand Casablanca », se remémore Fathi Jamal, directeur technique national adjoint chargé de l’optimisation de la formation.
Ces journées ont permis de sélectionner 64 joueurs nés en 2008 et 2009, invités par la suite au Complexe Mohammed VI pour un second rassemblement. « Nous avons alors procédé à une nouvelle sélection en intégrant les joueurs issus des centres de formation des deux clubs. C’est ainsi que nous avons constitué les noyaux des groupes actuellement en formation au Raja et au Wydad », explique Fathi Jamal. Ils ont tous pour point commun un grand potentiel footballistique. Près de la moitié réside en permanence à l’Académie.
« Les plus jeunes habitent avec leurs parents afin de grandir dans un environnement familial », explique Maha Nabil, directrice du centre de formation, sous l’ombrelle d’Evosport et de la FRMF. « Notre objectif n’est pas uniquement de former des joueurs, mais aussi des citoyens respectés et respectables », assure-t-elle avec conviction. C’est dans cette optique que s’inscrit ce programme ambitieux, fondé sur un modèle sport-études alliant excellence académique et développement sportif de haut niveau.
Les plus talentueux et persévérants réaliseront leur rêve en devenant footballeurs professionnels. Ceux qui n’auront pas cette chance auront certes le cœur brisé, mais ils quitteront le centre avec un solide bagage scolaire, leur ouvrant la voie vers un diplôme d’études supérieures ou une formation professionnelle.
Une nécessité, au regard du taux de professionnalisation en sortie de centre qui reste faible comparé à d’autres secteurs d’activité. « Nous estimons qu’il faudra au moins trois ans pour récolter les premiers fruits de nos efforts », annonce Maha Nabil. « L’objectif principal de cette première année est d’établir un cadre et une structure professionnels, tout en développant les compétences des entraîneurs marocains », précise Jean-Marc Nobilo, directeur technique du centre de formation du Raja, où Médias24 vous plonge à travers un reportage en immersion exclusive.
« Être au contact des pros au quotidien est une source de motivation pour nos jeunes », Maha Nabil
Des étoiles plein les yeux, les jeunes du centre de formation n’hésitent pas à s’adresser poliment à leurs aînés de l’équipe première, qui flânent dans les couloirs en attendant le début de leur séance d’entraînement. « Être au contact des pros au quotidien est une source de motivation pour nos jeunes », affirme Maha Nabil, tout en signalant à deux retardataires qu’ils sont attendus pour le déjeuner, l’un des quatre repas servis quotidiennement. Animée d’une mission, Maha Nabil ne lâche pas ses protégés d’une semelle.
« Lorsqu’on gère 120 jeunes, chaque jour apporte son lot de surprises », sourit-elle. « Le matin, je m’assure que tous les joueurs sont bien présents en classe et que la discipline y règne. J’effectue ensuite une tournée dans les chambres pour vérifier que les chambres sont faites. Un surveillant m’appuie dans ces tâches ».
Maha Nabil veille à la bonne marche de tous les aspects de la vie quotidienne des jeunes en formation, financés par un Fond national de formation et géré par Evosport. Du transport à l’alimentation, en passant par la scolarité et l’hébergement. « Nous sommes également amenés à rencontrer des parents à la suite d’incivilités ou d’un mauvais comportement d’un joueur. Une réunion est alors organisée avec le directeur de la formation, Jean-Marc Nobilo, l’entraîneur du joueur et ses parents afin d’en débattre et de décider de la sanction appropriée », souligne-t-elle.
Des sanctions qui peuvent aller jusqu’à une suspension des entraînements pour une période déterminée. Un crève-cœur pour des footballeurs qui ne vivent que pour le ballon rond. C’est également une manière de leur rappeler qu’il n’y a pas que le foot dans la vie. Le message semble avoir été reçu.
« Il est parfois difficile de gérer le stress du football et des études, car nous pensons constamment à notre avenir sportif », avoue Karim Saadi, attaquant en catégorie U17. « Mais nous nous efforçons d’obtenir un diplôme pour assurer notre avenir, au cas où nous ne réussirions pas dans le foot », poursuit ce fan de l’avant-centre uruguayen Luis Suarez, qui se décrit comme un attaquant moderne sans pour autant ignorer sa marge de progression.
« Je suis puissant, rapide et possède une bonne détente, mais je dois améliorer mon accélération et mon pied gauche », concède-t-il avant de s’éclipser pour se préparer aux cours de l’après-midi, après une séance d’entraînement matinale intense. « Nous insistons sur l’importance de la scolarité, car avoir un plan B est indispensable. L’école étant sur place, les joueurs bénéficient d’un encadrement scolaire renforcé, avec des cours de soutien et des professeurs qui se déplacent jusqu’ici », affirme Maha Nabil.

Le matin, les U13, U14 et U15 s’installent dans des salles de classe spacieuses et ensoleillées. Même si les téléphones sont confisqués le temps du cours, les professeurs doivent parfois redoubler d’efforts pour maintenir l’attention des élèves, dont la concentration est mise à rude épreuve par l’écho des séances animées sur les terrains, où les U16, U17 et U18 s’époumonnent sous les instructions des coachs.
« Nous avons également instauré un suivi psychologique, avec une psychothérapeute qui offre bénévolement ses services deux fois par semaine. Au départ, nous établissons une liste des joueurs nécessitant un suivi, mais petit à petit, ce sont les joueurs eux-mêmes qui en font la demande », nous explique la directrice du centre.


Bref, rien n’a été laissé au hasard pour guider ces jeunes vers les sommets. En matière de nutrition, les repas sont soigneusement préparés pour répondre aux besoins spécifiques de chaque catégorie et sont servis dans un espace où résonnent les rires des jeunes. Réminiscence de son passé de formateur, Lassaad Chabbi, l’entraîneur de l’équipe première, n’hésite jamais à partager un repas et engager la discussion avec les jeunes de l’Académie.
Bien que la plupart des infrastructures de formation soient déjà prêtes, l’Académie du Raja nécessite encore quelques retouches, comme un coup de peinture et la réfection de certaines zones. Toutefois, des progrès notables sont à signaler, même si les travaux ne sont pas encore totalement achevés.

En attendant la livraison du terrain en pelouse naturelle, « l’ajout d’un second terrain synthétique a grandement facilité l’organisation des entraînements », se réjouit Jean-Marc Nobilo. Nommé pour une durée de trois ans en septembre 2024 par la FRMF et Evosport à la tête du centre de formation du Raja, le technicien français apporte dans ses bagages une riche expérience acquise dans les centres de formation les plus réputés de France, tels que Le Havre, Auxerre et le Paris FC.
La formation des jeunes n’a plus de secret pour Jean-Marc Nobilo, qui sait pertinemment que pour former de grands joueurs, il faut d’abord former de bons éducateurs. « Les entraîneurs évoluent dans un cadre précis, avec une méthodologie claire, un programme d’entraînement défini et des objectifs bien établis », explique-t-il.
« Ils sont également soumis à une évaluation pédagogique à travers des séances supervisées. Depuis janvier, j’interviens directement sur le terrain pour illustrer les principes que nous souhaitons mettre en place », ajoute-t-il. Amine Bourkadi, Rachid Soulaimani, Hamid Nater et tant d’autres ex-joueurs du Raja ont la lourde tâche de préparer les jeunes du centre au plus haut niveau. Un honneur mais aussi une pression de tous les instants.

D’autant que dans ce nouveau modèle de formation, aucun formateur n’a la garantie de poursuivre l’aventure au-delà de la fin de saison en cas de mauvaise évaluation. « Nous essayons d’appliquer les instructions du directeur technique à la lettre », promet Rachid Soulaimani, entraineur des U17, ancien joueur du Raja et ex-international marocain.
« Nous bénéficions d’une formation rigoureuse, ce qui nous permet d’offrir aux jeunes un encadrement de qualité. Notre priorité est de les faire progresser tactiquement, mentalement et techniquement. Les premiers résultats sont très encourageants », souligne-t-il. Jean-Marc Nobilo, qui nous a chaleureusement accueillis quelques minutes plus tôt pour nous présenter les principes qui guident ce nouveau modèle de formation, est totalement dévoué à sa mission, « Car quand on aime, on ne compte pas », affirme-t-il.

« Notre journée type débute à 8h30 avec une réunion entre entraîneurs, suivie de la supervision des entraînements », détaille-t-il. « Nous gérons également tout l’aspect hors sportif, incluant la scolarité, l’internat et la restauration. Le week-end est consacré à l’observation des matchs pour évaluer les joueurs et les entraîneurs, en lien avec nos orientations de travail”, ajoute-t-il.
Une maîtrise technique spécifique à chaque poste
Le profil de joueur que cherche à former Jean-Marc Nobilo doit avant tout se distinguer par une maîtrise technique spécifique à son poste. Pour lui, les défenseurs doivent avant tout savoir défendre, alors que les attaquants doivent être performants dans les derniers gestes. « Même si cela ne doit pas empêcher le défenseur de savoir contre-attaquer et l’attaquant de bien se replacer dans les différentes formes de pressing », précise-t-il. En tout cas, il est essentiel d’avoir un point fort pour réussir au plus haut niveau.
« Ce point fort peut être athlétique, technique, en termes d’efficacité, de volume de jeu, ou encore l’intelligence de jeu. Tous ces atouts, combinés à un programme d’accompagnement adapté, permettent de faire progresser le joueur vers le plus haut niveau », promet-il. Pour y parvenir, l’approche est délibérément simplifiée, afin de partager l’expérience avec des entraîneurs possédant des CV solides en leur qualité d’anciens joueurs.

Ce vécu leur permet de mieux assimiler les méthodologies d’entraînement, qui reposent sur une préparation technique et athlétique, tout en restant centrée sur l’utilisation du ballon. « Nous travaillons selon les principes de l’ADN du Raja, notamment le jeu de possession », explique Rachid Soulaimani.
« Un projet de jeu doit être adapté à la mentalité du pays, tant sur le plan culturel que sportif. Le Raja est un club qui privilégie la possession du ballon, ce que j’apprécie, à condition qu’elle soit accompagnée de progression, de déséquilibre et d’un jeu vers l’avant », ajoute le Directeur technique.
En phase défensive, une alternance entre pressing haut, médian et bas est favorisée pour développer la capacité des joueurs à s’adapter aux différents scénarios de match. Techniquement, les jeux en grand espace sont encouragés, « avec des joueurs placés à leur poste. Des séances dynamiques et intenses. Une recherche constante de plaisir dans l’entraînement », affirme Jean-Marc Nobilo.

Anas Benomar, défenseur central U17, a attiré l’attention des recruteurs lors d’une rencontre opposant le Raja à son ancien club, le Chabab El Hay Hassani. « J’ai réalisé une bonne performance qui m’a ouvert les portes du club. Depuis que je suis ici, j’ai énormément progressé, notamment sur les plans tactique et physique. Avant, je travaillais surtout la technique, mais ici, l’apprentissage est beaucoup plus complet », se réjouit-il.
Celui qui prend pour modèle le défenseur central de Liverpool, Virgil Van Dijk, voit son expérience au Raja comme une étape déterminante dans son développement. Concrètement, ils bénéficient d’un programme d’entraînement intensif réparti sur la semaine, avec quatre séances l’après-midi.
Le lundi étant réservé à la récupération après les efforts du match du dimanche, les joueurs enchaînent le mardi, mercredi, jeudi et vendredi avec des entraînements d’une durée de 1h15 à 1h30. Le samedi, quant à lui, est dédié à la préparation du match à venir. Au programme : principes de jeu offensifs et défensifs, transitions, coordination technique et attitudes de course. C’est dans ce cadre que le préparateur physique, Ahmed Oukili, entre en action.

Une préparation physique sur mesure
Très volubile sur le terrain, Ahmed Oukili ne cesse d’encourager, de guider et de corriger les postures des joueurs. « Nous avons un programme précis en vue d’optimiser la formation des joueurs, en tenant compte de la morphologie de chacun, car certains sont précoces, d’autres ont un développement plus tardif », nous explique-t-il.
Ahmed Oukili a élaboré, en étroite collaboration avec le Directeur technique du centre, un programme structuré qui débute par une phase de préparation générale (PPG) avant de se concentrer sur une préparation physique spécifique (PPS), adaptée au poste et à la morphologie du joueur.
« Certains postes exigent davantage de vitesse, tandis que d’autres nécessitent plus d’explosivité. Nous intégrons également une routine préventive contre les blessures avant chaque séance d’entraînement. La musculation fait partie de notre programme dès 16 ans, bien que certains cas particuliers puissent être initiés plus tôt », souligne-t-il.

Les jeunes joueurs, avides de conseils, n’hésitent pas à poser des questions pour améliorer leur compréhension du jeu et perfectionner leurs compétences techniques. Cette évolution est constamment surveillée à travers des évaluations détaillées qui prennent en compte chaque aspect de leur évolution.
Sous l’impulsion de la Fédération royale marocaine de football, le Raja a pris conscience que la formation des jeunes n’est pas un mal nécessaire, mais un bien essentiel pour l’avenir du club, tant sur le plan sportif que financier. Cette réforme structurelle offrira à des talents prometteurs comme Karim Saadi et Anas Benomar un terreau fertile pour s’épanouir et réaliser leurs rêves.
« Si je suis ici, c’est pour réussir une belle carrière, aider ma famille et, avant de partir à l’étranger, marquer l’histoire du Raja », ambitionne Karim Saadi. De son côté, Anas Benomar nourrit l’espoir de jouer en équipe première avant de rejoindre la sélection nationale. Ces aspirations sont le reflet de la détermination et de la passion qui animent ces jeunes talents. Cela tombe bien, le nouveau modèle de formation les aidera à les concrétiser.