Mardi 3 juin, tout le Maroc (personnalités civiles, militaires, écrivains…) suivait son cercueil pour l’accompagner à sa dernière demeure au cimetière Achouhada’e (Les Martyrs). Le prince Moulay Rachid était au premier rang du cortège funèbre, et cela témoigne de l’estime dont a toujours joui cet homme d’exception qui a consacré sa vie au service de la monarchie, de la patrie et des lettres.

Dans son message de condoléances à la famille du défunt, le Souverain a également exprimé ses sentiments de compassion aux admirateurs de Abdelhak Lamrini et à la communauté académique et culturelle à la suite de la perte de « l’une des figures intellectuelles et culturelles et l’un des fidèles serviteurs du pays ».

Au service du trône, de grand-père en petit-fils

L’attachement de la famille Lamrini à la monarchie date de plus d’un siècle. Le grand-père, Amine Mohamed Lamrini, prospère commerçant de Rabat, a servi sous le règne du Sultan Moulay Youssef en tant qu’intendant. C’est à lui qu’on doit Dar Lamrini, l’un des principaux monuments de l’ancienne médina qui a été bâti en 1920. Ce petit palais de 544 m², qui a été confié par la famille Lamrini à la commune de Rabat, est sous la tutelle du département de la Culture.

Dar Lamrini
Dar Lamrini dans la médina de Rabat.

C’est dans cette immense demeure que verra le jour Abdelhak Lamrini en 1934. Lhaj Mohammed, son père, et Khadija Bennani, sa mère, ne le laissent manquer de rien, mais sont stricts quant à son éducation. Comme les enfants de son âge, il est obligé de fréquenter le m’sid (école coranique) où il commence son apprentissage, que son père complète en lui assurant les services d’enseignants à domicile.

Une enseignante espagnole, amie de la famille, l’initie également au français qu’elle maîtrise, et cette ouverture sur une autre langue permettra à Abdelhak Lamrini d’ouvrir les yeux sur une autre culture, une autre civilisation.

La maison grouille de monde entre frères, sœurs, cousins, oncles et tantes. Mehdi El Manjra, penseur de renom et écrivain en sciences humaines et sociales, en faisait partie, en tant que fils de la tante paternelle de Abdelhak Lamrini.

Dans l’effervescence des années pré-indépendance du pays, il obtient son baccalauréat et s’apprête à intégrer l’Académie militaire de Meknès dont il a réussi le concours d’accès. Un concours de circonstances le fait changer d’avis et il rejoint le ministère de l’Enseignement comme professeur d’arabe, la langue qu’il a toujours chérie. Et qu’il a contribué aussi à enrichir par ses écrits.

De la classe de cours à la cour royale

On le retrouve enseignant de langue arabe à Mohammédia, affectation qu’il avait choisie pour être auprès de sa femme, fonctionnaire dans un institut étatique. Entre-temps, il obtient une licence à l’Université de Rabat. Dans les années 1960, il réalise un documentaire télévisé sur l’histoire de l’armée marocaine, car il a toujours été fasciné par les guerres qu’ont menées les Marocains pour défendre leur pays. Moulay Hafid Alaoui, en charge du protocole, le remarque et l’incite à rejoindre la chancellerie royale. Il y entre en 1965 pour ne la quitter que pour sa dernière demeure.

Éternel apprenant, il poursuit parallèlement des études supérieures à Strasbourg, sanctionnées par un doctorat en 1973. Il soutiendra un deuxième doctorat, seize ans ans plus tard, à Fès.

Auteur prolifique, il publie dès 1968 un livre sur l’armée marocaine à travers l’histoire qui en était à sa sixième édition en 2011. Il publie également, la même année 1968, un autre livre sur la poésie du jihad dans la littérature marocaine.

Il consacre aussi plusieurs écrits à l’histoire du Royaume et à la monarchie, dont plusieurs publications dédiées aux défunts rois Mohammed V et Hassan II.

Malgré ses lourdes responsabilités au Palais royal, Abdelhak Lamrini n’a jamais déserté les milieux de l’art et de la culture. Membre depuis des décennies de l’Union des écrivains du Maroc (UEM), il ne disait jamais non (quand son agenda le permettait) pour animer des conférences ou participer à des colloques partout au Maroc et ailleurs.

Le gardien du temple

Au Palais royal ou lors de toute activité en présence du Roi, Abdelhak Lamrini était au four et au moulin pour les besoins du protocole. Au millimètre près, chaque chose devait être à sa place et chaque convive devait savoir comment bien se tenir.

Sa grande terreur était que l’on déroge aux règles strictes du protocole en présence du Souverain. Et il était la terreur de ceux qui y dérogeaient, quel que soit leur rang ou leur fonction, qu’ils soient nationaux ou étrangers.

Il n’hésitait pas à les rappeler à l’ordre tantôt par un regard foudroyant, un rictus ou encore par un geste sec de la main.

Feu Abdelhak Lamrini pouvait vous parler de tout, même du thé dans la littérature marocaine (il y a consacré un livre) – nous autres journalistes en savons quelque chose –, sauf de la cuisine interne du Palais ou de ce qui relève de la vie privée de la famille royale. Là, vous aviez toutes les chances d’être blacklisté par lui à vie.

C’est que la confiance se mérite. Feu Lamrini a eu celle du Palais pendant six décennies. Il a tiré sa révérence avec les honneurs.