L’Afrique offre les plus hauts retours sur investissement au monde, mais continue de capter à peine 4% des flux d’IDE à l’échelle mondiale. Malgré une population jeune et un potentiel économique reconnu, les capitaux peinent à atteindre les capitales africaines. Le rapport 2025 de la Fondation Mo Ibrahim pointe trois principaux obstacles : un déficit de confiance, une perception excessive du risque et des capacités d’absorption inégales selon les pays.
Dans le même temps, la part de l’Afrique dans l’aide publique au développement a reculé de 11 points, alors que les besoins d’adaptation climatique dépassent aujourd’hui 1.600 milliards de dollars. Le rapport appelle à un changement de paradigme, basé sur une mobilisation accrue du capital privé et une meilleure mise en valeur des fondamentaux économiques du continent.
Les leviers pour mobiliser l’épargne africaine au service du développement du continent
Les marchés de capitaux devraient être le fondement du financement du développement. Lors des discussions du week-end, Tarik Senhaji, directeur général de la Bourse de Casablanca, a souligné qu’un constat clair s’est dégagé de ce forum : « Nous n’avons pas besoin de plus d’aide. Nous devons nous prendre en charge nous-mêmes. Les Africains doivent écrire leurs propres chèques. Et pour cela, nous devons avoir des marchés de capitaux souverains ».
« Le secteur financier est un grand vecteur de gouvernance. Il ne sert pas seulement à financer. Il apporte une bien meilleure responsabilité, une bien meilleure transparence dans l’économie ».
Au Maroc, les banques ont connu une transformation majeure au cours des trente dernières années. Inspirées par la vision royale, elles sont aujourd’hui présentes dans 34 pays et ont soutenu le développement des infrastructures, des PME et l’inclusion financière. Mais pour accélérer davantage, les marchés boursiers sont nécessaires.
« Nos marchés ne servent pas uniquement à financer les entreprises. Ils donnent un prix à l’avenir. Ils valorisent et encouragent la bonne gouvernance et une vision managériale claire ». Une bourse bien organisée est « le seul outil financier qui vous donne aujourd’hui la valeur de votre entreprise demain ».
Ce qui freine encore les entreprises, c’est souvent la confiance. « La confiance est la monnaie de nos marchés. Si vous ne prenez pas le temps de faire naître cette confiance, cela reste lent. Mais une fois qu’elle s’accumule, elle rapporte d’énormes bénéfices pour tous : investisseurs, entreprises et pays ».
En 2021, la Bourse de Casablanca a lancé une vaste consultation locale. « Nous n’avons pas entendu que de bonnes choses. En réalité, nous avons surtout entendu des choses négatives ». Un haut responsable lui a dit : « Votre Bourse est une grande locomotive, mais elle n’a pas de rails ». Le produit était bon techniquement, mais les acteurs ne s’y reconnaissaient pas. Le vrai changement était culturel, pas technique.
« Nous avons changé notre manière d’aborder et de dialoguer avec nos parties prenantes. Nous avons changé notre manière de communiquer avec le monde. Et nous avons aussi beaucoup plus engagé le grand public ».
Les résultats ont été au rendez-vous. « Au cours des deux dernières années, nous avons obtenu les meilleurs résultats des quinze dernières années. L’activité des investisseurs individuels a été multipliée par quatre. Les investisseurs locaux représentent désormais 90% du marché. Et le trading en ligne pèse 75% de notre activité ».
La Bourse a aussi renforcé ses liens avec le capital-investissement. « Si un investisseur a déjà mis un ticket chez vous, il est cinq fois plus probable qu’il en mette un second, plutôt que d’en chercher un nouveau ».
Les IPO restent encore peu nombreuses, mais les signaux sont encourageants. « L’année dernière a été un record en termes de financement, grâce aux nombreuses augmentations de capital. Et nous pensons que le changement arrive. Les IPO viendront« .
« Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi un enjeu culturel à traiter ? Beaucoup d’entreprises africaines sont encore des entreprises familiales, qui doivent évoluer dans leur mode de gouvernance. Elles doivent intégrer des administrateurs indépendants, mieux former leurs équipes et libérer leur plein potentiel », souligne Abdelmalek Alaoui, fondateur et PDG de Guepard Group.
« On voit des entreprises qui stagnent à une taille de 40 ou 50 millions de dollars, alors qu’elles pourraient atteindre un chiffre d’affaires de 500 ou 600 millions. Quelles sont, selon vous, les grandes transformations à opérer dans le capitalisme africain pour passer de ces PME familiales à des entreprises bien gérées, tournées vers l’avenir ? », interroge-t-il.
« Je vais répondre à votre question avec une déclaration provocatrice. On a vu toute la journée ce slogan : “L’Afrique que nous voulons”. Mais ne devrait-on pas y ajouter une deuxième ligne : “Les Africains que nous voulons être” ? Parce que c’est bien plus important quand on fait des affaires », insiste Tarik Senhaji.
« Mais plus important encore, je pense que nous ne consacrons pas assez de temps, de ressources ni d’attention à la conception de systèmes de gestion des ressources humaines pour les pays africains », explique Tarik Senhaji.
« On passe trop de temps à courir après le capital. Si on consacrait autant d’énergie à faire en sorte que les projets atteignent un bon niveau, où les investisseurs financiers peuvent vraiment les examiner, cela aurait beaucoup plus d’impact ».
« Je veux saluer l’initiative récente du Fonds Mohammed VI pour l’Investissement, parce que ce n’est pas seulement un fonds souverain. C’est une nouvelle génération. Un fonds souverain de développement. Un fonds souverain pour développer des projets. C’est une initiative enthousiasmante à suivre », conclut-il.
Un risque africain souvent jugé à l’identique, mais un coût domestique encore trop élevé
Marie Diron, directrice générale en charge du risque souverain chez Moody’s Ratings, a répondu à une question aussi directe qu’essentielle : qu’est-ce qui manque encore dans le tableau macroéconomique de l’Afrique ? Le continent est-il mal prisé par les investisseurs, ou présente-t-il un risque réel ?
Elle rappelle que les notations qu’elle supervise constituent avant tout une opinion sur la capacité d’un État à rembourser sa dette, et qu’elles sont utilisées par les investisseurs parmi d’autres sources d’analyse.
Face aux critiques sur la perception du risque en Afrique, elle explique que son équipe a récemment étudié les données disponibles. Sur les 140 pays notés par Moody’s, 50 défauts souverains ont été enregistrés sur les quarante dernières années, dont une dizaine en Afrique, ce qui montre selon elle que les notations reflètent correctement l’ordre de risque.
« Une note B implique une probabilité de défaut six fois inférieure à celle d’une note CAA, et environ six fois supérieure à celle d’une note BA », précise-t-elle.
« Un souverain noté B2 en Afrique présente une probabilité de défaut identique à celle d’un souverain noté B2 ailleurs dans le monde ».
Concernant le coût du capital, Marie Diron affirme que les écarts de taux (spreads) sur la dette externe ne sont pas systématiquement plus élevés pour les pays africains.
« Le Maroc, noté BA1, emprunte à des conditions meilleures que la Roumanie ou le Brésil, pourtant notés pareil. La Côte d’Ivoire, notée BA2, a des spreads comparables à ceux de la Géorgie ».
En revanche, le coût de la dette domestique reste très élevé. « Il atteint environ 12% en Afrique, contre 8% en Amérique latine et 5% en Asie. C’est un enjeu majeur, notamment pour financer des projets d’infrastructure à long terme ».
« Il est important de s’attaquer aux facteurs structurels qui pèsent sur les taux domestiques, en lien avec les constats du rapport de la Fondation Mo Ibrahim », conclut-elle.
Structurer à grande échelle et mobiliser les investisseurs africains
Alain Ebobissé, directeur général d’Africa50, estime que l’Afrique dispose aujourd’hui de références solides sur lesquelles s’appuyer pour attirer des investisseurs institutionnels à grande échelle. « Ce que nous démontrons chez Africa50, c’est qu’on peut investir rapidement dans des infrastructures privées et en PPP en Afrique, générer des rendements et avoir de l’impact ».
« Nous avons réussi à mobiliser des capitaux capables d’écrire des chèques de 20 à 50 millions de dollars. Mais, pour attirer ceux qui ne parlent qu’à partir de 500 millions, il faut structurer différemment ».
Depuis sa création il y a huit ans avec l’appui de la BAD et de 33 pays africains, Africa50 a investi dans 28 projets répartis sur 29 pays. « Le portefeuille est de qualité, mais maintenant, c’est une question d’échelle. Et l’échelle demande de la prévisibilité. Il faut montrer ce qu’on a fait, pas seulement ce qu’on aspire à faire ».
Il évoque plusieurs secteurs porteurs comme le gaz et les réseaux de transmission, où des plateformes d’actifs peuvent être créées. Il insiste aussi sur le rôle essentiel des investisseurs africains eux-mêmes : « Nous avons réuni 20 investisseurs institutionnels africains pour soutenir notre Infrastructure Acceleration Fund. C’est inédit ».
Et de conclure : « Vous ne pouvez pas aller sur les marchés internationaux sans avoir d’abord des investisseurs africains avec vous. Pour changer la perception, les Africains doivent investir en Afrique ».