Le groupe de hackers “Jabaroot” a récemment lancé une polémique visant la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali. Dans une publication diffusée sur son canal Telegram, il affirme que la ministre, son frère Amine Benali, ainsi que d’autres membres de leur famille possèdent la société Atlantic Dredging Maroc, spécialisée dans les travaux maritimes.

Le groupe accuse cette entreprise de “rafler de colossaux projets dans des secteurs liés à l’énergie et à l’environnement, ce qui constitue un conflit d’intérêt manifeste”.

Très vite, ces allégations ont été relayées en ligne, laissant entendre que cette société bénéficie d’un accès privilégié aux marchés publics, grâce à la position gouvernementale de Leila Benali. Une accusation grave, qui nécessite d’être vérifiée à l’aune des documents officiels et publics et de la répartition réelle des compétences ministérielles.

Médias24 a mené une vérification des faits. Résultat : Atlantic Dredging Maroc est bien une entreprise active dans le dragage maritime et Leila Benali en a été administratrice à partir de 2019. Cela étant, plusieurs éléments factuels invalident les accusations de conflit d’intérêts portées contre la ministre.

En effet, une source informée indique à Médias24 que la ministre ne fait plus partie du Conseil d’administration de l’entreprise, dans laquelle elle détenait une action représentative, sur plus de 400.000. La même source fait donner d’autres explications à Médias24. Détails.

Dragage : une compétence de l’ANP sous la tutelle du ministère de l’Équipement

D’abord, qu’est-ce que le dragage ? Et de quel département relève-t-il ?

La loi 27-13 relative aux carrières définit le dragage comme “toute opération ayant pour but l’extraction de sédiments dans le lit des cours d’eau et leurs embouchures, les retenues de barrages, les bassins des ports et leur voie d’accès, les lacs et le fond de la mer, dans un but d’entretien et/ou d’exploitation”.

Les travaux de dragage relèvent des missions de l’Agence Nationale des Ports (ANP), comme le rappelle ce communiqué de presse du ministère de l’Équipement, datant de 2019 (à consulter ici).

C’est le ministre de l’Équipement qui préside le conseil d’administration de l’ANP. Son département définit sur son site officiel l’organisation du secteur portuaire. Il y précise que les fonctions régaliennes relèvent du ministère (Direction des ports et du domaine public maritime), tandis que la régulation incombe aux agences comme l’ANP ou TMPA (Tanger Med Port Authority).

Concrètement, c’est donc l’ANP qui lance les appels d’offres liés au dragage et attribue les marchés publics.

En 2022, Atlantic Dredging Maroc a remporté le marché du dragage du port de Casablanca pour 71 millions de dirhams. Elle était la seule entreprise à avoir présenté une offre.

En 2025, elle a obtenu le marché du dévasage d’entretien de 20 ports, toujours en tant que seul soumissionnaire. Le contrat prévoyait un montant minimal d’engagement de 25 millions de dirhams, avec un plafond fixé à 47 millions.

Mais l’entreprise a remporté des marchés publics bien avant ces dates.

Une entreprise créée en 2010

D’après les informations recueillies par nos soins, Atlantic Dredging Maroc est une société marocaine fondée en mai 2010, avec un capital initial de 10 millions de dirhams.

Celui-ci a connu plusieurs augmentations, en 2013, 2016 et, la dernière, en juin 2018 où il a atteint 47 millions de DH.

Les derniers états de synthèse disponibles (2023) indiquent un capital propre de 73,5 millions de dirhams, pour un bénéfice net de plus de 9 millions de dirhams.

La société se spécialise dans les travaux de dragage et de construction marine, qu’ils soient portuaires, offshore, fluviaux ou en eaux intérieures. Elle réalise également des études en bathymétrie (mesure de la profondeur des fonds marins ou fluviaux), hydrographie, géophysique et géotechnique. Elle assure par ailleurs l’exploitation, la location ou l’achat de navires et équipements flottants, ainsi que des services portuaires divers comme le remorquage, la manutention ou encore le nettoyage.

Plusieurs marchés remportés avant 2021

Selon des documents consultés par Médias24, Atlantic Dredging Maroc a été retenue par l’ANP en 2016, pour réaliser les travaux de déroctage et d’approfondissement au port de Casablanca, pour un montant de 74 MDH.

En 2017, Atlantic Dredging a remporté le marché de l’élargissement du chenal d’accès et du cercle d’évitage extérieur du Port de Casablanca, pour 151 millions de DH. Son concurrent, Drapor, proposait un montant d’engagement de 161 millions de DH.

Idem en 2018. La société a été retenue par l’ANP pour réaliser les travaux d’amélioration des conditions d’accès au port d’Assilah. Sa proposition financière était de 47 millions de DH.

Un autre document consulté par nos soins indique que la société en question a également remporté le marché de dragage, dévasage et déroctage d’approfondissement du chenal d’accès et de la voie navigable aux portes car-ferries du port de Nador. C’était en 2019. La proposition d’Atlantic Dreding Maroc était la moins-disante (54 MDH contre 76 MDH proposée par SOMAGEC).

Au niveau du conseil d’administration de l’entreprise, celui-ci est composé de figures grecques et marocaines. Et ce, depuis sa création en 2010. Seul le nombre d’administrateurs a évolué.

En effet, lors de la création de l’entreprise, celle-ci comptait parmi les fondateurs :

  • Paris Gerasimos Vangelatos, homme d’affaires grec de 80 ans. Il en est le PDG ;
  • Alexandros Vangelatos, également d’origine grecque qui en est un directeur. Il a créé la société “Atlantic Dredging & Marine Contractors Limited”, en 2015, au Royaume-Uni. Elle a été dissoute depuis.
  • Amine Benali, marocain de 54 ans qui y occupe le poste de directeur général délégué.

Une résiliation préventive

En tant que société anonyme, Atlantic Dredging Maroc avait l’obligation de compter dans son conseil d’administration des administrateurs indépendants. En 2019, Leila Benali intègre le Conseil d’administration et acquiert “une action sur les 470.000 actions que compte la société. C’est une action représentative”, indique à Médias24 une source bien informée.

Son mandat d’administratrice court de 2019 à 2024, selon les documents officiels consultés par nos soins. Elle y siège aux côtés d’autres nouveaux administrateurs : Lemnouar Benali, ainsi que Vangelatou Maria Melita et Vangelatou Verinna.

Le point le plus sensible reste la question de la présence actuelle ou non de Leila Benali au sein du conseil d’administration. Notre source affirme qu’en 2021, la ministre a demandé à se retirer du Conseil d’administration. Chose qui n’a été faite qu’en 2024. Le fait qu’elle ait fait cette demande dès 2021 est une affirmation qui n’a pas pu être vérifiée par nos soins.

La même source indique qu’en 2019, Atlantic Dredging Maroc a conclu un contrat-cadre avec l’ONEE, qui relève du ministère de l’Énergie. Celui-ci porte sur une durée de cinq ans et concerne une centrale thermique à Mohammedia. Cela dit, suite à la nomination de Leila Benali en tant que ministre de l’Énergie, la société dirigée par son frère a demandé la résiliation dudit contrat-cadre. Une résiliation à l’amiable a été actée en 2021.

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Ce qu’il faut retenir :

  • Des rumeurs de conflit d’intérêts visent la ministre Leila Benali.
  • Le dragage relève du ministère de l’Équipement et non de celui de l’Énergie.
  • Leila Benali a bien été administratrice d’Atlantic Dredging Maroc entre 2019 et 2024. Elle n’y siège plus depuis. Son frère Amine Benali y reste en tant que DG délégué et actionnaire.