Ils fêtent leurs vingt ans ce samedi 21 juin. Les Green Boys, groupe ultra du Raja Club Athletic, ont enflammé les toits de Casablanca pour célébrer deux décennies d’existence, de résistance, de créativité et de “principes ultras”. Un anniversaire hautement symbolique, qui témougne sur la profondeur et la durabilité d’un mouvement stigmatisé, souvent perçu à tort comme marginal ou éphémère.
Vingt ans, ce n’est pas rien. Ce n’est ni une mode, ni un simple phénomène générationnel. C’est une présence ancrée, qui a traversé le temps, les crises, les mutations sociales et même les interdictions. Ceux qui avaient 20 ans à la création du groupe en ont aujourd’hui 40. Cela en dit long sur l’esprit ultra qui a survécu et qui s’est transmis.
Si le mouvement ultra a pu, à ses débuts, être regardé avec un mélange d’indifférence et de scepticisme, il s’est imposé comme un acteur social à part entière. On ne parle plus simplement de chants dans les gradins ou de banderoles colorées. Leur longévité suffit à démontrer qu’ils ne sont pas un accident de parcours du football marocain, mais bien une de ses expressions les plus vivantes et les plus puissantes, allant même jusqu’à la création d’un groupe ultra de l’équipe nationale.
Pourtant, malgré cette présence continue et cet ancrage solide, le regard est porté sur eux reste souvent flou, contradictoire, voire injuste. On les applaudit pour la beauté de leurs tifos, mais on les craint pour leur capacité de mobilisation. On les filme, on les romantise, on les stigmatise. Rarement, on les écoute vraiment.
Alors que sait-on réellement des ultras marocains, au-delà des clichés ? Qui sont-ils, que font-ils, et surtout : pourquoi continuent-ils, après tant d’années, à occuper cette place si particulière dans l’espace public ?
Les ultras marocains, un impact indéniable
Le groupe ultra fait aujourd’hui partie intégrante de l’identité de certains clubs, au point que certains groupes ultras pèsent désormais sur les décisions les plus stratégiques. Un simple communiqué peut tout bouleverser. Le 18 juin dernier, la Curva Sud (représentant les Green Boys et les Ultras Eagles du Raja) s’est publiquement opposée au retour de Saïd Hasbane à la présidence du club. Une prise de position sans appel : qui osera se présenter candidat face à un rejet aussi catégorique de la part des ultras ?
Même les clubs de moindre exposition médiatique ne sont pas en reste. À Fès, les Fatal Tigers, ultras du MAS, ont mené une lutte tenace contre l’ancien président, Ismail Jamaï. Pendant des mois, ils ont exigé son départ, dénonçant sa gestion, et ont obtenu gain de cause : Ismail Jamaï a fini par démissionner.
Du côté des Winners, supporters du Wydad, c’est une tout autre affaire qui illustre leur influence. Le groupe a récemment pris position en faveur de Saïd Naciri, ancien président du club (2014-2023), actuellement en détention préventive depuis 2023 pour une affaire de trafic international de drogue. Dans les gradins, les ultras ont affiché un message de soutien et réclamé la “justice” pour lui. Ce geste a suffi à provoquer un débat national, à rappeler que les tribunes peuvent faire irruption dans l’actualité sociale ou judiciaire.
Ces exemples prouvent que les ultras ne sont pas de simples spectateurs ; ils sont devenus une voix qui pèse et, parfois, qui tranche.
2005 : Premières officialisations du mouvement
La création des premiers groupes en Europe est intervenue dans les années 60-70. C’est en 2005 que le mouvement a pris officiellement forme au Maroc, lorsque plusieurs groupes ultras ont vu le jour : les Green Boys du Raja, Askari des FAR, les Winners du Wydad, ou encore les Los Matadores de Tétouan. Ils ont été rapidement talonnés par d’autres. Certains existent toujours, alors que d’autres se sont éteints au fil du temps. Aujourd’hui, des groupes emblématiques font partie intégrante du paysage footballistique marocain.
Leur réputation dépasse même les frontières : des supporters étrangers, venus des quatre coins du monde, se rendent dans les stades marocains non pas pour les résultats sportifs – qui laissent à désirer d’ailleurs – mais pour vivre l’ambiance unique portée par ces groupes. Certains viennent même d’Italie, qui est la terre natale du mouvement ultra.
Pourtant, les ultras sont régulièrement confondus avec les “hooligans” et associés à des actes de vandalisme, des affrontements avec les forces de l’ordre ou des incidents mortels, comme ceux survenus en 2016 à Casablanca, qui avaient entraîné l’interdiction temporaire des groupes ultras au Maroc. Une interdiction qualifiée d’absurde à l’époque, compte tenu de son manque de réalisme.
“Liberta per gli ultras”
Si la symbolique de la présence d’un groupe ultra se caractérise par son bâchage (installation d’une bâche portant le nom et le logo du groupe, au premier rang du virage pour marquer le territoire dans le stade), l’absence d’une bâche ne signifie pas pour autant que le groupe s’est éteint. De plus, ces groupes n’ont pas de sièges fixes ni officiels à l’instar des associations ou des entreprises. Comment est-il concrètement possible de les empêcher de se réunir ? Cette interdiction a d’ailleurs été levée après plus de deux années de tensions, marquées par une résistance souterraine. La phrase, largement utilisée par les groupes, “liberta per gli ultras” (liberté pour les ultras, ndlr) a alors pris tout son sens.
Les réactions des ultras se sont faites en deux temps. D’abord par un boycott des stades, puis par un forcing progressif. Par exemple, les Green Boys ont, au bout de quatre matchs de solidarité avec les autres groupes ultras, repris le bâchage, bien que forcé. Dans une vidéo (دماغ، قلب و دم، جزء 2) “cerveau, coeur et sang – partie 2”, publiée par le groupe ultra en novembre 2020, les Green Boys partagent les coulisses de la “période de résistance” de leur point de vue.

Cette phase dite de résistance a uni les groupes ultras. Chacun a trouvé sa manière de manifester son mécontentement, en restant uni derrière un principe commun du mouvement : “la solidarité contre la répression”.
Cette période a montré leur capacité d’adaptation mais également leur attachement à leur identité collective. La levée de l’interdiction a été perçue comme une reconnaissance implicite de leur rôle dans l’écosystème du football au Maroc.
Mais, l’épisode a aussi laissé des traces, selon eux. Entre surveillance accrue, sanctions en hausse et une tension permanente, les ultras vivent avec l’idée qu’à tout moment leur mouvement peut être suspendu.
On admire leurs couleurs, on redoute leurs colères
Le grand public oscille donc entre fascination et méfiance. D’un côté, les animations spectaculaires, les messages engagés, l’unité visuelle et sonore qui fascinent. De l’autre, l’image de bandes incontrôlables, de “jeunes en colère”, voire de menace à l’ordre public. Cette dualité alimente un malentendu profond : on admire leurs couleurs, on redoute leurs colères.
La première erreur serait de croire que les ultras forment un groupe homogène. Ils sont jeunes, pour la plupart, mais ne sont pas tous issus du même milieu. Nombreux sont ceux sans emploi, ou issus de quartiers populaires. Mais les gradins comptent aussi des médecins, des ingénieurs, des cadres, etc. Ce mélange social est une des forces de ces collectifs. Il crée un sentiment d’appartenance qui dépasse les divisions sociales classiques.
Ces groupes respectent des codes moraux non écrits comme la loyauté, la solidarité, l’indépendance ou encore la discrétion aussi appelée le style de vie “underground”. Ils respectent également des codes vestimentaires propres à chaque groupe, entre ceux qui s’affichent torse nus, ceux qui optent pour une couleur neutre et ceux qui préfèrent une couleur représentative de leur club : chacun sa vision. Mais, tous adoptent le style dit “casual”.
Par ailleurs, aucun chiffre officiel n’existe sur leurs effectifs et donc sur leurs fonds de roulement annuels. Ils donnent peu, voire pas, d’interviews. Mais au vu de ce qu’ils revendiquent à travers leurs messages et du peu d’informations qu’ils partagent sur eux-mêmes (comme les vidéos making of), ainsi que des rares fois où les médias ont réussi à les approcher, il est possible de comprendre que leur organisation repose sur un noyau dur, souvent constitué des membres les plus anciens et les plus investis.
Le reste est divisé en “cellules” ou “zones” (ou autres appellations), mais aussi en “sections”. Les zones couvrent les quartiers de la ville où se trouve leur club, tandis que les sections sont leurs représentations dans d’autres villes au Maroc ou à l’étranger.
Ces noyaux, qui sont là depuis longtemps et qui ont fait leurs preuves au travers des années de participation aux préparations des animations, des années de présence aux stades, de déplacements, bref toutes sortes de dévouements, sont ceux qui dirigent la logistique, les décisions stratégiques, les messages, les tifos, la communication externe notamment avec les autorités, mais également les positions du groupe.
Parce que oui, les actions sont rarement anodines : elles racontent une histoire, expriment un ras-le-bol, portent des slogans et adressent des messages aux clubs, aux joueurs, aux dirigeants, voire même aux autorités.
Le tout dans un visuel particulier, avec des “tifos”, des “étendards” et des “tracés” millimétrés réalisés des nuits entières avant les matchs pour constituer des “tifos”. C’est tout un langage.
L’action caritative passée sous silence
Mais, réduire les ultras à leur animation de match serait passer à côté de ce qu’ils construisent en dehors du stade. Loin des gradins, beaucoup de groupes mènent des actions caritatives, de manière régulière ou ponctuelle.
Des campagnes de don de sang, des distributions de vêtements en période de froid, des dons alimentaires pendant le Ramadan ou l’Aïd, et parfois de fortes mobilisations ponctuelles notamment auprès des enfants ou encore auprès des démunis durant le Covid ou après le séisme d’Al Haouz en 2023.
Ces gestes ne sont pas anecdotiques. Ils répondent à une logique de solidarité : aider ceux qui leur ressemblent, dans des régions souvent marginalisées.
Ces actions sont rendues possibles grâce à un système d’autofinancement : cotisations annuelles des membres et vente de produits dérivés. Les ultras revendiquent leur autonomie, leur indépendance, leur refus d’être récupérés, ni par les clubs, ni par les pouvoirs publics.
Ce qui nourrit parfois l’incompréhension ou l’hostilité de certains à leur égard.
Tribune sociale
Même s’ils ne sont pas affiliés à des groupes politiques, il leur arrive d’exprimer leurs positions. Parfois, leurs chants sont même repris dans les manifestations ou revendications populaires, que ce soit au Maroc ou ailleurs.
Ils y parlent d’injustice, d’inégalités sociales, ou encore d’intégrité territoriale marocaine. Beaucoup se positionnent sur les conflits géopolitiques internationaux et soutiennent la Palestine ; les exemples sont multiples.
Les gradins sont souvent les seuls espaces où cette jeunesse peut verbaliser sa colère, son malaise et ses rêves, à travers les slogans scandés.
Les ultras marocains forment un monde à part, codé, hiérarchisé, avec ses excès, ses contradictions, mais également une force de cohésion rare. Leur capacité à fédérer, à s’autogérer, à agir concrètement dans les zones marginalisées est un phénomène social majeur qui mérite mieux que des caricatures.
Derrière les tifos et les fumigènes, une jeunesse cherche à exister, à s’exprimer, à s’entraider et à être reconnue pour ce qu’elle est vraiment… depuis déjà vingt ans.











