De passage au Maroc à l’occasion du Morocco Gaming Expo 2025, Yoshiki Okamoto, figure incontournable de l’industrie du jeu vidéo et père de franchises iconiques comme Street Fighter II et Resident Evil, a offert bien plus qu’une simple rétrospective de sa carrière.
Devant un auditoire attentif de développeurs, d’investisseurs et de passionnés, il a livré une vision sans concession de l’avenir du secteur. Bousculant les idées reçues, il a ainsi dessiné une feuille de route pragmatique pour les marchés émergents, avec l’Afrique en ligne de mire.
Un avenir en demi-teinte pour les consoles : la révolution est ailleurs
Le ton a été donné d’emblée lorsque la discussion s’est orientée vers l’avenir des plateformes. Interrogé sur la pérennité des consoles de salon, Yoshiki Okamoto a été catégorique. « Pour moi, l’avenir des consoles est sombre. En réalité, elles sont finies », a-t-il asséné, créant un silence de consternation dans la salle.
La PlayStation et la Xbox sont devenues de simples PC déguisés
Son analyse se résume en deux points. D’une part, il considère que les machines de Sony et Microsoft ont perdu leur âme. « La PlayStation et la Xbox sont devenues de simples PC déguisés. Leur modèle économique originel, qui consistait à proposer un hardware accessible pour vendre des jeux, a disparu ».
D’autre part, il érige Nintendo en exception quasi unique. « La seule vraie console aujourd’hui, c’est la Switch, car elle est la seule à proposer des expériences de jeu exclusives qu’on ne trouvera jamais ailleurs, comme Zelda ou Mario. C’est ce qui fait sa force ».
L’IA, un « vol » stratégique ? Le conseil provocateur d’Okamoto
Face aux inquiétudes de l’audience concernant l’intelligence artificielle et son potentiel à remplacer les créatifs, le producteur a adopté une posture résolument pragmatique, voire pirate. « L’IA n’invente rien », a-t-il expliqué. « Elle se nourrit de ce qui existe déjà, ce qui pose d’énormes questions de droits d’auteur. Si vous lui donnez de mauvaises informations, elle produira de mauvais résultats ».
Mais là où beaucoup voient un danger, il voit une opportunité stratégique pour les nouveaux venus. Se fondant sur sa propre expérience, il a confié : « Quand j’ai commencé chez Capcom, nous avions vingt ans de retard sur les autres. J’ai dû ‘voler’ beaucoup d’idées pour rattraper ce retard ».
Sa recommandation aux développeurs africains : « Utilisez l’IA à fond. C’est un outil formidable pour aller plus vite. Si un jour on vous accuse de plagiat, vous n’aurez qu’à vous excuser. D’ailleurs, si on vous réprimande, c’est probablement que votre jeu a eu du succès ! » Une invitation à l’audace, où l’efficacité prime sur la pureté créative pour se faire une place.
Démographie et « côté obscur » : les vrais enjeux humains
Au-delà de la technologie, Yoshiki Okamoto a insisté sur le facteur humain. Il a salué l’engagement du Maroc, mais a immédiatement soulevé un point de vigilance : la démographie. « Pour développer durablement cette industrie, il faut une population jeune et croissante. C’est le moteur ». Il a mis en garde contre une stagnation qui pourrait freiner les ambitions, un défi qu’il connaît bien avec la situation au Japon.
Interpellé sur le « côté obscur » du jeu vidéo – l’addiction, l’isolement, l’autisme –, il a balayé l’idée que le jeu en soit la cause directe. « Une personne encline à l’isolement trouverait d’autres échappatoires, que ce soit les mangas ou la télévision. Le jeu n’est qu’un médium ». Il a au contraire souligné le potentiel d’apprentissage et de connexion offert par le jeu, rappelant qu’avec des générations entières ayant grandi avec les jeux au Japon, la stigmatisation a largement diminué.
La conférence a pris une tournure plus personnelle lorsqu’un participant, impressionné par son parcours, lui a demandé son secret pour devenir une icône mondiale alors qu’il est issu d’un village rural. La réponse fut empreinte d’humilité : « Je n’ai jamais eu de talent particulier. J’étais même un mauvais élève. Ma seule et unique qualité, c’est que je suis obstiné (shitsukoi en japonais). Je ne lâche jamais rien ».
J’étais même un mauvais élève. Ma seule et unique qualité, c’est que je suis obstiné
Il a développé cette idée en l’appliquant directement aux défis de l’écosystème africain, notamment la question des serveurs pour l’e-sport. « Dans ce métier, ce n’est pas le sprint qui compte, c’est l’endurance. Pour créer une scène e-sport, il ne suffit pas d’avoir des serveurs. Il faut un équilibre : des joueurs talentueux, des sponsors, un soutien des institutions locales et des tournois, même modestes ».
Il a rappelé les débuts de l’e-sport, avec les « LAN parties » où les joueurs amenaient leurs propres PC pour se connecter et s’affronter.
Son conseil final fut un appel à l’action locale : commencez petit, créez des communautés, faites émerger des champions locaux, et le reste suivra. Une vision pragmatique et inspirante, qui a rappelé que derrière les milliards de dollars de l’industrie, le succès repose avant tout sur la passion, la communauté et une inébranlable persévérance.