Dans une époque de surinformation et de domination totale des réseaux sociaux; dans ce monde où l’appel à l’émotion domine souvent la rationalité, il est parfois trop facile de livrer des chiffres erronés. C’est dans cet objectif que nous vérifierons la data économique et sociale présentée par des partis dans le cadre de la campagne électorale précoce pour les législatives 2026.

Il y a une semaine, Abdellah Bouanou a évoqué la situation économique du pays en s’appuyant sur plusieurs indicateurs. Si certaines de ses affirmations sont fondées, d’autres méritent des clarifications, voire des corrections. Médias24 les confronte aux données officielles.

Nous avons écrit à deux reprises à M. Bouanou, lui fournissant les bons chiffres et lui annonçant le lancement de notre rubrique. Bien qu’ayant lu nos messages, il n’a pas réagi.

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À l’occasion du congrès régional du Parti de la justice et du développement (PJD), tenu le 29 juin 2025 à Errachidia, Abdellah Bouanou, député et président du groupement parlementaire du PJD à la Chambre des représentants, a analysé la situation économique du Maroc. En matière économique et financière, M. Bouanou est un homme avisé. Il a entre autres responsabilités, présidé la commission des Finances à la Chambre des représentants.

Les déclarations de Bouanou ont brièvement abordé plusieurs volets de l’économie nationale, notamment l’emploi, l’inflation et le pouvoir d’achat, ainsi que l’endettement.

Pour garantir une lecture objective et contextualisée, l’analyse porte spécifiquement sur la période couverte par le gouvernement actuel, en poste depuis octobre 2021.

PIB et comptabilité nationale : ce que le HCP applique

Abdellah Bouanou accuse le Haut-commissariat au Plan (HCP) d’avoir révisé le calcul du taux de croissance du PIB pour 2022, 2023 et 2024, pour provoquer une hausse. Une révision qu’il considère comme une forme de politisation de l’institution.

« Le chef du gouvernement affirme qu’il atteindra une croissance de 4,4% en 2026, mais comment compte-t-il s’y prendre ? Je mets en garde contre une politisation du HCP, qui a récemment modifié sa méthode de calcul de la croissance », a déclaré Abdellah Bouanou.Non, le HCP n’a pas changé sa méthode de calcul du PIBIl est relativement courant de diverger avec quelqu’un sur les chiffres : il suffit alors de confronter les sources. En revanche, mettre en doute la production même des données, en laissant entendre qu’ils seraient manipulés, complique sérieusement tout débat rationnel. Car à partir du moment où l’on soupçonne la source, la discussion perd son fondement objectif, et il devient impossible de trancher avec autorité entre deux interprétations.

Les affirmations de Abdellah Bouanou à l’encontre du HCP relèvent de ce second registre et sont fausses. Voici en effet, d’une manière sommaire, le cycle de production des chiffres de croissance du PIB chaque année et ce quasiment depuis des décennies:

-les chiffres du PIB sont produits exclusivement par la direction de la comptabilité nationale du HCP. Tout autre chiffre n’est qu’une évaluation. C’est le cas des estimations de la Banque centrale; ou encore de celles du département conjoncture du HCP.

-chaque début d’année, le HCP produit des estimations par son département conjoncture. Il s’agit d’une enquête et non pas de comptabilité. Il en va de même de Bank Al Maghrib qui produit des chiffres estimés selon un modèle propre à la banque. Ces chiffres ne sont ni précis, ni justes, ni n’engagement le HCP.

-le premier chiffre officiel est produit par la comptabilité nationale au mois de juin de l’année suivant l’exercice concerné. En juin, le HCP a donc réévalué les précédentes estimations pour fournir le premier chiffre national officiel.

-au mois de juin de chaque année, la comptabilité nationale révise les chiffres de n-2 et n-3. C’est ce qui s’est passé cette année, et également les années précédentes, parfois au bénéfice du gouvernement PJD.

-un taux de croissance ne devient définitif qu’au bout de la troisième année.

-lorsque le taux de croissance du PIB augmente, les ratios tels que le déficit budgétaire, l’endettement du Trésor ou le solde du compte courant s’améliorent par rapport aux prévisions initiales.

La divulgation de la croissance de 2024 en juin 2025 par le HCP est donc une pratique statistique habituelle. Elle repose sur l’intégration de données complètes et consolidées, indisponibles en temps réel (bilans d’entreprises, exécution budgétaire, fiscalité, etc.).

Par cohérence, les années précédentes sont également ajustées. Cette méthode est conforme aux standards internationaux de comptabilité nationale (SCN 2008). Y voir une politisation est une accusation grave et non étayée; que contredit la connaissance des règles de production statistique.

Cette année, le HCP a révisé la croissance de 2024 de 3,4% à 3,8%, un changement tout à fait cohérent au regard des données conjoncturelles : hausse de l’investissement public, forte consommation privée, et dynamique positive dans plusieurs secteurs non agricoles.

De manière marginale, le HCP a également ajusté à la hausse les PIB pour 2022 et 2023, comme il le fait régulièrement lorsque de nouvelles données deviennent disponibles. Aucune rupture méthodologique n’a été constatée.

Ainsi, accuser le HCP d’avoir modifié sa méthode de calcul du PIB est techniquement infondé. Le PIB peut être calculé selon trois approches internationalement reconnues (par les revenus, par les dépenses ou par la production).

Ces approches convergent vers le même résultat global à travers la structure de la comptabilité nationale. Parler de « changement de méthode » reviendrait à prétendre que le Maroc a modifié les fondements mêmes de sa comptabilité nationale et de sa matrice de comptabilité sociale, ce qui est inexact et ne repose sur aucun fait avéré. Cela signifierait que le Maroc produit des données fausses au regard des stadars internationaux.

Emploi : des chiffres justes, mais une lecture partielle

Selon Abdellah Bouanou, le gouvernement actuel n’a pas tenu sa promesse de créer un million d’emplois, et le taux de chômage atteint aujourd’hui un niveau historiquement élevé.

Ces affirmations s’appuient sur des faits réels. En effet, le taux de chômage annuel a atteint 13,3% à fin 2024, selon les données du HCP. Il s’agit du niveau le plus élevé depuis l’an 2000, où le taux s’était établi à 13,4%. Sur ce plan, le constat est objectivement fondé : le marché du travail traverse une phase de tension marquée.

Concernant l’évolution du stock global d’emplois, les données montrent un recul : de 10.772.000 emplois fin 2021 (date d’entrée en fonction du gouvernement Akhannouch), le total est passé à 10.673.000 fin 2024, soit une perte nette de 99.000 emplois sur la période.

Cependant, pour une évaluation plus fine, il convient de distinguer les différentes catégories d’emplois. L’emploi rémunéré, sur lequel l’action publique dispose de leviers plus directs, a connu une trajectoire inverse. Entre fin 2021 et fin 2024, il est passé de 9.242.000 à 9.605.000, ce qui représente une création nette de plus de 360.000 emplois salariés.

La baisse globale du stock d’emplois est donc essentiellement liée à l’effondrement de l’emploi non rémunéré, massivement concentré dans le secteur agricole. Ce segment est particulièrement exposé aux aléas climatiques, qui ont fortement affecté l’activité agricole au cours des dernières années. Sur ce point, la marge de manœuvre gouvernementale reste structurellement limitée.

Le véritable enjeu réside ailleurs : la résilience des territoires ruraux et la diversification des opportunités économiques hors agriculture de subsistance. La question devient alors celle du développement rural dans son ensemble, au-delà de la seule variable agricole. Et qui dit développement dit long terme.

Pour ce qui est de l’objectif d’un million d’emplois promis sur la durée du mandat, le retard accumulé rend sa réalisation hautement improbable dans le temps restant. Même un retour au niveau de l’emploi total observé en 2021 constituerait, à ce stade, une forme de stabilisation partielle.

En conclusion, sur la question de l’emploi, affirmations justes mais incomplètes.

Inflation et pouvoir d’achat : retour sur les faits

Médias24 avait anticipé que l’inflation et le pouvoir d’achat seraient au cœur des préoccupations politiques lors des prochaines échéances électorales. Dans le même registre, Abdellah Bouanou a mis l’accent sur les niveaux élevés d’inflation enregistrés ces dernières années au Maroc.

« Il y a eu une baisse du pouvoir d’achat des citoyens, avec des taux d’inflation de 6,6% en 2022, 6,4% en 2023 puis 4% en 2024, qui restent très élevés. Cette inflation a érodé le pouvoir d’achat du citoyen, avec un renchérissement cumulé estimé à environ 1.500 DH. Pour les fonctionnaires, il y a eu des hausses de salaires, mais pour les autres catégories de citoyens, la vie est devenue trop chère. Le pouvoir d’achat s’est ainsi fortement dégradé, et l’illustration la plus marquante, c’est qu’on n’a pas pu procéder au sacrifice de Aïd Al-Adha cette année », a déclaré le député.Aucun taux d’inflation de 4% n’a été enregistré entre 2021 et 2024, ni en moyenne annuelle ni en glissement annuelEn réalité, les chiffres avancés par Abdellah Bouanou ne correspondent pas toutes aux données officielles. L’inflation moyenne annuelle s’est établie à 6,6% en 2022, puis à 6,1% en 2023, avant de chuter à 0,9% en 2024, selon les statistiques du HCP.

Même en raisonnant en termes d’évolution de l’IPC en glissement annuel, c’est-à-dire en comparant le mois de décembre à celui de l’année précédente, l’inflation s’élevait à 8,3% fin 2022, avant de ralentir à 3,4% fin 2023, puis à 0,7% fin 2024.

Cependant, il convient de rappeler qu’une grande partie de cette inflation a été importée, du fait de la forte dépendance du Maroc à l’égard de ses importations, notamment la facture énergétique et les coûts du transport maritime. Ces hausses externes se sont répercutées sur l’ensemble du niveau général des prix.

Ce que Bouanou omet de mentionner, c’est que sans les mesures d’atténuation mises en place (subventions pour les professionnels du transport, aides sociales, revalorisation des salaires dans le public, révision de l’IR, et hausses significatives du SMIG), la situation aurait été bien plus critique.

Aucun gouvernement, par ailleurs, ne peut empêcher le déclenchement d’une guerre en Ukraine ou contenir les tensions au Moyen-Orient qui propulsent les cours du pétrole.

La stabilité des prix relève du mandat de la Banque centrale, et les chiffres montrent que Bank Al-Maghrib a rempli cette mission de manière efficace. À la différence de nombreux pays où l’inflation reste persistante comme l’Égypte, la Turquie, la Tunisie, l’Espagne ou même la France, le Maroc a réussi à la contenir rapidement.

Concernant le pouvoir d’achat, il est indéniable qu’il s’est érodé significativement. Toutefois, les mesures officielles prises ont partiellement amorti le choc.L’estimation d’une perte généralisée de 1.500 DH de pouvoir d’achat est méthodologiquement infondéeLe chiffre de 1.500 DH avancé par Abdellah Bouanou ne repose sur aucune base méthodologique solide. Tant qu’un revenu de référence n’est pas précisé, il est impossible de quantifier, en dirhams, l’érosion du pouvoir d’achat liée à l’inflation. Médias24 avait mené un exercice similaire, mais sur une période plus étendue et avec une méthodologie explicite.

Si l’on reprend brièvement cet exercice, en supposant que l’IPC reflète fidèlement le niveau général des prix, et donc le pouvoir d’achat des ménages, l’évolution entre fin 2021 et fin 2024 montre une hausse de l’IPC de 105,5 à 119, soit une augmentation de 12,8% ; c’est-à-dire une perte de pouvoir d’achat de 12,8% pour un revenu constant.

Dans ce cas, pour un salarié dont le salaire nominal était de 10.000 DH fin 2021, la perte de pouvoir d’achat réelle (hors toute mesure de compensation salariale) serait de 1.280 DH. Pour atteindre une perte de 1.500 DH, il faudrait un revenu nominal de référence de 11.700 DH, soit un niveau supérieur à la moyenne salariale dans le public comme dans le privé. Ainsi, l’estimation de 1.500 DH de perte généralisée est donc infondée pour ne pas dire fausse.

Par ailleurs, concernant Aïd Al-Adha, il est utile de rappeler que le fait de ne pas avoir pratiqué le sacrifice cette année n’était pas uniquement liée au pouvoir d’achat. Le Souverain avait, dans un message à la Nation, invité les citoyens à s’en abstenir exceptionnellement en raison des pertes subies par le cheptel national.

Certes, les déséquilibres entre l’offre et la demande ont entraîné une flambée des prix, et l’appel à l’abstention a pu soulager de nombreuses familles, mais affirmer que l’érosion du pouvoir d’achat en est la raison principale n’est pas exact.

Niveau d’endettement du Trésor

Abdellah Bouanou a également évoqué l’endettement du Trésor, affirmant qu’il aurait augmenté depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel. « Quand on observe aujourd’hui la hausse de l’endettement, passé de 69,5% à 71,5% du PIB, il est évident que cela aura un impact sur le citoyen. C’est nous qui devrons rembourser cet argent… », souligne Bouanou.

Affirmer que l’endettement est passé de 69,5 % à 71,5 % du PIB n’a de sens que si l’on précise la période concernée. Sans référence temporelle claire, ces ratios perdent toute portée analytique.

Il est vrai que l’endettement du Trésor est passé de 69,5% à 71,5% du PIB, mais cela concerne la période entre 2021 et 2022. Or, nous ne sommes plus en 2022.

Médias24 publie chaque année un état des lieux complet des principaux agrégats macroéconomiques. Ainsi, l’analyse des données issues du ministère de l’Économie et des finances montre que l’endettement total du Trésor n’a pas suivi une trajectoire haussière sous le mandat du gouvernement actuel.

Source : MEF.

Le ratio dette/PIB est passé de 71,5% en 2022 à 68,8% en 2023, puis à 67,7% en 2024, marquant une baisse continue depuis le pic post-Covid.

Abdellah Bouanou poursuit en déclarant : « Si le taux d’endettement est bien de 67,7%, il faut l’annoncer clairement et le communiquer aux Marocains ».

Dans le même sens, il convient de rappeler que ces données sont publiques. Le ministère de l’Économie et des finances indique, dans sa récente publication, que l’endettement total du Trésor à fin 2024 s’élève à 1.082 MMDH, répartis entre 271 MMDH de dette extérieure et 811 MMDH de dette intérieure. Rapporté à un PIB nominal de 1.596,8 MMDH, ce montant représente un taux d’endettement de 67,7 %.

L’évolution récente traduit ainsi une tendance au désendettement claire, qui ne peut être ignorée lorsqu’on analyse l’impact budgétaire de l’action gouvernementale.

Les subventions aux importations de bovins ont-elles coûté 13,2 milliards de DH?

Non, elles ont coûté 437 millions de DH. Mais une partie du discours de l’Opposition et de Bouanou est fondé:

-en effet, le gouvernement a produit un document officiel, au parlement, comptabilisant l’exonération des droits de douane comme une dépense fiscale et donc comme un effort de l’État. Cette affirmation gouvernementale est totalement fausse et les politiques qui s’en sont emparés n’ont pas dit toute la vérité. Bouanou se contente de dire: nous avons un document officiel. C’est vrai. Mais l’affirmation contenue dans le document officiel est fausse, comme nous l’expliquions dans un précédent article.

-l’opération d’importation a été menée d’une manière critiquable, mais pas sur les montants. Plutôt que dans sa gouvernance, dans des contrôles insuffisants puisque des importateurs ont encaissé les subventions sans pour autant baisser les prix; et dans le refus d’une commission d’enquête parlementaire. Quant au montant réel payé par le budget de l’État, il est de 437 MDH et non 13,2 milliards de DH.