Après le virage comptable qu’imposera IFRS 17, les compagnies d’assurance marocaines s’apprêtent à franchir une nouvelle étape structurante avec l’introduction de la solvabilité basée sur les risques (SBR).
Cette réforme, dont l’entrée en vigueur est prévue en 2026, vise à aligner le cadre prudentiel marocain sur les standards internationaux les plus avancés en matière de gestion des risques.
Il s’agit d’une véritable révolution culturelle dans la manière dont les assureurs devront désormais aborder leur solidité financière et leur gouvernance.
Solvabilité basée sur les risques
Comme l’explique Baiysa El Houssine, expert-comptable, « le capital requis d’un assureur doit être proportionnel à la nature et au niveau des risques qu’il supporte réellement ».
Autrement dit, chaque compagnie devra démontrer qu’elle dispose en permanence de fonds propres suffisants pour faire face à ses engagements, même en cas de choc extrême.
Ainsi, cette réforme met fin à l’approche traditionnelle basée sur des barèmes fixes, calculés à partir des primes encaissées ou des provisions techniques. Cette méthode, qui présentait l’avantage de la simplicité, ne tenait cependant pas compte des spécificités réelles de chaque assureur ni de la complexité croissante des environnements économiques et financiers.
« Avec le SBR, nous passons à un cadre beaucoup plus dynamique et intégré. Le capital de solvabilité requis est désormais calculé en fonction de l’exposition réelle de chaque compagnie aux principaux risques : souscription, marché, crédit, opérationnel« , précise l’expert-comptable.
Selon les premières études menées par l’ACAPS, la mise en place de la SBR entraînera mécaniquement une baisse des marges de solvabilité des compagnies, aujourd’hui largement excédentaires avec des taux dépassant les 400% en moyenne.
Le passage à un calcul fondé sur les risques réels, et non sur des barèmes fixes, conduira à des exigences en capital plus alignées avec les profils de risque individuels.
La SBR s’accompagne d’un renforcement profond de la gouvernance et de la responsabilité managériale. L’un des piliers essentiels de ce nouveau régime est l’introduction de l’ORSA (Own Risk and Solvency Assessment), un outil d’auto-évaluation stratégique.
Désormais, chaque assureur devra s’interroger régulièrement : « Au regard de ma stratégie, de mon environnement économique et de ma tolérance au risque, suis-je en capacité de faire face à mes engagements futurs ? »
Cette évolution oblige les assureurs à devenir acteurs de leur propre pilotage prudentiel, et non plus de simples exécutants de règles imposées.
« L’assureur n’est plus un acteur passif qui applique un règlement. Il devient acteur de son propre pilotage prudentiel, avec des responsabilités accrues vis-à-vis de son conseil d’administration, de ses collaborateurs, mais aussi de ses assurés », insiste Baiysa El Houssine.
Enfin, la SBR repose sur un troisième pilier fondamental : la transparence. Désormais, les compagnies devront produire un reporting plus riche, plus standardisé et plus fréquent. Ce reporting ne s’adressera plus seulement à l’ACAPS, mais également aux analystes, aux réassureurs, aux investisseurs et, in fine, aux assurés eux-mêmes.
« L’ambition est de créer un écosystème de confiance, où la solidité des assureurs ne repose pas uniquement sur leur capital, mais aussi sur leur capacité à expliquer, justifier et anticiper leurs décisions ».
Ainsi, la SBR va bien au-delà d’un simple changement de normes : elle introduit une nouvelle manière de penser le risque, de piloter la solvabilité et de rendre des comptes. Elle obligera les compagnies marocaines à renforcer leur gouvernance, à développer des outils de modélisation plus avancés et à adopter un discours plus transparent et plus lisible auprès de toutes les parties prenantes.
IFRS 17 : un changement fondamental
La norme IFRS 17 sera applicable aux comptes 2025. Ce nouveau cadre remplace l’ancienne norme IFRS 4, en place depuis près de deux décennies, et marque une étape clé dans la modernisation des pratiques comptables du marché.
Or, au-delà d’un simple ajustement technique, IFRS 17 introduit une véritable rupture dans la manière d’évaluer les engagements des compagnies et de présenter leurs performances financières.
Le calendrier est désormais fixé : les premiers états financiers sous cette norme devront être publiés à partir de l’exercice 2025, comme l’a rappelé l’ACAPS.
« Son objectif est de normaliser la présentation des contrats d’assurance dans les états financiers, selon une logique de valorisation économique. Elle remplace les règles comptables locales (souvent disparates) par un modèle unique, transparent et cohérent, applicable à l’échelle mondiale », souligne l’expert-comptable.
« L’entrée en vigueur d’IFRS 17 représente une réforme comptable majeure pour le secteur des assurances, comparable à ce qu’a été IFRS 9 pour les banques« .
Le système précédent laissait une grande latitude d’interprétation, ce qui compliquait les comparaisons entre acteurs du marché. Désormais, le passage à une approche uniforme permet d’assurer une comparabilité renforcée, notamment pour les investisseurs et les groupes internationaux.
« Il ne sera plus possible pour deux assureurs de présenter des états financiers incomparables. Cette réforme impose un langage commun qui reflète mieux la réalité économique des contrats », explique un professionnel du secteur de l’assurance.
Ce changement prend tout son sens lorsqu’on rappelle que l’assurance est un secteur particulier où le cycle de production est inversé : les primes sont encaissées avant que les risques ne se matérialisent.
C’est précisément pour mieux traduire cette spécificité que la norme introduit une nouvelle provision clé : la marge de service contractuelle (CSM). Celle-ci représente les profits futurs attendus, reconnus progressivement au fil de la vie du contrat.
Des impacts profonds sur la présentation des comptes, la rentabilité et l’organisation des compagnies
La première conséquence tangible d’IFRS 17 concerne la présentation des comptes. Jusqu’à présent, les contrats d’assurance étaient comptabilisés selon des méthodes hétérogènes, les primes étant souvent reconnues en chiffre d’affaires dès leur encaissement et les provisions techniques apparaissant peu lisibles. Ce modèle ancien ne permettait ni une lecture économique fidèle des engagements ni une comparabilité entre assureurs.
« Avec IFRS 17, tout change. Les passifs d’assurance seront désormais évalués sur la base de flux futurs actualisés, intégrant une marge de services contractuelle. Cela permet une meilleure lecture économique des engagements et une séparation plus nette entre la charge future et la rentabilité du contrat », explique Baiysa El Houssine.
Le deuxième impact touche à la rentabilité apparente des compagnies. Contrairement à l’ancien système où les résultats pouvaient paraître plus stables mais moins représentatifs, IFRS 17 impose une reconnaissance progressive des profits à mesure que le service est rendu à l’assuré.
« Avec IFRS 17, le résultat sera étalé dans le temps. Certaines compagnies verront leur résultat technique baisser à court terme, non pas parce qu’elles sont moins performantes, mais parce que la norme lisse les profits sur la durée des contrats ».
Il prévient que cette transition pourrait créer une impression de rentabilité affaiblie dans les premières années, d’où la nécessité d’un effort de pédagogie renforcée auprès des parties prenantes pour éviter des interprétations erronées.
Le troisième effet majeur concerne la communication financière. IFRS 17 introduit une approche plus analytique et structurée, obligeant les compagnies à détailler l’ensemble des variations de leurs résultats, à justifier les hypothèses actuarielles utilisées et à expliquer les évolutions de la CSM, des ajustements de risque ou encore des écarts liés aux décalages temporels.
« Cette norme suppose un renforcement des fonctions finance, actuariat et communication, mais aussi une meilleure coordination entre la technique et le pilotage stratégique ».
Cette nouvelle exigence de transparence transformera profondément la manière dont les assureurs interagissent avec les marchés et leurs actionnaires.
Enfin, sur le plan organisationnel, IFRS 17 entraîne une modernisation nécessaire des systèmes d’information et des processus de production comptable. La génération des états financiers devient plus complexe et plus régulière.
« L’assurance ne se contente plus de gérer des primes et des sinistres : elle doit désormais modéliser finement les flux, intégrer des données prospectives et justifier sa solidité aux yeux du marché », conclut l’expert-comptable. Cette évolution place la donnée, l’analyse prospective et le contrôle des risques au cœur du fonctionnement des compagnies.