L’allongement de l’espérance de vie, les mutations économiques et les pressions sur les finances publiques placent les régimes de retraite face à des défis inédits.
Or, ces transformations exigent de repenser en profondeur les modèles existants afin d’assurer leur pérennité et leur équité.
Dans ce contexte, experts et acteurs du secteur s’interrogent sur les voies possibles pour garantir des retraites viables, équitables et adaptées aux réalités actuelles, lors de la conférence annuelle de l’APSA organisée en partenariat avec l’ACPAS.
L’ACAPS prépare progressivement une transition vers un contrôle basé sur les risques
Mohammed Hablouz, chef du département de supervision des retraites à l’ACAPS, a rappelé que le Maroc en est encore au stade du contrôle basé sur la conformité.
« Actuellement, notre contrôle des régimes de retraite repose sur un contrôle de conformité. Il s’agit de s’assurer du respect de la réglementation par l’ensemble des organismes de retraite », a-t-il expliqué.
Toutefois, une réflexion est engagée depuis 2022 pour faire évoluer ce modèle vers une supervision basée sur les risques. « Nous avons intégré cette réflexion dans notre plan stratégique et avons entamé un travail interne en nous appuyant sur les documents de l’IOPS et les expériences d’autres régulateurs« , a-t-il précisé.
Dans ce cadre, l’ACAPS a bénéficié récemment d’une visite d’études auprès de l’autorité allemande de supervision.
« Nous avons pu voir de près les outils et l’approche allemande du contrôle basé sur les risques », a-t-il indiqué, tout en soulignant que la mise en œuvre de ce modèle est un processus de long terme.
« Comme cela a été dit, ce processus peut durer jusqu’à quinze ans. Pour le Maroc, nous avons encore du temps pour réussir à intégrer cette approche révolutionnaire« .
Pour Mohammed Hablouz, le passage à une supervision basée sur les risques implique un changement de culture, mais aussi un dialogue étroit avec les acteurs du secteur.
« Il est essentiel de discuter avec les entités supervisées pour leur expliquer le nouveau cadre, qui ne sera plus basé uniquement sur des arrêtés et des lois, mais sur les risques qu’elles portent, qu’il s’agisse de risques opérationnels, de gouvernance ou d’investissement« , a-t-il souligné.
« L’approche basée sur les risques permet de concentrer les ressources sur les entités ou les thématiques réellement exposées, tout en allégeant le contrôle des acteurs moins risqués ».
Il a également rappelé que des études de soutenabilité sont menées pour évaluer la viabilité des régimes, à travers notamment des tests de sensibilité appliqués aux principales hypothèses de projection.
La supervision basée sur les risques : un modèle en plein essor à l’échelle africaine
William Motende, Chief Executive de Attain Enterprise Solutions, a présenté les grandes lignes de la supervision basée sur les risques (Risk-Based Supervision – RBS), un modèle qui se développe progressivement à travers plusieurs pays africains et qui rompt avec les approches traditionnelles de contrôle.
La supervision basée sur les risques constitue une approche innovante qui s’éloigne des modèles classiques fondés uniquement sur le respect des règles et des procédures.
Elle vise à rendre la supervision des régimes de retraite plus proactive, plus ciblée et surtout plus efficace face aux défis croissants liés à la longévité, aux transformations économiques et aux exigences de bonne gouvernance.
Concrètement, ce modèle repose sur l’identification et l’évaluation systématique des risques auxquels sont exposés les organismes de retraite.
Il permet d’adapter le niveau de supervision en fonction du degré de risque identifié, en concentrant les ressources sur les entités les plus vulnérables ou les thématiques les plus sensibles. L’objectif est d’anticiper les fragilités au lieu d’intervenir une fois les problèmes survenus.
Cette approche, déjà adoptée dans plusieurs pays africains, nécessite une utilisation accrue des technologies. Les outils numériques permettent de centraliser les données, d’automatiser certaines analyses et de visualiser en temps réel l’évolution des risques.
Des indicateurs, souvent illustrés par un code couleur (du vert au rouge), aident les autorités de régulation à prendre des décisions rapides et adaptées.
Pour William Motende, ce modèle permet de passer « d’une supervision perçue comme répressive à une approche plus collaborative et tournée vers l’anticipation des risques ». Il souligne également que « la qualité des données est essentielle, car garbage in, garbage out : des données erronées mèneront forcément à de mauvaises décisions ».
La supervision basée sur les risques favorise également l’harmonisation des pratiques au niveau régional, en facilitant les opérations transfrontalières et en posant des standards communs pour l’ensemble du continent.
L’objectif, à l’échelle africaine, est ambitieux : d’ici 2030, tous les pays devraient avoir adopté ce modèle, avec l’espoir de porter la couverture des retraites de 9,6% actuellement à plus de 30% de la population
Une fenêtre démographique à saisir pour garantir la pérennité des retraites
Ali Zaki, chef du département des études à la Caisse marocaine des retraites (CMR), a souligné d’emblée que les défis auxquels font face les régimes de retraite en Afrique recèlent aussi des opportunités qu’il convient de saisir rapidement.
« La population africaine est une population jeune. C’est une fenêtre qui s’ouvre, mais malheureusement, cette fenêtre va se refermer rapidement en raison de la transition démographique, de l’allongement de l’espérance de vie et de la migration », a-t-il averti.
Ainsi, pour transformer cette jeunesse en véritable levier, il estime impératif de mettre en place des régimes de retraite adaptés et correctement financés, afin d’éviter de transférer des dettes implicites aux générations futures.
« Il faut bien paramétrer les régimes de retraite pour garantir la souveraineté, l’équité et l’efficacité », a-t-il insisté, tout en appelant à la simplicité pour favoriser l’expansion de la couverture.
Par ailleurs, Ali Zaki a rappelé que les cotisations collectées représentent une épargne longue, essentielle pour financer des projets structurants tels que les infrastructures, l’économie verte ou encore les projets à forte valeur ajoutée.
« Il faut placer ces fonds de manière à défendre les intérêts des affiliés qui, heureusement, coïncident, dans la plupart des cas, avec l’intérêt national », a-t-il précisé.
En parallèle, il a mis en avant la nécessité de renforcer la gouvernance et la transparence dans la gestion des fonds, afin de garantir que le choix des projets reste toujours aligné avec les intérêts des bénéficiaires. « C’est primordial », a-t-il martelé.
Ainsi, selon lui, l’Afrique dispose aussi d’une opportunité à saisir en matière d’éducation et de sensibilisation, notamment financière et technologique, pour mieux préparer les populations aux défis futurs.
Adapter les régimes et diversifier les ressources face au défi de la longévité
Abordant la question de la longévité, Ali Zaki a rappelé que cet allongement de la vie peut être perçu comme une bonne nouvelle, mais soulève des problématiques financières pour les régimes.
« Il faut distinguer entre l’espérance de vie en bonne santé et en mauvaise santé, car cela impacte directement les prestations », a-t-il expliqué.
Face à cela, il recommande plusieurs mesures. D’une part, inciter les individus à diversifier leurs sources de revenus au-delà des régimes de base. D’autre part, mettre en place des régimes plus souples et adaptables, notamment sur l’âge de départ à la retraite, afin de « garantir l’équité entre les générations et entre l’effort contributif et la pension servie ».
Il a également plaidé pour le développement d’autres sources de financement au-delà des seules cotisations, notamment via les placements financiers.