Dans le cadre des interventions des groupes parlementaires lors de la séance plénière mensuelle des questions de politique générale adressées au chef du Gouvernement, Mustapha Dahmani, conseiller sous les couleurs du RNI, a déclaré : « Le taux de la croissance économique a dépassé 4,8% lors du premier trimestre 2025, ce qui a constitué un facteur fondamental dans la réduction du taux de chômage en créant environ 351.000 postes d’emploi dans les activités non agricoles« .

« Nous sommes également optimistes quant aux dernières statistiques du Haut-Commissariat au Plan, notamment concernant les perspectives de croissance pour le troisième trimestre 2025. La demande intérieure continuera de soutenir la croissance économique, atteignant 6,6 points. Compte tenu de la dynamique de reprise amorcée fin 2024, l’investissement et la consommation devraient poursuivre leur redressement au troisième trimestre 2025, stimulant l’activité non agricole de 4,2 % en glissement annuel, contre 4,4 % au trimestre précédent, ce qui contredit les discours pessimistes concernant le pouvoir d’achat des citoyens ».

Croissance et emploi, sous-emploi : ce que révèlent les chiffres ?

Selon M. Dahmani, la croissance économique de 4,8 % enregistrée au premier trimestre 2025 constitue un facteur déterminant dans la baisse du chômage et la création de l’emploi sur la même période.

Si l’économie marocaine a bien enregistré une croissance de 4,8 % selon les comptes nationaux du T1 2025 publiés par le HCP, les chiffres de l’emploi présentés par le conseiller sont incomplets.

Certes, la création d’emplois hors agriculture s’élève à 351.000 postes (216.000 dans les services, 83.000 dans l’industrie, 52.000 dans les BTP), mais cette création est contrebalancée par la destruction de 72.000 postes dans l’agriculture, ce qui ramène le solde net à 282.000 postes sur la même période.

Une représentation exacte des données sur l’emploi ne peut pas omettre les pertes enregistrées, surtout lors de toute communication publique. D’autant plus qu’au T1 2025, 25% des actifs occupés travaillaient encore dans le secteur de l’agriculture. L’écarter de l’analyse risquerait de donner une lecture partielle de la performance économique globale.

Par ailleurs, pour une évaluation plus fine, il convient de distinguer les différentes catégories d’emplois. Si le solde pour le premier trimestre reste positif avec 282.000 emplois créés, plus de 65% de ces emplois (185.000) relèvent du sous-emploi.

Le sous-emploi a augmenté de 10,3 % à 11,8 %, atteignant 1.254.000 personnes. Autrement dit, plus d’un emploi créé sur deux relève d’un sous-emploi.

Enfin, le lien fait par Mustapha Dahmani entre croissance et emploi relève davantage du discours politique, voire d’un raccourci simpliste, que d’une démonstration économique. En réalité, il n’existe pas de relation systématique ou automatique entre l’évolution du PIB et la création d’emplois, en particulier à court terme.

L’impact de la croissance sur l’emploi est souvent différé dans le temps, avec un certain délai de transmission. Autrement dit, il est économiquement infondé d’affirmer que les 4,8% de croissance enregistrés au T1 2025 ont directement entraîné la création des emplois observés sur la même période.

Demande intérieure ≠ pouvoir d’achat

Dans sa deuxième déclaration, Mustapha Dahmani s’appuie sur les publications du HCP relatives au T2 et T3 2025, évoquant une reprise de la demande intérieure. Il s’appuie sur ces prévisions pour contredire les discours relatifs à l’érosion du pouvoir d’achat.

Or les chiffres des T2 et T3 publiés par le HCP ne sont que des prévisions (entre estimation et projection), qui restent sujettes à révision.

Mustapha Dahmani cite ainsi la contribution attendue de la demande intérieure à la croissance du T3 2025, estimée à 6,6 points selon la note de conjoncture du HCP publiée le 11 juillet. Les chiffres avancés sont corrects et proviennent bien de cette note.

Ce qui l’est moins, en revanche, c’est le raisonnement qui en découle et qui s’appuie sur ces projections pour contredire « les discours pessimistes sur le pouvoir d’achat », comme il l’évoque. Alors que les deux notions ne sont pas équivalentes, ni directement corrélées.

La demande intérieure, en comptabilité nationale, regroupe plusieurs composantes :

  • la consommation finale des ménages,
  • l’investissement,
  • la consommation publique,
  • La consommation des institutions sans but lucratif (ISBL).

Le pouvoir d’achat des citoyens ne recouvre qu’une partie de cette demande, en l’occurrence, la consommation des ménages.

L’analyse détaillée des données montre d’ailleurs que la vigueur de cette demande tient davantage aux flux publics qu’à la consommation des ménages.

Au premier trimestre 2025, la formation brute de capital fixe (investissement) a bondi de 17,5 %, passant de 93,6 à 109,9 MMDH. Les dépenses des administrations publiques ont également progressé de 5,2 %, pour atteindre 70,6 MMDH.

Ce sont donc ces deux composantes — l’investissement et la dépense publique — qui expliquent l’essentiel de la dynamique de la demande intérieure.

Ceci dit, la consommation finale des ménages connait bien une reprise, avec une hausse de 4,4 % au premier trimestre. Dans ses prévisions pour le deuxième trimestre et ses projections pour le troisième trimestre, le HCP prévoit des hausses respectives de la consommation des ménages de 4,2% et 4,1%.

Cette progression s’inscrit, selon le HCP, dans un « contexte d’inflation maîtrisée et d’amélioration des revenus, grâce notamment à la revalorisation des salaires publics, à la réforme de l’impôt sur le revenu et aux rehausses du SMIG et du SMAG ».

Ces mesures gouvernementales ont, certainement, permis d’améliorer les revenus et d’atténuer les effets de l’inflation. On peut même affirmer que l’impact de l’inflation aurait été plus brutal sans les différentes mesures prises, qu’elles soient sectorielles ou liées directement aux revenus.

Mais il serait abusif d’en conclure à un rétablissement du pouvoir d’achat. Celui-ci reste grevé par des niveaux de prix durablement élevés, même si le rythme d’inflation s’est ralenti. Les hausses de revenus ne font au mieux que compenser — partiellement — la perte de pouvoir d’achat accumulée depuis plusieurs années.

Surtout, il est économiquement infondé de tirer des conclusions sur le pouvoir d’achat à partir de la seule évolution de la demande intérieure ou même de la consommation des ménages. Une hausse de la consommation peut s’observer dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat, si les ménages recourent à leur épargne ou s’endettent davantage. À l’inverse, une stagnation de la consommation peut résulter d’un choix d’épargne, et non d’une perte de pouvoir d’achat.

Seule l’analyse du revenu disponible réel des ménages, c’est-à-dire corrigé de l’inflation, permet d’évaluer avec précision l’évolution du pouvoir d’achat. Nous avons tenté l’exercice dans un précédent article avec les données publiques disponibles. Il en ressort que l’érosion du pouvoir d’achat est indiscutable.

L’amélioration du pouvoir d’achat reste donc un vrai sujet sur lequel les politiques sont fortement attendus.

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