La présence à Dakhla de Christopher Nolan, accompagnée d’un casting prestigieux incluant la superstar Matt Damon, n’est pas passée inaperçue. Fidèle à lui-même, le réalisateur a refusé de communiquer avec la presse. Toutefois, le ministre de tutelle, en visite sur le lieu de tournage avec le directeur général du CCM, a accordé un entretien filmé à Médias24 sur les implications de cette méga-production au budget de 250 millions de dollars.
Médias24 : Le choix de ce grand réalisateur de tourner son dernier film à la Dune blanche laisse-t-il présager que Dakhla pourrait devenir une destination cinématographique incontournable au Maroc ?
Mehdi Bensaïd : Dakhla est en effet appelée à devenir une grande destination de tournage, qui sera renforcée par notre choix d’y implanter à partir de septembre une école de cinéma qui permettra de mettre en place un écosystème favorisant les tournages et, à terme, des studios.
Ses merveilleux paysages, qui vont créer une offre complémentaire avec les autres pôles de tournage existants dans le Royaume, permettront d’attirer davantage de réalisateurs étrangers, à l’image de cette superproduction internationale qui a choisi de tourner à Dakhla en continuité de ce qu’elle avait déjà démarré à Ouarzazate ou encore à Essaouira.
— Ce tournage inédit à Dakhla va-t-il donc accélérer les choses ?
— Bien évidemment, mais si on veut encourager davantage de productions, nous nous devons de mettre en place un écosystème qui passera d’abord par l’ouverture d’une école et, pourquoi pas, demain, par des grands studios de tournage.
Pour répondre à votre question, il est évident que ce film va donner davantage de visibilité cinématographique à Dakhla comme une destination de tournage et non plus seulement de tourisme.
– Quelques mots sur la future école de cinéma de Dakhla…
– Cette école va nous permettre de construire cet écosystème à Dakhla pour les citoyens marocains, mais aussi pour les pays riverains et notamment subsahariens.
Son objectif étant de former une génération qui pourra répondre à la demande des productions étrangères, qui ont besoin de trouver des étudiants qui deviendront à terme des professionnels.
La méga-production de Christopher Nolan va générer des retombées majeures
— Quelles peuvent être les retombées financières du film de Nolan pour cette région ?
— S’il est difficile de quantifier ses retombées, cette production cinématographique devrait entraîner des investissements majeurs pour l’écosystème culturel et touristique, notamment pour les hôteliers et les restaurateurs qui en profiteront largement, sans compter la population locale.
Grâce à sa future diffusion planétaire, ce film va faire connaître Dakhla et le Maroc à des gens qui ne connaissaient pas forcément cette région ou notre pays.
— Que peut apporter Dakhla aux tournages étrangers ?
– Des paysages merveilleux comme celui de la Dune blanche qui intéressent de nombreux réalisateurs, qui ont déjà repéré et choisi d’autres endroits pour le futur.
– Le choix de Christopher Nolan de tourner dans la région de Dakhla permettra-t-il de dépasser le 1,5 MMDH de retombées financières atteint en 2024 ?
— Bien évidemment, mais pour y arriver, nous allons multiplier les investissements au Maroc pour encourager l’émergence de techniques de postproduction (effets spéciaux…) pour que le tournage ne dure plus que deux ou trois mois.
Notre marge de manœuvre pour augmenter les retombées financières est d’autant plus large quand on sait qu’il y a encore de nombreux autres lieux de tournage comme Fès, Casablanca, Marrakech, Rabat et Tanger qui ont d’ores et déjà été retenus par les producteurs internationaux.
De nombreux tournages sont prévus jusqu’à la fin de 2025
— Y a-t-il d’autres grands tournages étrangers prévus pour 2025 ?
– De nombreuses productions arrivent au Maroc au mois d’août, en septembre et en octobre, mais par souci de confidentialité contractuelle, je ne peux pas vous révéler leur nom ou leur nature parce que c’est à eux d’annoncer leur arrivée au Maroc.
Quoi qu’il en soit, nous avons beaucoup de demandes en cours et de tournages autorisés pour les prochains semaines et mois, avec un agenda qui court jusqu’à la fin de l’année.
Mais notre objectif est de diversifier notre offre afin de ne pas tourner uniquement sur les sites reconnus, mais de proposer de nouvelles destinations à l’image aujourd’hui de Dakhla.
— Allez-vous augmenter le cash-rebate (dégrèvements fiscaux) pour attirer davantage de producteurs étrangers ?
— Ce n’est pas exclu, mais le choix de Christopher Nolan de tourner dans notre pays montre que nous avons déjà une offre très compétitive et concurrentielle par rapport à d’autres destinations.
— Quels sont les principaux objectifs de la récente réforme du CCM ?
– D’améliorer l’écosystème cinématographique, à savoir les salles de cinéma et les réseaux de distribution, et bien évidemment d’encourager la production étrangère au Maroc.
Je pense que nous sommes sur la bonne voie et les chiffres peuvent en témoigner.
– Quels ont été les critères qui ont guidé la nomination du nouveau directeur du CCM ?
— Notre priorité était de choisir la bonne personne par rapport à un momentum précis, c’est-à-dire après la réorganisation législative du Centre cinématographique marocain (CCM).
Pour résumer, une personne d’expérience, qui n’a aucun conflit d’intérêt avec le milieu des producteurs, des réalisateurs ou des patrons de studios afin d’impacter positivement le secteur du cinéma.
– À quel horizon l’industrie cinématographique pourra-t-elle rejoindre l’écosystème automobile qui génère 120 MMDH par an ?
— Nous réussissons plutôt bien à multiplier le nombre de productions étrangères et de retombées financières, mais si l’on veut que notre industrie cinématographique ait davantage d’impact financier, il faut miser sur le cinéma national et faire en sorte qu’il devienne exportable.
Sachant que, de par notre géographie, nous avons toujours été liés à la marche du monde, il faut que nos imaginaires s’exportent davantage, car nous avons de belles histoires à raconter avec la richesse de notre culture et de notre histoire qui peut intéresser au niveau international.
Si aujourd’hui L’Odyssée d’Homère se raconte à Dakhla, je suis persuadé que nous pouvons proposer des histoires propres au Maroc qui peuvent intéresser le public international.
Pour cela, nos productions nationales doivent s’allier avec d’autres productions internationales pour écrire des histoires qui intéresseront autant le jeune Marocain que les citoyens du monde.
L’intelligence artificielle va permettre de mieux vendre les films marocains à l’international
— Peut-on imaginer créer de grands studios de cinéma à l’image de Cinecittà en Italie ?
— Nous avons déjà une cité du cinéma à Ouarzazate, mais c’est au secteur privé de se battre pour développer ce genre d’initiatives et de ramener des productions internationales et locales.
Le rôle de l’État est d’être au service des acteurs professionnels, mais il y a un intérêt certain à ouvrir de nouveaux studios, sachant que le CCM et le ministère ont reçu plusieurs projets de studios de tournage.
À l’heure de l’intelligence artificielle qui ne cesse de se développer dans la production cinématographique, nous souhaitons encourager cette dynamique pour monter en gamme à moindre coût pour nos productions nationales.
— Pour le doublage des films marocains à l’étranger ?
— Oui, mais aussi pour les effets spéciaux qui sont désormais plus faciles à générer qu’avant où le coût était énorme.
Sachant que nos producteurs ont du mal à lever des fonds, l’IA va démocratiser la possibilité de monter en gamme pour tourner des films de fiction, d’action et même d’histoire sans pour autant être impacté sur le volet budgétaire.
Si on mise sur la production nationale avec l’évolution technologique de l’intelligence artificielle, on pourra demain mieux vendre nos œuvres, et donc être davantage présents aussi sur les marchés internationaux.
La fréquentation des salles de cinéma a gagné 700.000 spectateurs en 2024
— Où en est la fréquentation des salles de cinéma qui n’a cessé de décliner depuis 1980 ?
— 2024 a été une année extraordinaire en nombre de spectateurs, car nous avons gagné plus de 700.000 nouveaux visiteurs grâce à l’ouverture de nombreux nouveaux complexes.
Aujourd’hui, les salles commencent à rouvrir et la fréquentation à évoluer par rapport à la dernière décennie. La dynamique actuelle est très encourageante avec plusieurs investissements qui sont en train de se mettre en place.
De plus, la création récente d’un Pass Jeunes qui offre un pricing plus adapté aux moyens des jeunes pour qu’ils puissent aller au cinéma va nous permettre de démocratiser l’accès au cinéma, avec une politique de service public qui se développe dans les petites et moyennes villes grâce à l’injection de 150 nouvelles salles de cinéma,
Notre objectif est en effet de remettre la culture du cinéma à jour, partout sur le territoire et pas uniquement dans les grandes villes.
– Avec quel objectif ?
— Que tous les Marocains puissent aller au cinéma une fois par mois, voire par semaine, car avec un pricing idéal, on peut rêver d’atteindre à terme 40 millions de spectateurs.
— Faudra-t-il vingt ans avant que le cinéma ne devienne un véritable écosystème ?
— Certainement beaucoup moins, parce que contrairement à l’industrie automobile ou aéronautique, il n’y a pas d’investissement lourd à mettre en place.
La star mondiale Matt Damon et l’acteur Tom Holland à l’aéroport de Dakhla.
