ORA Technologies a vu le jour en 2023. Cette start-up marocaine est spécialisée dans le développement de solutions digitales du quotidien, notamment dans le paiement et la livraison.
Depuis quelques mois, son nom circule de plus en plus dans l’écosystème tech marocain, en particulier à travers ses deux marques : Kooul, son application de food delivery, et ORA Cash, un wallet digital développé en partenariat avec M2T, filiale de BCP, et bénéficiant d’un réseau de près de 7.000 agences Chaabi Cash et Tashilate.
Quelle est l’histoire de cette entreprise ? Quels sont ses moyens financiers, son modèle économique et sa vision à long terme ? Autant de questions que LeBoursier de Médias24 est allé poser directement à son fondateur et CEO, Omar Alami.
Dans leur bureau casablancais sur le boulevard Zerktouni, nous avons découvert une start-up structurée, animée par des équipes jeunes et complémentaires.
Développeurs, data scientists, experts en marketing digital ou opérateurs de service client évoluent dans un environnement qui revendique la diversité, le recrutement local et la promotion de l’entrepreneuriat féminin (45% des employés sont des femmes).
« Aujourd’hui, l’équipe est 100% marocaine. Et on tient à embaucher des jeunes Marocains et Marocaines, formés ici », souligne Omar Alami.
L’histoire derrière cette start-up
« Le premier challenge était de construire des équipes ». Lorsqu’il lance ORA Technologies en 2023, Omar Alami part de zéro. Il démarre avec une idée ambitieuse en tête et un sac à dos pour aller à la rencontre des jeunes développeurs de l’École 1337 à Khouribga. « Je venais pitcher : ‘Bonjour, j’ai un projet de super app, qu’est-ce que vous en pensez ?’« .
Très vite, il rassemble une première équipe autour de lui. L’objectif initial est de créer une application transactionnelle complète, pensée pour les smartphones d’entrée de gamme, qui centralise tous les usages du quotidien, à savoir commander un repas, réserver un service, communiquer via messagerie et payer.
L’application atteint 400.000 téléchargements en peu de temps. Mais cette visibilité ne suffit pas. « On a eu très peu de transactions. Donc on s’est dit qu’on n’allait pas y arriver comme ça ».
L’équipe se plonge alors dans les données. « Les utilisateurs cliquaient principalement sur deux boutons : je veux manger et je veux payer« .
C’est ce qui mène au pivot. Plutôt que de poursuivre avec une super application généraliste, ORA Technologies décide de lancer deux applications distinctes : ORA Cash, et Kooul.
« C’est comme ça qu’on démarre vraiment. Avec dans la tête cette idée simple : chaque Marocain, quel que soit son lieu de vie ou sa catégorie sociale, mérite d’avoir accès au e-commerce et au paiement digital », explique Omar Alami.
ORA Technologies revendique la création de 220 emplois en moins de deux ans, et vise un objectif de 2.000 postes supplémentaires dans trois ans
Stratégie de financement : construire local, viser l’autonomie
Depuis sa création, ORA Technologies a levé un total équivalent à 11,9 millions de dollars, répartis sur plusieurs tours de table.
Cette référence au dollar n’est qu’indicative. « Nous levons exclusivement en dirhams. Quand on parle en dollars, c’est uniquement pour se situer par rapport aux standards internationaux », précise Omar Alami.
Les deux premiers tours de pré-amorçage et d’amorçage, d’un montant équivalent à 2,5 millions de dollars, ont été réalisés auprès d’investisseurs marocains. Ce montant a servi à développer les applications, à structurer les équipes et à démarrer l’activité.
« Cette enveloppe est aujourd’hui entièrement consommée. Elle nous a permis de passer de l’idée au produit et de le lancer ».
Les deux tours suivants de pré-Série A et de Série A, finalisés en 2025 avec notamment l’appui du fonds Azur Innovation, portent sur 9,4 millions de dollars, soit environ 84,7 millions de dirhams.
Cette levée vise trois objectifs. « On veut continuer à investir dans le food delivery, consolider ORA Cash et rester attentifs au marché. Si une opportunité pertinente se présente dans une verticale voisine, on sera prêts ».
Il faut savoir que la dynamique de financement engagée par ORA Technologies s’inscrit dans un cheminement progressif, qui pourrait naturellement évoluer vers le private equity.
« Aujourd’hui, les deux types d’investisseurs qui peuvent nous accompagner, ce sont les entrepreneurs et les fonds de venture capital. Mais dès qu’on atteindra l’équilibre et les critères d’éligibilité, il est évident que des fonds de private equity marocains pourront entrer. Et là, le potentiel de financement sera encore plus important ».
Mon rêve, c’est de financer entièrement ma boîte au Maroc et d’y faire une IPO. Certaines verticales, si elles atteignent une taille critique, pourront tout à fait se prêter à une cotation locale
À horizon 2030 : inclusion, emploi et changement d’échelle
Pour les prochaines années, l’objectif affiché est de capter une part importante des six millions d’utilisateurs potentiels qui seront amenés à utiliser le food delivery, tout en participant activement à la bancarisation de plusieurs millions de personnes encore exclues du système financier formel.
« Aujourd’hui, on estime qu’il y a environ 400.000 à 500.000 utilisateurs réguliers du food delivery au Maroc. Ce n’est que 1% de la population. Si on compare avec d’autres pays émergents comme l’Inde, la Turquie ou le Brésil, où le taux de pénétration est entre 15% et 30%, le potentiel est énorme », souligne Omar Alami.
Cette projection s’accompagne d’un impact social concret. D’ailleurs, « pour servir six millions de clients, il faudra 60.000 livreurs. C’est un enjeu massif en matière d’emplois, de formation et de logistique. Il faudra financer des motos, des casques, des outils de travail ».
De la même manière, ORA Cash est appelée à jouer un rôle central dans l’inclusion financière. « Il y a encore une dizaine de millions de Marocains qui n’ont pas accès à un compte. Notre objectif, c’est de leur offrir une solution immédiate, sans contrainte, sans barrière technologique. C’est déjà un chantier à part entière ».
Ce qu’il faut retenir d’ORA Cash
Lancée en partenariat avec M2T, ORA Cash permet d’ouvrir un compte de paiement en 15 secondes, avec une procédure volontairement simplifiée.
« Tu renseignes ton nom et prénom, ton numéro de téléphone et ton numéro de carte d’identité. C’est tout. Tu peux immédiatement recevoir ou envoyer de l’argent, et déposer du cash dans l’une des 7.000 agences partenaires ».
L’objectif est d’accompagner la transition vers le digital, sans heurter les habitudes. « Pour les Marocains qui ne sont pas bancarisés. On peut leur proposer une alternative simple, intuitive, en darija, en arabe, en français ou en anglais ».
L’application a permis, en cinq mois, l’ouverture de 50.000 comptes. Elle intègre également une fonction de messagerie, avec possibilité de communication vocale.
Aussi, ORA Cash joue un rôle opérationnel dans le modèle Kooul. Ce sont en effet les livreurs de Kooul qui utilisent ORA Cash pour déposer en agence le cash collecté, assurant ainsi la circulation fluide des fonds dans un modèle encore largement dominé par le paiement à la livraison.
Kooul, une application pensée pour toutes les catégories sociales
De son côté, Kooul a été construite avec un objectif de rendre la livraison accessible à toutes les couches de la population.
En onze mois, on a atteint 20.000 commandes mensuelles, avec 15.000 clients actifs et une croissance régulière de 30% par mois
L’un des indicateurs les plus significatifs est le panier moyen, qui atteint 60 DH. « C’est notre fierté. À 60 DH, tu peux parler à des millions de Marocains. Si tu es à 100 DH ou 120 DH, tu exclus une partie importante du pays. Nous, on veut que tout le monde puisse faire du food delivery, pas seulement les CSP+ (Catégorie socio-professionnelle supérieure) ».
Sur le plan économique, ORA Technologies a fait le choix d’un modèle équilibré, loin des pratiques classiques du secteur. Le système repose désormais sur trois piliers :
– une commission fixée à 10% pour les restaurateurs ;
– 100% des frais de livraison payés par le client et reversés aux livreurs ;
– des produits souvent au même prix, voire moins cher qu’au restaurant.
« Pour que le client puisse être satisfait du service de livraison, il lui faut rémunérer correctement les livreurs. Nous sommes contre la livraison gratuite ou par abonnement, car elle dévalorise la valeur de la prestation ».
Aujourd’hui, Kooul emploie 140 livreurs actifs, auxquels s’ajoutent 80 salariés permanents au sein de l’entreprise.
« Nos livreurs sont prestataires de service, mais on leur garantit un minimum de 3.750 DH par mois. C’est un vrai choix de gestion. On veut un modèle durable, dans lequel tout le monde se retrouve ».
L’application est aujourd’hui déployée dans six villes : Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech, Agadir et Dakhla. « Nous sommes très fiers de couvrir Dakhla« .
Ancrée au Maroc, tournée vers l’Europe et attachée à l’écosystème local
Contrairement à une idée souvent admise dans l’univers tech, l’expansion géographique d’ORA Technologies ne vise pas en priorité l’Afrique subsaharienne. Le choix est clair, et assumé.
« Moi, j’ai vécu 25 ans en Europe. Il y a cinq à six millions de Marocains installés là-bas », affirme Omar Alami.
« On parle souvent d’Afrique comme d’un prolongement naturel, mais à choisir entre un continent que je connais peu et un autre où j’ai vécu pendant plusieurs années, je préfère aller là où je connais bien« .
L’entreprise regarde donc du côté de l’Espagne, de la France, de la Belgique ou encore des Pays-Bas. Des marchés à forte présence marocaine, mais aussi marqués par des usages digitaux déjà établis.
« Il y a beaucoup à faire, y compris dans le digital de proximité. Et puis, c’est aussi un moyen d’exporter un modèle marocain, pensé ici, structuré ici, et capable de s’imposer ailleurs ».
Au-delà de ses projets propres, ORA Technologies porte également un message collectif. Celui de la possibilité pour les start-up marocaines de se développer localement, de se financer localement, et d’aspirer à une croissance sérieuse sans dépendance extérieure.
In fine, « l’écosystème tech marocain est en train de s’organiser. Il y a de très bons fondateurs, de bons investisseurs, un marché profond. On peut créer des champions nationaux ici, les consolider ici, et les faire grandir sans attendre de validation extérieure ».