Une nouvelle phase de modernisation des chars M60 de l’armée marocaine semble imminente, comme en témoignent de récentes observations partagées en ligne. Des internautes ont diffusé des images satellite montrant un grand nombre de chars M60 stationnés sur le site de l’Établissement de soutien du matériel (ESMAT) de Nouaceur. Bien que souvent identifiés à tort comme des M60A3, il s’agirait en réalité de modèles M60A1.

En parallèle, des photos et vidéos ont circulé, montrant des convois de ces mêmes chars M60A1 sur les autoroutes, en provenance des régions de l’est et du sud du Maroc et convergeant vers Nouaceur. Ces mouvements logistiques d’envergure laissent présager le lancement d’une nouvelle vague de mise à niveau à grande échelle.

« Un programme de modernisation a en effet été développé pour mettre à niveau les chars M60A3 existants », explique notre consultant militaire Abdelhamid Harifi. « Ce programme dit SLAP (Service Life Assessment Program) a pour objectif de reconcevoir et de rééquiper ces plateformes afin de leur conférer des avantages tactiques supplémentaires ».

Le projet vise à accroître la létalité et la précision du char, tout en réduisant son obsolescence et en améliorant ses performances globales, pour un coût bien inférieur à celui d’un char neuf. «  On parle d’un coût estimé à un tiers de celui d’un remplacement complet du véhicule, avec l’avantage supplémentaire de limiter les besoins en formation, les équipages étant déjà familiers avec la plateforme M60 ».

Le programme SLAP repose sur un ensemble de modifications techniques ciblées, destinées à remettre le M60A3 au goût du jour tout en conservant la structure de base du char. « Côté mobilité, le moteur est revalorisé : sa puissance passe de 750 à 950 chevaux. Il est également restauré à un état neuf, ce qu’on appelle ‘zéro heure de fonctionnement' », détaille Abdelhamid Harifi.

« Les commandes hydrauliques du canon et de la tourelle sont remplacées par des systèmes entièrement électriques garantissant un fonctionnement plus rapide, plus réactif et surtout plus silencieux ».

La précision, autre pilier fondamental de la performance du char, est elle aussi revue à la hausse. « Les anciens viseurs mécaniques sont retirés au profit d’un système de conduite de tir numérique, avec calcul balistique intégré. Ce logiciel est éprouvé par l’armée américaine et offre une précision bien supérieure ».

« Le canon de 105 mm est lui aussi remplacé par un 120 mm« , indique notre expert.

Enfin, de nouveaux systèmes de communication seront intégrés, afin de garantir une interopérabilité totale entre les M60 modernisés et les autres plateformes de l’arme blindée, notamment les chars Abrams. Ce volet numérique vient consolider la stratégie globale des Forces armées royales (FAR), qui œuvrent depuis plusieurs années à la numérisation du champ de bataille.

Un partenariat industriel éprouvé à Nouaceur

La concrétisation de cette modernisation repose sur une base industrielle nationale solide, en l’occurrence l’Établissement de soutien du matériel (ESMAT) de Nouaceur. Ce site, déjà partenaire de General Dynamics Land Systems (GDLS) depuis le début des années 2000, a bénéficié d’un transfert de technologie qui lui a permis d’acquérir une réelle autonomie dans la maintenance lourde des équipements américains.

« Ce partenariat a déjà permis la reconstruction locale de chars M60 et d’obusiers automoteurs M109 », rappelle Abdelhamid Harifi. L’ESMAT maîtrise ainsi les opérations complexes de révision complète (overhaul) des moteurs, des châssis et de divers composants.

Un choix dicté par le réalisme opérationnel

Dans un contexte où la haute intensité redevient une hypothèse sérieuse, la modernisation de chars anciens comme le M60A3 prend tout son sens. Elle repose sur un constat tiré de l’expérience des conflits contemporains, notamment la guerre en Ukraine, qui a montré que l’arme blindée reste centrale dans les opérations terrestres, malgré l’évolution des menaces.

Toutefois, comme le souligne Abdelhamid Harifi, ces plateformes doivent évoluer. « Pour rester pertinents, ces véhicules doivent impérativement améliorer leur conscience situationnelle, leur combativité, et surtout leur capacité à survivre dans un environnement rendu plus létal par de nouvelles menaces asymétriques, comme les drones kamikazes et FPV ».

La modernisation apparaît ainsi comme une solution pragmatique, conciliant performance et viabilité budgétaire. L’exemple russe, avec la réactivation de chars anciens tels que les T-54 et T-62, montre que la priorité sur le terrain n’est pas nécessairement la sophistication, mais la disponibilité immédiate d’une puissance de feu suffisante. En ce sens, «  le besoin n’est pas d’avoir le char le plus moderne, mais d’avoir assez de canons  », précise Abdelhamid Harifi.

Un choix adapté au contexte marocain

Cette approche s’avère particulièrement pertinente pour les Forces armées royales, dans un contexte où certains projets d’acquisition ont été révisés. « L’achat d’un nouveau lot d’Abrams E2 a été temporisé pour des raisons budgétaires, tandis que l’acquisition de Merkava MK3 d’occasion a été abandonnée, en raison de leur engagement dans des conflits régionaux », précise notre consultant.

Ainsi, moderniser les M60A3 ne répond pas à une logique d’attente, mais bien à une stratégie de consolidation. Ceci permet de prolonger la durée de vie opérationnelle d’une flotte existante, en l’équipant de technologies adaptées aux réalités actuelles du champ de bataille, tout en garantissant un coût maîtrisé.

En somme, cette démarche démontre l’intérêt de conserver une réserve de véhicules d’ancienne génération. Dans un contexte de tensions régionales ou de conflit de grande envergure, ces plateformes modernisées offrent une puissance de feu mobile et réactive, capable de soutenir les unités terrestres face à des adversaires disposant eux aussi de moyens blindés conséquents.

La modernisation des M60A3 s’inscrit donc dans une vision stratégique cohérente : faire plus avec l’existant, tirer parti de l’expérience industrielle acquise, et maintenir une capacité de réponse rapide face aux imprévus opérationnels.