La Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) vient d’adopter une décision courageuse qui, nous l’espérons, fera jurisprudence. Le sujet concerne le rappeur El Grande Toto.
Si on devait résumer cette décision, on écrirait ceci : « La HACA n’est pas un censeur, et l’inclusion (des jeunes et des nouvelles tendances) est un devoir pour le service public ».
Médias24 reconstitue ci-dessous les péripéties de cette affaire jusqu’à son épilogue.
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Au commencement était le rappeur El Grande Toto. À la trentaine, Taha Hafsi, de son vrai nom, rencontre un vif succès de ce côté-ci de la Méditerranée, et même au-delà. Il s’est produit à l’Olympia et au Zénith de Paris. Il a décroché en France un disque de platine et un disque de diamant pour deux collaborations musicales.
Fin juin, il a fini par se produire sur la scène internationale de Mawazine, l’emblématique OLM Souissi.
Celui qui avait juré ne se produire à Mawazine que sur cette scène, généralement réservée aux stars internationales, a électrisé une foule évaluée à 400.000 personnes dans le cadre du spectacle de clôture de Mawazine à Rabat.
Pour l’enfant de Benjdia, c’est une consécration. D’autant que ce concert est retransmis par la suite sur 2M, dans une tranche horaire tardive (23 h).
200 plaintes reçues par la HACA…
Son concert ne laisse pas indifférent, pour le meilleur et pour le pire. 400.000 spectateurs en délire certes, jeunes pour la plupart, mais des mécontents aussi qui s’expriment sur les réseaux sociaux, n’ayant pas apprécié que le spectacle du rappeur soit retransmis par une chaîne publique.
À partir du 2 juillet, la HACA reçoit une avalanche de plaintes, selon nos sources. Le flot se poursuit jusqu’au 7 juillet, avec près de 200 plaintes au total.
Les plaintes portaient sur la diffusion, par la chaîne 2M, du concert du rappeur marocain El Grande Toto organisé dans le cadre de la 20ᵉ édition du Festival Mawazine – Rythmes du Monde.
Selon les plaintes reçues, le concert a comporté « des expressions et des scènes contraires aux bonnes mœurs et à la moralité publique et pouvant avoir un impact négatif sur l’éducation des jeunes ».
El Grande Toto, comme peuvent l’être les rappeurs, est un artiste clivant. Il jouit d’une immense popularité, chez les jeunes notamment. Mais il est aussi très critiqué pour son comportement général.
… des plaintes classées sans suite
Le régulateur a étudié et traité toutes les plaintes. Une décision a été prise le 17 juillet 2025 par le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle (CSCA), en réunion plénière.
Au terme de ses délibérations, le Conseil a décidé de classer les plaintes et de faire parvenir aux plaignants une notification argumentée de sa décision.
« En raison du principe de proportionnalité qui fonde la régulation des médias, il y a lieu non pas de censurer un artiste et de stigmatiser son public, mais d’inciter les opérateurs, au nom du discernement éditorial et de l’obligation de contextualisation, à renforcer leur usage des mesures prévues par les cahiers des charges pour garantir à la fois la liberté d’expression, la diversité culturelle et la protection des publics« .
L’argumentaire du Conseil
Selon nos informations, l’argumentaire du CSCA s’est construit sur le respect des lois encadrant la communication audiovisuelle, mais aussi sur le fait que l’évaluation de la qualité des œuvres artistiques ne fait pas partie des prérogatives de la HACA, qui par ailleurs n’a pas vocation à censurer ou interférer dans les choix éditoriaux.
Le Conseil a estimé important à ce propos de rappeler les considérations suivantes dans sa prise de décision :
- Conformément à son mandat, la HACA veille à ce que les différents contenus diffusés par les médias audiovisuels, en particulier par le service public, s’inscrivent dans le respect des lois encadrant la communication audiovisuelle dans notre pays, des valeurs démocratiques et des droits fondamentaux des publics.
- Dans le modèle marocain de régulation indépendante et fondée sur la liberté d’expression, le régulateur n’a ni vocation à censurer la création et l’expression artistiques, ni à interférer dans les choix éditoriaux des opérateurs relatifs à l’ensemble des contenus qu’ils diffusent.
- L’évaluation de la qualité des œuvres artistiques, notamment musicales, et l’autorisation de leur diffusion dans l’espace public ne font pas partie des prérogatives de la HACA.
- Le service public de l’audiovisuel a un devoir d’inclusion et d’interaction avec toutes les catégories du public, y compris à travers la prise en compte des pratiques culturelles et des codes d’expression des jeunes générations.
- Pour certains contenus, y compris la fiction et la chanson, il est pertinent de garantir par le service public un contexte de diffusion adapté, par le biais notamment de l’usage de la signalétique et de la prise en compte de la nature de l’audience. Bien que le spectacle de rap objet des plaintes ait été diffusé après 23h05, ces principes de vigilance seront rappelés à l’opérateur.
La liberté d’expression, le service public et la définition de la moralité
Cette décision courageuse signifie que le service public doit être attentif aux pratiques, aux attentes de tous les publics, et surtout des jeunes. L’audience actuelle des télévisions publiques vieillit.

Elle rappelle aussi que le régulateur n’est pas un censeur, et que l’inclusion est un devoir du service public de l’audiovisuel.
La HACA n’a pas voulu sanctionner la chaîne 2M pour la diffusion d’un concert qui a été un franc succès – objectivement parlant et loin de tout jugement de valeur –, pour immoralité ou grossièreté. Une telle sanction aurait été un appel d’air pour la régression.
Mais la HACA dit aussi que le service audiovisuel doit assurer l’usage de la signalétique et de la prise en compte de la nature de l’audience, des principes de vigilance qui ont été rappelés à la chaîne, bien que ce spectacle de rap objet des plaintes ait été diffusé après 23h05.
Qu’El Grande Toto soit controversé, il ne fait aucun doute. Comme nombre de rappeurs ici ou ailleurs, ses chansons contiennent des termes jugés vulgaires. Il fume et boit au vu et au su de tous. Il a eu des déboires avec la justice. Il a été condamné à huit mois de prison avec sursis pour « injures, diffamation et menaces » à la suite de deux plaintes déposées par deux personnes.
Il est présent sur les chaînes nationales, sur YouTube ou sur les réseaux sociaux. Il est très écouté sur les plateformes de diffusion où, comme sur Spotify, il enregistre plus de 3,9 millions d’auditeurs mensuels.
Faut-il censurer toutes ces plateformes ?