Comme partout ailleurs, le mercato est une période charnière pour les clubs marocains. C’est le moment d’ajuster, de dégraisser ou de renforcer l’effectif. Mais c’est surtout une fenêtre cruciale pour renflouer les caisses et équilibrer les comptes. Pour certaines équipes, il s’agit aussi d’un moyen de financer leur projet sportif et économique.
L’une des stratégies les plus efficaces aujourd’hui consiste à former des joueurs ou à miser sur des jeunes à fort potentiel, souvent recrutés auprès d’autres équipes, afin de les valoriser puis de les revendre à prix d’or. Plusieurs équipes de la Botola Pro ont fait de ce modèle un axe majeur de leur développement.
Si des clubs comme le Wydad ou le Raja sont pieds et poings liés par la pression de leurs supporters et l’obligation d’obtenir des résultats immédiats, d’autres institutions, à l’image du Fath Union Sport (FUS) et de l’Association sportive des Forces armées royales (FAR), disposent d’une plus grande marge de manœuvre pour bâtir un projet à long terme. Même si cela implique des périodes de vaches maigres en termes de trophées.
Des transferts qui financent la formation et l’équipe première
Après avoir valorisé des joueurs comme Nayef Aguerd (transféré à Dijon pour environ 17,6 MDH) ou Mehdi Moubarik (Al-Aïn, près de 11 M DH), les clubs de la capitale ont poursuivi leur politique de trading en 2024 et 2025 avec plusieurs opérations réussies :
– Reda Laalaoui (FUS) a été vendu à Hull City (Angleterre) pour environ 5,2 MDH ;
– Yahya Benkhaleq (FUS), vendu à Al-Ain (EAU) pour environ 8 MDH ;
– Hamza Igamane (FAR) a rejoint les Rangers (Écosse) pour 26 MDH ;
– Amine Zouhzouh (FAR) a signé à Al-Wakrah (Qatar) pour environ 30 MDH ;
– Hatim Essaouabi (FAR) a été transféré à KRC Genk (Belgique) pour près de 14,3 MDH ;
– Akram Nakach (FAR) est parti à Khor Fakkan (Émirats arabes unis) pour environ 4,7 MDH.
Ces transferts démontrent que le coût moyen de formation, estimé à 1,2 MDH par joueur selon nos informations, est rapidement amorti dès qu’un transfert aboutit. Ce coût inclut :
– les salaires des éducateurs et entraîneurs spécialisés ;
– les frais d’équipement (tenues, matériel d’entraînement) ;
– les frais médicaux et paramédicaux (suivi, soins, prévention) ;
– les frais administratifs liés à la gestion des jeunes joueurs ;
– les coûts liés à la participation à des compétitions et tournois ;
– les dépenses en nutrition et hébergement.
S’agissant du coût opérationnel annuel d’un centre de formation, il est estimé entre 4 et 12 MDH et couvre :
– la maintenance des infrastructures sportives (terrains, vestiaires, gymnases) ;
– les salaires du personnel administratif et technique (éducateurs, médecins, kinésithérapeutes, scouts) ;
– les frais de déplacement pour matchs et tournois ;
– les équipements renouvelables ;
– les programmes éducatifs et pédagogiques ;
– les investissements dans les infrastructures (agrandissements, rénovations).
De fait, le transfert de Amine Zouhzouh, annoncé à 30 MDH, permettrait à lui seul de financer plusieurs années de fonctionnement d’un centre de formation. Au-delà du montant brut de la transaction, les clubs bénéficient souvent d’autres sources financières liées à la transaction :
– Le mécanisme de solidarité, qui permet à une partie du transfert (généralement 5%) d’être reversée aux clubs ayant formé le joueur durant sa jeunesse (de 12 à 23 ans).
– Les clauses de pourcentage à la revente, qui garantissent au club formateur un pourcentage des futures ventes du joueur, parfois entre 10% et 20%.
Ces clauses assurent aux clubs une rentrée de fonds sur le long terme, même après la première vente, contribuant ainsi à pérenniser le modèle économique.
Une stratégie en mutation
La stratégie du trading entre désormais dans une nouvelle ère. Elle s’inscrit dans le Programme national de formation, lancé en septembre 2024 par la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et géré par la société Evosport, filiale de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P).

Les centres de formation du FUS et des FAR sont désormais administrés par Evosport, qui vise à professionnaliser la détection et l’encadrement des jeunes. Dans les prochaines années, toute équipe souhaitant signer un contrat professionnel avec un joueur issu de ces centres devra verser une indemnité au Fonds national de formation.
Ce fonds sera utilisé par Evosport pour :
– assurer le financement des coûts de fonctionnement des centres ;
– garantir la qualité et la continuité de la formation ;
– réduire la dépendance des clubs à l’achat de joueurs onéreux sans garanties de performances.

Les transferts récents (Laalaoui, Zouhzouh, Essaouabi…) appartiennent encore à l’ancien modèle, mais à moyen terme, ce fonds mutualisé pourrait transformer la formation en un véritable actif collectif du football marocain.
La stratégie de trading prouve qu’investir massivement dans la formation est une solution durable pour allier compétitivité sportive et viabilité financière. Alors que le marché international s’ouvre de plus en plus aux jeunes talents marocains, ce modèle pourrait devenir une source de revenus stable pour les clubs locaux et contribuer à élever le niveau global du championnat et celui des équipes nationales.
Le nouveau comité directeur du Raja de Casablanca en est bien conscient. « La formation est essentielle pour produire des joueurs de haut niveau et stabiliser l’équilibre financier du club. Il n’est pas viable de baser le club sur l’achat constant de joueurs coûteux et souvent incertains », nous expliquait dans un entretien Jawad Ziyat, président du Raja.
Une posture somme toute compréhensible au vu des plus-values réalisées par les Verts en 2021, juste après son premier passage à la présidence. La vente de l’enfant du club, Soufiane Rahimi, a fait un bien fou aux finances du Raja. Idem pour celle de Ben Malongo, arrivé libre au Raja en juillet 2019, avant d’être cédé pour la somme d’environ 3 millions d’euros (33 MDH).
L’avenir du football marocain semble désormais passer par un modèle hybride, axé sur la valorisation des talents locaux grâce à une formation de haut niveau, et sur l’implication d’acteurs institutionnels comme la FRMF et Evosport pour garantir la pérennité des centres de formation et assainir les finances des clubs.
« Aujourd’hui, des joueurs d’origine africaine sont valorisés à plus de 180 millions d’euros en Europe, à l’image de Yamine Yamal. Il n’y a aucune raison pour que le Maroc ne soit pas à ce niveau dans quelques années. La matière première est là, il suffit de professionnaliser l’accompagnement », assurait à Médias24, Ismail Lyoubi, directeur général d’Evosport. Une ambition qui s’apparente à un vœu pieux même si, à y regarder de plus près, il n’est pas impossible à réaliser.