Au Parlement, le ministre de la Santé, Amine Tahraoui, a annoncé, lundi 21 juillet, que le décret relatif à la réforme des prix des médicaments a atteint sa phase finale après plusieurs réunions menées avec les acteurs du secteur pharmaceutique. Ce texte sera prochainement soumis à l’adoption en conseil de gouvernement.
Cette réforme intervient dans un contexte où les prix de certains médicaments, en particulier ceux relevant des tranches T3 et T4, sont jugés excessivement élevés aussi bien par les professionnels de la santé que par les assurés.
Avec l’élargissement de la couverture « santé » à travers la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), la consommation de médicaments devrait augmenter de manière significative dans les années à venir.
Cette réforme s’impose ainsi comme une nécessité. Cependant, elle ne devrait pas se limiter à une simple baisse mécanique des prix, mais plutôt s’inscrire dans une approche équilibrée.
Elle devrait garantir à la fois un prix juste et accessible pour le citoyen, tout en préservant la viabilité économique des industriels, des distributeurs et des pharmaciens à travers le maintien de marges raisonnables.
Cette réforme devra également veiller à garantir la soutenabilité financière des régimes d’assurance maladie, afin d’éviter tout risque de déséquilibre budgétaire. L’objectif est donc d’aboutir à un modèle tarifaire qui concilie accessibilité, qualité et pérennité du système de santé.
Le projet de réforme des prix des médicaments bientôt en conseil de gouvernement
Le ministre de la Santé a déjà mis sur les rails le projet de décret portant réforme des prix des médicaments. Ses principaux objectifs sont de démocratiser l’accès aux soins, d’encourager les investissements nationaux, et de réduire la pression sur les caisses d’assurance.
Selon Amine Tahraoui, « les remboursements des médicaments par la Caisse nationale de la sécurité sociale (CNSS) ont enregistré une augmentation de 31% entre 2022 et 2024, une hausse qui pèse sur le budget général de l’État ». C’est ce qu’il a déclaré à la Chambre des représentants en réponse à des questions orales sur les médicaments.
Selon nos informations, les remboursements des médicaments ont progressé de 170% à la CNSS entre 2019 et 2024, passant de 1,4 milliard de DH à 3,8 MMDH, et de 52% à la CNOPS (de 1,64 MMDH à 2,49 MMDH), alors que les cotisations, elles, ont connu une hausse modérée durant cette même période (+28% à la CNSS et +16% à la CNOPS).
À la CNSS, cette dynamique est portée par la généralisation de l’AMO depuis fin 2022, qui a doublé le rythme de croissance annuelle des remboursements.
Plusieurs réunions ont alors été tenues avec les acteurs concernés par cette réforme, notamment les pharmaciens d’officine, les industriels du secteur, les laboratoires et les caisses. Les négociations n’étaient pas simples, d’après Amine Tahraoui, mais il a été nécessaire de trouver un compromis pour rapprocher les points de vue.
Selon différentes sources du secteur contactées par nos soins, la version initiale de ce projet de réforme a connu de nombreux ajustements.
Les négociations sont à présent achevées, et, d’après le ministre, ce texte est actuellement dans sa phase finale et sera bientôt intégré dans le circuit d’adoption, à travers son inscription à l’ordre du jour d’un prochain Conseil de gouvernement.
Une révision progressive des prix qui commencera par les médicaments onéreux
Si pour le ministre le sujet est clos, les avis restent partagés sur le bien-fondé de cette réforme. Dans un article précédent, Médias24 a exposé celui des pharmaciens d’officine et des consommateurs.
S’agissant des industriels, s’ils ont obtenu satisfaction sur certaines de leurs revendications, le principal point de désaccord reste la méthode de fixation des prix des médicaments génériques.
Interrogés par Médias24, des professionnels de l’industrie pharmaceutique nous expliquent d’abord la méthode générale de la révision des prix des médicaments sur laquelle ils se sont mis d’accord avec le ministre de la Santé.
« Nous allons procéder à un benchmark des médicaments commercialisés au Maroc par rapport aux six pays de référence », à savoir la France, la Belgique, le Portugal, l’Espagne, la Turquie et l’Arabie saoudite.
« Pour les médicaments princeps dont le prix fabricant (PF) est supérieur à 300 DH, le nouveau PF sera déterminé en adoptant le plus bas parmi ceux appliqués dans ces six pays. En revanche, pour les médicaments princeps dont le prix fabricant est inférieur à 300 DH, le nouveau prix sera déterminé sur la base de la moyenne des quatre pays de référence dont le PF est le plus bas« .
« Cette révision sera toutefois faite de manière progressive, selon les engagements du ministre de la Santé. On démarrera d’abord par les médicaments des tranches T3 et T4, qui regroupent les médicaments onéreux, avant de passer par la suite aux tranches T1 et T2″, ajoutent nos sources.
« Pour le patient final, en particulier pour les médicaments chers, nous espérons qu’il y aura des baisses substantielles des prix, parce qu’au-delà des baisses prévues, il y a un mécanisme de négociation avec les laboratoires, internationaux entre autres. Nous espérons que ces derniers joueront le jeu, pour permettre un accès équitable à l’ensemble des patients ».
La méthode de fixation du prix des génériques rejetée par les industriels
Le problème réside toutefois au niveau de la fixation des prix des génériques. Elle sera faite, d’après nos sources, suivant un modèle en escalier. Une méthode rejetée par les industriels pharmaceutiques, qui nous expliquent leur point de vue.
« Cette méthode est une aberration. Elle sera catastrophique aussi bien pour les patients que pour les industriels, la fabrication locale, la souveraineté sanitaire ainsi que l’industrie des génériques », regrettent-ils.
« Nous essayons encore de négocier ce point avec le ministère, même si les discussions par rapport à cette réforme ont été achevées. Nous ignorons si notre voix sera entendue ».
Et nos sources de préciser : « Cette méthode de fixation des prix se traduit comme suit : le prix du générique qui sera placé au premier palier sera fixé par son producteur. Celui du générique qui arrivera en second devra être moins élevé de 5% par rapport au premier. Le prix de celui qui arrivera en troisième devra être réduit de 10% par rapport au premier générique, contre 15% pour le quatrième générique ».
« Cette méthode s’appliquera, selon le ministère, aussi bien pour le générique fabriqué que pour celui importé. Cela signifie qu’à un moment, nous aurons un générique fabriqué localement 15% moins cher qu’un générique importé. À terme, le générique fabriqué localement finira par se faire rare ».
« Ce ne sera pas rentable pour nous », poursuivent nos interlocuteurs, « ce qui impactera, par ricochet, l’industrie marocaine du générique, et entraînera la baisse de nos exportations. Les fabricants trouveront ainsi qu’il est plus simple et rapide d’avoir une autorisation de mise sur le marché (AMM) d’un produit importé. Qui va donc continuer à investir dans la fabrication des génériques au Maroc ? ».
Une méthode « qui risque de décourager la fabrication locale du générique »
« Cette approche montre que le générique, en soi, ne sera plus considéré comme un produit qui pousse à la baisse des prix des princeps. Lorsqu’un générique rentre sur le marché des médicaments, son premier rôle est de pousser à la baisse des prix des princeps. Une fois qu’il est produit localement, il faut encourager l’industrie nationale. Sinon, les prix des princeps ne baisseront jamais ».
Selon les industriels, « il vaut mieux avoir un générique, un prix, et un tarif national de référence sur lequel le remboursement par les caisses d’assurance est fait. Par la suite, il faut laisser la concurrence jouer son jeu ».
Si cette méthode est adoptée définitivement, « nous continuerons à importer le générique, mais le jour où nous aurons un problème qui nécessitera la fermeture des frontières, on ne pourra plus le fabriquer. Nous deviendrons dépendants de l’importation ».
« Certes plusieurs Princeps à petits prix sont fabriqués au Maroc, mais toute l’innovation et la biotech sont aujourd’hui importées. On est déjà dépendants de cette biotech. Alors lorsque les biosimilaires arriveront, on préférera les importer au lieu de les fabriquer, parce qu’un dossier d’AMM à l’importation est plus rapide et plus simple, et permettra d’avoir des prix plus intéressants ».
« Les dégâts de cette méthode ne seront visibles que d’ici trois à cinq ans, où nous remarquerons un désinvestissement dans la fabrication locale des génériques, ce qui est en contre-indication avec la souveraineté sanitaire », concluent-ils.