Sidi Brahim Tijani nous donne rendez-vous à Bab Boujloud, une des portes emblématiques de la médina de Fès. Très sobre, il porte un jean et un tee-shirt simple. Il fait un signe de la main en souriant : “Mrehba à Fès”. Puis d’ajouter, avec malice : “Etes-vous prêtes ? Nous allons beaucoup marcher”. Il fait très chaud, plus de 40 degrés, mais dès que nous embarquons dans la médina, la chaleur s’atténue, comme par magie.
À chaque coin de rue, des gens s’arrêtent pour saluer Sidi Brahim Tijani, avec déférence. Le soufi prend le temps de parler à chacun, d’adresser un mot gentil. Puis, il se tourne vers moi et commence à raconter, d’une voix posée, envoûtante : “La médina de Fès se constitue d’à peu près 363 quartiers et 363 mosquées. Dans chaque quartier, il y a toujours 5 choses essentielles : une mosquée, un hammam, une école coranique, une fontaine pour se désaltérer et faire ses ablutions et le four pour le pain”, explique-t-il.
La médina est construite de telle manière que les bâtiments s’enchevêtrent, pas d’espace, les constructions sont liées les unes aux autres. “On dirait un corps solidaire, entier, comme une seule maison avec des ruelles”, précise le Tijani.

Médina de Fès = Cœur de Soufi
En se baladant dans les ruelles de la médina, les portes des riads sont discrètes, rien ne peut donner une idée de ce qui se cache réellement à l’intérieur. “L’extérieur de ces maisons peut être très modeste, tandis que l’intérieur peut être extraordinaire, ce n’est qu’un reflet du cœur du soufi. De l’extérieur, il est modeste, mais l’intérieur est sublime. Pour résumer, c’est la simplicité en public et la beauté dans l’intimité, c’est celà Fès”, précise notre guide.

Soudain, Sidi Brahim Tijani s’arrête de parler. Il est concentré avec un monsieur qui nous dépasse et qui donne des coups de fouet à son âne. Il interrompt notre conversation et en un éclair, se dirige vers lui, lui glisse un billet dans les mains, et lui dit gentiment : “Arrête de frapper cet animal. Tu lui fais du mal”. Il s’excuse auprès de nous, en expliquant qu’il ne peut voir quelqu’un faire du mal à un animal.

Quelques minutes plus tard, nous bifurquons dans une petite ruelle. Nous voilà devant Dar Lmraya, lieu de résidence de Sidi Ahmed Tijani, quand il est venu d’Algérie. Le Tijani nous explique qu’au 18ème siècle, le sultan Moulay Soulaimane El Alaoui lui avait donné cette maison pour y habiter et pour y construire la grande zaouia Tijania.

Une médina construite autour des migrations
Nous nous engouffrons dans les ruelles de la médina, tandis que Sidi Brahim Tijani nous explique que la capitale spirituelle s’est construite autour de migrations. “Le fondateur du royaume du Maroc, le sultan Moulay Idriss venait du Moyen-Orient. Les Chorfas (descendants du prophète) ont suivi. Les juifs qui sont devenus musulmans, les Andalous, les familles de Sicile ont également ont élu domicile à Fès”, explique notre interlocuteur.
“Le Maroc, c’est une identité plurielle, liée à notre terre. D’ailleurs Sidi Ahmed Tijani fait partie de ceux qui sont venus d’ailleurs, pour s’installer à Fès. Et il a pu rassembler le monde ici”, explique-t-il.
Et d’ajouter : “La Médina de Fès fait rayonner ce mixage dans le pays. C’est une ville qui est construite par des migrations et qui donne une identité. Cette identité, est symbole du Maroc et de la ville de Fès.”

Depuis Fès, la Tariqa Tijania a su s’implanter dans la ville, puis dans le monde, surtout en Afrique de l’Ouest. Il y a quelques mois, le ministre des Habous et des Affaires islamiques, avait déclaré que “la Tariqa Tijania joue un rôle clé dans le renforcement des relations religieuses et spirituelles entre le Maroc et plusieurs pays africains, notamment le Sénégal. Cette tariqa, d’origine marocaine, compte des milliers d’adeptes à travers le reste du continent africain. Beaucoup d’adeptes choisissent de faire une visite spirituelle à Fès, avant de continuer leur route vers la Mecque pour le grand pèlerinage.

Zaouïa Tijania
Nous entrons dans une ruelle animée. Les vendeurs vendent des chapelets, des Corans. L’odeur du boukhour embaume l’air. Les personnes qui se baladent sont de multiples nationalités, surtout des visiteurs d’Afrique subsaharienne, habillés de longs vêtements amples. L’atmosphère est teinté de spiritualité. Certains vendeurs égrennent des chapelets en psalmodiant en silence. Seules leurs lèvres bougent. Nous sommes face à la Zaouia Tijania. À l’intérieur, tout est tapissé de vert. “La couleur de l’islam”, nous confie Sidi Brahim Tijani.
Mais quelle est la différence entre une Zaouïa et un Jamae جامع (Grande mosquée) ? La mosquée مسجد est un lieu des 5 prières seulement, tandis que la grande mosquée جامع , est un lieu où nous pouvons prier le vendredi.

D’après Sidi Brahim Tijani : “La Zaouia, c’est un lieu où des affiliés d’une confrérie soufie se rencontrent pour faire les cinq prières, et pour accomplir le rituel qui est lié à cette confrérie. En même temps, c’est un lieu qui regorge de liens.”
Dans l’histoire, les Zaouïas ont eu leur poids, surtout quand Fès était la capitale du royaume. “Ces lieux étaient des lieux de rencontre, très incarnés dans la société et liés à des voies religieuses, spirituelles”, explique le Soufi. En plus de devenir une sorte de famille spirituelle. “A l’époque, chaque famille était liée à une Zaouïa. Juste avec le nom de famille, nous pouvions deviner à laquelle il appartient”, ajoute-t-il. “Il y a eu une richesse aussi venue d’ailleurs, mais une richesse aussi qui vient du pays en soi.”
Les zaouias ont servi, notamment, pendant le protectorat de refuge pour les Moujahidines, pour ceux qui combattaient pour la libération, pour l’indépendance.

Les adeptes des zaouïas sont appelés les “Foukara” (pauvres en arabe), mais dans le sens spirituel. “من تواضع لله رفعه”, déclare notre interlocuteur. “Il faut toujours rester humble pour atteindre une connaissance religieuse, spirituelle. C’est l’une des spécificité des Foukara”, ajoute-t-il.
Ces lieux sont adéquats pour les enfants puisqu’ils y sont éduqués. “Il baignent dans l’univers soufi, ils entendent le dikr, la prière, ils grandissent avec ça, tout en respectant les plus âgés”, mentionne Sidi Brahim Tijani.
Malheureusement, les Zaouïas ont perdu de leur aura, de leur présence, déplore le Soufi. Et pour cause, la vie d’aujourd’hui est beaucoup plus consumériste, plus dans le matériel que dans le spirituel. “Dans notre société, on parle de l’argent, c’est comme si nous parlions de quelque chose de hchouma (honteux, ndlr), alors que l’argent n’est qu’énergie, une énergie du travail qu’on fait tous les jours. C’est un symbole.”
Al Qaraouiyin
Quelques minutes plus tard, nous sommes en train de nous faufiler dans les ruelles de la médina, quand des invocations nous interpellent. Un groupe de personnes est assis en plein centre d’Al Qaraouiyin, autour de la fontaine, en train de psalmodier le Coran. Le temps semble suspendu. Sidi Brahim Tijani s’éloigne discrètement de nous et s’installe à côté de la porte principale pour psalmodier à son tour. “Il étaient en train de clore le Coran, je ne pouvais pas ne pas les accompagner”, dit-il avec un grand sourire serein.
Sidi Brahim Tijani tenait à s’arrêter à Al Qaraouiyin puisqu’elle symbolise le côté scientifique de la médina. L’université est le lieu des Oulémas, du savoir et de la science. Ceci fait partie intégrante de l’esprit de la médina de Fès qui a reçu des savants du monde islamique et ailleurs.
“Al Qaraouiyin n’est pas la plus ancienne université, mais la plus ancienne encore en activité. Ici même a été fabriqué le premier uniforme d’université, avec le chapeau, l’habit, etc. Le premier diplôme au monde (chahada, licence ndlr) se trouve dans la bibliothèque de cette université emblématique”, rappelle notre guide.

La ville de Fès repose sur un équilibre entre la dimension religieuse et scientifique : “Entre ce qui est religieux, entre la vie de tous les jours, et entre le savoir avec un grand S : la science, le savoir, l’ouverture.”
“Nous ne pouvons situer Fès que religieusement, c’est une ville vivante où la religion, les sciences, les langues et les cultures se mélangent”, décrit le Tijani.
Le plus grand espace piéton au monde
D’après Sidi Brahim Tijani, Fès est le plus grand espace piéton au monde. “Il n’y a pas plus écologique que cela”, dit-il en rigolant. La médina peut fonctionner puisqu’elle a suivi l’évolution dans le temps. “Maintenant, nous l’avons sacralisée, avec le fait que Fès est la capitale spirituelle du pays. Nous avons peur de faire des changements, mais ils sont nécessaires”, poursuit notre interlocuteur.

“Le Maroc porte cette vocation du vivre ensemble, de la mixité, de la richesse culinaire et architecturale. Toutes ces richesses ne sont que le fruit de cette mixité qui existe depuis plusieurs siècles dans la ville de Fès. Ce n’est pas le cas ailleurs dans d’autres pays.
Maintenant, la capitale spirituelle est appelée à retrouver son identité et s’ouvrir davantage au monde. Son appellation de capitale spirituelle “pèse au niveau de son évolution” puisque la ville “devient un lieu sacré”.

Pour que Fès puisse renaître de ses cendres, Sidi Brahim Tijani préconise qu’il faut que la ville devienne un atelier gigantesque de production artisanale, pour que les artisans retrouvent leur place dans la vie. L’idéal serait d’avoir une école à Fès. Mais malheureusement, “les autorités veulent que ça devienne une vitrine ou un musée à ciel ouvert, or Fès, c’est une âme vivante.”
Que faire dans la médina de Fès absolument, selon Sidi Brahim Tijani ?
- Boire un thé à Bab Boujloud
- Visiter les souks
- Manger de la street food à Achabine.
- Acheter Lkhlii et tout ce qui a trait à la cuisine traditionnelle à Rcif
- Visiter les tanneries
- Visiter le musée de Batha d’arts islamiques