Censée devenir une destination majeure du tourisme balnéaire marocain, la station de Saïdia est confrontée depuis son lancement à une saisonnalité chronique qui la démarque de celles de Marchica et de Taghazout. Selon le président du CRT de l’Oriental, l’allongement de sa saison touristique constitue une priorité des autorités qui souhaitent construire un modèle pérenne dans les 3 années à venir.

Médias24 : Sur quel bilan estival comptez-vous ?
Youssef Zaki : Nous abordons le bilan estival 2025 avec optimisme car malgré certaines rumeurs négatives, les indicateurs actuels nous permettent d’affirmer que nous atteindrons des chiffres similaires à ceux de l’année précédente, avec une perspective d’élargissement de la saison estivale.
– Comment comptez-vous élargir la saison touristique ?
– Sous l’impulsion du wali, un changement de gouvernance notable a été initié cette année avec la création d’une commission régionale qui réunit tous les partenaires concernés pour élaborer une feuille de route claire et pragmatique avec des recommandations ciblées et opérationnelles.
Dans cette dynamique, le CRT a mis en place une commission pour accompagner les actions de fond visant à inscrire la destination dans la durabilité, et à en faire à terme une vraie référence nationale.
Pour développer la fréquentation hôtelière en dehors de la haute saison estivale, notre Conseil régional du tourisme agit à travers la promotion. La Société de développement Saïdia (SDS joue un rôle clé en matière d’animation et de programmation événementielle, tandis que les établissements hôteliers doivent s’impliquer dans la qualité des services, l’entretien et la diversification de l’offre.
L’occasion de rappeler que la destination a franchi un cap important vers la pérennité, sachant qu’il y a quelques années, ses hôtels n’étaient ouverts que trois mois dans l’année contre six mois d’activité aujourd’hui, voire douze mois pour certains.
Cette évolution positive est le fruit d’efforts conjoints de plusieurs acteurs dont la SDS, qui, malgré des moyens financiers limités, parvient à maintenir une programmation régulière d’activités et d’animations au sein de la station.
Les hôtels n’étaient ouverts que trois mois dans l’année contre six mois d’activité aujourd’hui, voire douze mois pour certains
Il faut aussi souligner le rôle structurant de la RSB de Berkane et de la Fédération royale de football, qui y a implanté une école de formation qui joue un rôle d’attractivité auprès des clubs sportifs nationaux et internationaux qui choisissent Saïdia pour leurs stages de préparation. De plus, le choix d’accueillir certains événements sportifs contribue à renforcer sa fréquentation en dehors de l’été.
Enfin, nous pensons que le développement durable de la station passe aussi par la mise en valeur et l’intégration de l’arrière-pays qui permettent de la connecter aux potentialités naturelles, culturelles et sportives des zones intérieures, pour offrir une expérience touristique complète toute l’année.
– Pourquoi la station de Taghazout à Agadir fonctionne-t-elle toute l’année ?
– Comparer Taghazout à Saïdia revient à comparer deux réalités territoriales, économiques et touristiques totalement différentes et difficilement comparables du fait de leurs spécificités.
Dans la région de l’Oriental, nous disposons aujourd’hui de deux pôles balnéaires majeurs à savoir Saïdia qui est une station récente mais qui souffre d’une forte saisonnalité et d’autre part, Marchica, située au cœur de Nador, qui est une ville vivante bénéficiant d’une activité plus étalée sur l’année.
Bien qu’attractive en période estivale, Saïdia reste peu habitée et connectée à son arrière-pays, et son modèle repose encore sur les pics de fréquentation de juillet et août. Elle souffre aussi d’un manque de services de proximité, d’animation continue et d’un tissu économique solide.
À l’inverse, Marchica s’inscrit dans un tissu urbain existant, celui de Nador, ville qui bénéficie d’un dynamisme croissant, d’un port, d’un aéroport actif, d’un lien direct avec la diaspora, et d’une offre diversifiée tout au long de l’année qui lui confèrent une meilleure résilience face à la saisonnalité.
Taghazout, quant à elle, profite de son intégration dans la ville d’Agadir, une destination touristique établie à l’échelle internationale, dotée d’infrastructures, de connectivité aérienne, d’événements réguliers et d’un tissu économique solide qui expliquent son succès annuel.
Pour rendre Saïdia plus résiliente, il est impératif de repenser sa gouvernance, renforcer les services permanents, connecter la station à son arrière-pays, et favoriser une animation territoriale étalée. L’enjeu n’est pas de copier un modèle, mais d’adapter une stratégie propre à notre réalité orientale.
– Que faire pour attirer davantage de visiteurs étrangers ?
– Avant de développer cette clientèle, il faut assurer un changement de paradigme car notre modèle touristique reste encore fortement dépendant de l’arrivée annuelle des Marocains du monde.
Chaque été, la destination “respire ou souffre” en fonction de leur présence ou pas : si nos compatriotes viennent en nombre avec un bon pouvoir d’achat, la saison est réussie ; et, a contrario, c’est toute la chaîne touristique qui en pâtit car cette dépendance rend notre modèle fragile.
Il ne s’agit pas ici de remettre en cause le rôle précieux de nos MRE, mais nous devons continuer à les valoriser, les accueillir dans les meilleures conditions, et leur proposer des offres promotionnelles spécifiques pour renforcer leur attachement à cette destination.
Mais pour aller plus loin et capter de nouveaux marchés étrangers, il faut diversifier nos clientèles.
Cela passe par plusieurs leviers dont le renforcement de la connectivité aérienne avec des marchés européens ciblés, la structuration d’une offre adaptée aux standards internationaux en termes d’hébergement, l’amélioration de sa visibilité à l’international, à travers des campagnes digitales, des partenariats avec des tour-opérateurs, et la participation à des salons spécialisés, et enfin la mise en place de niches porteuses comme l’écotourisme, le tourisme culturel ou sportif.
Sachant qu’aujourd’hui, le nombre d’étrangers qui visitent notre région est marginal, il faut adopter une stratégie plus ambitieuse, coordonnée et orientée vers l’export de l’image de notre territoire.
Ce travail est en cours, mais il nécessite des moyens, une vision partagée, et une vraie implication de tous les acteurs publics et privés.
– Quel taux d’occupation est nécessaire pour rentabiliser les six hôtels de Saïdia ?
– La question de la rentabilité est au cœur de nos préoccupations car le taux d’occupation annuel moyen du parc hôtelier de la région de l’Oriental ne dépasse pas les 26%. Un chiffre préoccupant qui reflète une saisonnalité marquée et une sous-exploitation chronique des capacités existantes.
Le véritable défi est d’éviter le “virage à 90 degrés” que connaît la station à chaque fin de saison estivale avec une chute brutale de fréquentation après l’été
Dans le cas spécifique des six établissements hôteliers de la station de Saïdia, un taux d’occupation de 50 à 60% sur l’ensemble de l’année constituerait un objectif optimal qui permettrait de stabiliser leur activité économique et de renforcer l’attractivité de la station pour de nouveaux investisseurs.
Le véritable défi est d’éviter le “virage à 90 degrés” que connaît la station à chaque fin de saison estivale avec une chute brutale de fréquentation après l’été qui s’avère douloureuse pour les opérateurs touristiques et qui freine toute dynamique de développement durable.
– De nombreux Marocains se plaignent de prix trop élevés ?
– La question du coût de la vie et des prix élevés dans les destinations touristiques ne concerne pas uniquement Saïdia car c’est un phénomène mondial qui provoque une inflation, une hausse des coûts de transport, des matières premières et d’énergie qui impactent les prix à tous les niveaux.
Cela étant dit, il est indispensable que les citoyens demandent systématiquement l’affichage des prix, privilégient les prestataires qui pratiquent des tarifs raisonnables et exercent leur droit à une concurrence loyale.
Nous avons observé récemment la circulation de vidéos sur les réseaux sociaux dénonçant une prétendue flambée des prix souvent sans preuves tangibles car les factures diffusées étaient inexactes ou sorties de leur contexte, créant ainsi une mauvaise image injustifiée de la destination.
Notre CRT a donc mis en place une campagne de communication responsable, pour rétablir la vérité, valoriser les efforts des professionnels honnêtes, et contrer les informations erronées.
– Est-ce que la région de l’Oriental se prête à une fréquentation toute l’année ?
– Absolument, le climat de l’Oriental se prête à une fréquentation étalée sur toute l’année mais il suffit de valoriser intelligemment la diversité de ses destinations comme celles balnéaires de Saïdia et Marchica, d’affaires autour d’Oujda et de Nador, sahariennes telles que Figuig, des territoires agricoles autour de Berkane et enfin dans l’arrière-pays montagnard de Béni-Snassen.
Autant d’atouts climatiques, géographiques et thématiques qui, bien exploités, permettraient d’assurer une fréquentation touristique bien répartie dans le temps.
La station de Saïdia bénéficie d’un climat doux durant la majeure partie de l’année et se trouve à proximité de trois centres urbains actifs : Oujda, Berkane et Nador, qui peuvent tous jouer un rôle moteur pour maintenir une dynamique hors saison.
De plus, pour rompre avec la saisonnalité chronique, il est essentiel d’introduire de nouveaux pôles d’attractivité, avec un campus international, un centre de formation sportive, une zone de shopping hors taxes, ou alors un pôle sportif pluridisciplinaire (golf, football, athlétisme, sports en salle…).
Nous plaidons pour l’instauration de tarifs accessibles tout au long de l’année pour encourager le tourisme interne et faciliter le retour de nos concitoyens résidant à l’étranger
Les idées ne manquent pas, il faut juste une décision politique forte et structurante, qui permettrait de donner à la station une identité plurielle et pérenne, bien au-delà des deux mois d’été.
– Y a-t-il d’autres ouvertures d’hôtels prévues à court et moyen termes ?
– À ce jour, je ne suis malheureusement pas en mesure d’apporter une réponse précise à cette question car le Conseil régional du tourisme de l’Oriental n’est pas encore intégré aux différentes commissions d’investissement ni aux organes de gouvernance des institutions publiques régionales.
Sachant que cette absence de représentation constitue un véritable frein à la circulation de l’information stratégique sur les projets hôteliers en cours ou à venir, je plaide pour une meilleure coordination territoriale avec une intégration de notre CRT dans ces instances.
– Quel bilan faites-vous de la connectivité aérienne ?
– Le sujet de la connectivité aérienne est aussi stratégique que complexe car les liaisons aériennes sont la colonne vertébrale de toute politique de développement touristique réussie.
Mais dans notre cas, plusieurs contraintes freinent encore l’émergence d’un maillage efficace.
En effet, tant que notre destination restera marquée par une forte saisonnalité, il sera difficile d’attirer des compagnies aériennes et il est donc urgent que l’ONMT et que les hôteliers de Saïdia puissent engager un dialogue franc, dans l’objectif de construire une offre intégrée et cohérente.
Concernant la connectivité nationale, nous saluons l’ouverture de lignes régulières vers Rabat, Marrakech, Agadir et Casablanca mais nous espérons voir l’ouverture de lignes supplémentaires vers d’autres villes du sud et du nord, afin d’ancrer la région dans une logique d’interconnexion durable.
Concernant la question tarifaire qui constitue un frein à lever notamment en été, nous plaidons pour l’instauration de tarifs accessibles tout au long de l’année pour encourager le tourisme interne et faciliter le retour de nos concitoyens résidant à l’étranger, qui méritent un accompagnement adapté.
– À quel horizon Saïdia ne souffrira plus de sa saisonnalité chronique ?
– Il serait hasardeux d’avancer une date précise, mais les efforts actuellement déployés laissent entrevoir une évolution positive à moyen terme.
Ainsi, grâce à notre stratégie qui est axée sur la diversification de l’offre touristique, nous estimons que la station pourrait amorcer une nette atténuation de cette saisonnalité à l’horizon 2028.
Ce changement nécessitera du temps, de la persévérance et la coordination entre les différents acteurs mais nous sommes résolument engagés à faire de Saïdia une destination attractive toute l’année, en cohérence avec la feuille de route tracée par le Roi.