En bourse, toutes les entreprises ne suscitent pas le même engouement. Certaines actions s’échangent presque chaque jour et concentrent des volumes importants, alors que d’autres passent inaperçues, avec à peine quelques apparitions dans le carnet d’ordres.

Et il ne s’agit pas uniquement de petites sociétés marginales. On retrouve parfois dans ce cas des capitalisations de taille moyenne, bien présentes dans l’économie marocaine, mais dont les titres restent figés malgré des mois de cotation.

Au premier semestre 2025, l’écart est saisissant. Auto Nejma n’a coté qu’une seule fois en six mois, pour un volume symbolique de 30.000 DH. Balima, inscrite sur 43 séances, n’a généré qu’un peu plus de 240.000 DH d’échanges. Oulmès, avec seulement 36 séances animées, n’a pas dépassé 622.000 DH.

Promopharm a été échangée sur 53 séances pour un volume d’environ 1,58 MDH, tandis qu’Unimer a totalisé 40 séances pour 1,6 MDH. Maghrebail et Maroc Leasing, de leurs côtés, se sont contentées respectivement de 43 et 45 séances pour des volumes inférieurs à 2 MDH.

Pourtant, d’autres petites et moyennes capitalisations ont animé la cote de manière spectaculaire. Stroc Industrie a bondi de près de 500% en 122 séances, Stokvis Nord Afrique de 268% avec plus de 5,3 millions de titres échangés et Fénie Brossette de 290% pour un volume de 185 MDH.

Même des titres comme Involys, IB Maroc.com ou Maghreb Oxygène ont capté un intérêt nouveau.

Entre ces deux extrêmes se dessine un marché à deux vitesses : une poignée de mid caps qui concentrent l’attention des investisseurs et une majorité de valeurs qui, malgré leur présence régulière en séance, restent confinées dans une léthargie quasi permanente.

Alors, qu’est‑ce qui explique que certaines petites et moyennes capitalisations parviennent à attirer les flux, alors que d’autres restent figées malgré leur présence en Bourse ?

Au Maroc, ce sont les investisseurs institutionnels comme les compagnies d’assurances, les caisses de retraite ou les OPCVM qui façonnent les grandes tendances du marché.

Institutionnels en piliers, particuliers en catalyseurs

D’après les données de l’AMMC, ils représentaient environ 72% des volumes sur le marché central en 2024. Au premier trimestre 2025, leur part s’est légèrement réduite à 69%, mais ils restent de loin les premiers acteurs de la cote casablancaise.

« Les institutionnels ont une force de frappe considérable et concentrent leurs allocations sur les grandes capitalisations. Leur logique est simple : ils cherchent avant tout de la profondeur et de la liquidité, des titres sur lesquels ils peuvent agir sans distordre les prix », explique un analyste de la place.

Cette quête de liquidité s’accompagne d’une exigence de transparence. « Pour eux, un marché efficient, c’est un marché profond et diversifié, mais aussi un marché où l’information publique circule de façon claire, rapide et équitable », poursuit la même source.

En parallèle, la montée en puissance des particuliers change la physionomie du marché. Leur part a atteint 25% des volumes au T1‑2025, contre 21% un an plus tôt. « Ces investisseurs n’ont pas les mêmes contraintes que les institutionnels. Ils vont souvent chercher du potentiel spéculatif dans les mid caps, et ce sont eux qui redonnent de l’animation à certaines valeurs longtemps délaissées », souligne un autre analyste.

« Ce qu’on observe clairement aujourd’hui, c’est que beaucoup de petites et moyennes capitalisations ont connu des envolées spectaculaires. Et la raison est assez simple : ce sont les particuliers, notamment de nouveaux venus sur le marché, qui redonnent vie à ces titres. Car au fond, rien dans les fondamentaux n’expliquerait à lui seul de telles hausses ».

Des valeurs prisonnières de leur illiquidité

L’une des causes principales du manque de dynamisme tient à l’illiquidité structurelle de certaines actions. « Quand une valeur ne dispose pas d’un flottant suffisant, elle devient pratiquement inexploitée sur le marché secondaire. Les investisseurs institutionnels ne peuvent pas entrer ou sortir sans provoquer de mouvements brusques sur le cours, ce qui les dissuade d’y aller », explique l’un des analystes.

« Dans certains cas, l’introduction en Bourse a été réalisée avec un flottant trop restreint dès le départ. Dans d’autres, le flottant s’est réduit au fil du temps, parce que des actionnaires historiques ont racheté des titres et que la circulation sur le marché s’est asséchée », poursuit-il.

À cela s’ajoute la question de la taille critique. « Un fonds de pension ou une compagnie d’assurances ne va pas consacrer du temps et des ressources pour une société qui pèse quelques dizaines de millions de dirhams seulement en capitalisation. Même si l’entreprise est rentable, elle ne représente rien dans un portefeuille institutionnel de plusieurs milliards ».

Le problème est d’autant plus marqué au Maroc que les institutionnels adoptent une logique de buy and hold.  » Faute d’outils de couverture ou de vente à découvert, un investisseur institutionnel marocain ne peut qu’acheter et attendre. Or pour adopter une telle position, il lui faut une valeur liquide, profonde, sur laquelle il est sûr de pouvoir se repositionner à tout moment ».

Donc on est dans un cercle vicieux où l’illiquidité éloigne les investisseurs, et l’absence d’investisseurs entretient l’illiquidité. « Ce n’est pas que ces sociétés n’ont pas de valeur économique, mais sur le terrain boursier, elles sont devenues invisibles ».

Communication et suivi : la clé de la visibilité boursière

Au‑delà des questions de flottant et de liquidité, la communication financière joue un rôle déterminant. Beaucoup de sociétés cotées se limitent au strict minimum réglementaire, sans chercher à professionnaliser leur relation avec le marché.

« Une action ne vit pas seulement par ses fondamentaux, mais aussi par la manière dont l’entreprise dialogue avec ses investisseurs. Sans communication régulière et claire, le titre disparaît rapidement des radars », observe l’un des analystes.

Ce manque de visibilité est accentué par la faiblesse du suivi des analystes financiers. « Les bureaux de recherche se concentrent sur les grandes capitalisations, parce que ce sont elles qui intéressent en priorité les institutionnels. Résultat, les mid caps n’ont souvent aucun coverage, et restent invisibles pour les investisseurs étrangers ou même locaux », poursuit le même professionnel.

À l’inverse, dès qu’une société bénéficie d’un catalyseur identifiable, à savoir une publication de résultats solides, une annonce stratégique, une opération de marché ou même l’effet d’entraînement d’une IPO récente, le marché réagit.

« Les introductions d’Akdital en 2022 puis de Vicenne en 2025 ont montré que la santé peut attirer massivement les flux. Cela a aussi relancé l’intérêt pour d’autres valeurs du secteur, alors qu’elles étaient longtemps restées marginales ».

En définitive, la liquidité ne dépend pas seulement de la structure du capital ou des flux institutionnels. Elle se nourrit aussi de la capacité des sociétés à maintenir un lien actif avec leurs investisseurs et de la présence d’analystes capables de relayer une “story” au marché. Sans ces relais, beaucoup de titres restent condamnés à l’indifférence.