Adoptée aux États‑Unis le 18 juillet 2025, la loi Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins, plus connue sous le nom de Genius Act, constitue le premier cadre législatif fédéral consacré aux stablecoins.
Un stablecoin est une monnaie numérique conçue pour reproduire la stabilité d’une devise traditionnelle, le plus souvent le dollar, grâce à des réserves équivalentes.
Alors que le bitcoin ou l’ether peuvent connaître de fortes variations de prix, le stablecoin vise à maintenir une parité fixe, ce qui en fait un support privilégié pour les paiements et les transferts dans l’écosystème financier numérique.
« Promulguée discrètement aux États‑Unis en juillet 2025, la loi Genius n’a peut‑être pas fait la une de l’actualité, mais son impact sur la crypto et la fintech s’annonce profond. Cette législation historique apporte enfin la clarté réglementaire attendue pour les actifs numériques et les stablecoins, avec des effets qui dépasseront largement les frontières américaines », commente Joseph Zammit, spécialiste de la croissance dans la fintech et la crypto‑industrie, contacté par Médias24.
« Les marchés émergents utilisent déjà les stablecoins adossés au dollar comme bouées de sauvetage face à l’inflation et les versions désormais régulées par les États‑Unis pourraient devenir un refuge encore plus crédible », explique Joseph Zammit.
« Le Maroc en est un exemple parlant : malgré l’interdiction des cryptomonnaies depuis 2017, près de 6 millions de Marocains, soit environ 16% de la population, utilisent des actifs numériques de manière informelle ».
« Bank Al Maghrib prépare un projet de loi sur les crypto‑actifs et explore un e‑dirham pour moderniser les paiements. Dans ce contexte, la position américaine sert de modèle et pousse en douceur les régulateurs de pays comme le Maroc à mettre à jour leurs règles financières, avec à la clé un potentiel d’innovation locale en fintech, même si l’accès facilité aux stablecoins américains pose des questions de souveraineté monétaire ».
Les implications concrètes pour le Maroc
Certes, nous accusons un retard dans l’adoption d’une loi sur les cryptomonnaies, mais l’impact le plus direct du Genius Act concerne les transferts des Marocains résidant à l’étranger (MRE).
En 2023, ces derniers ont envoyé 11,8 milliards de dollars, soit près de 8% du PIB. Or, envoyer 200 dollars vers la région MENA coûtait encore 5,8% en moyenne fin 2023 selon la Banque mondiale.
Ainsi, l’étude d’Emily Ekshian de 2025 rappelle que le coût moyen mondial atteignait 6,65% au deuxième trimestre 2024, loin de l’objectif onusien de 3% pour 2030.
Dans certains corridors, les solutions blockchain ramènent déjà les frais entre 1% et 3%, comme l’illustre Bitso entre les États‑Unis et le Mexique (3,3 Mds $ de flux en 2023, frais < 1%).
Si les stablecoins régulés américains s’imposent, les MRE pourraient donc voir leurs frais de transfert tomber à 1%‑2%.
Cette évolution soulève plusieurs défis pour le Maroc. Le premier concerne une dollarisation informelle accrue : si une partie des transferts reste conservée en USDC, PayPal USD ou futurs « bank‑coins », le besoin de conversion en dirhams se réduirait, limitant l’apport net de devises et compliquant la gestion du change par Bank Al‑Maghrib.
Aussi, s’ajoute la question du contrôle des capitaux. Même si le renforcement du KYC/AML aux États‑Unis réduit les canaux anonymes, le Maroc devra mettre en place des passerelles supervisées, par exemple via des « white‑listed wallets », afin d’éviter que les flux ne transitent par des bourses non conformes ou restent stockés hors du pays.
De même, il est question de stabilité financière, car en cas de rachat massif les remises pourraient être temporairement bloquées, privant des milliers de foyers d’un revenu vital. Le Trésor devra anticiper ce scénario avec des accords de liquidité ou une convertibilité directe entre l’e‑dirham et les stablecoins.
Enfin, l’essor de ces jetons régulés accentuera la concurrence pour les opérateurs traditionnels comme Western Union ou MoneyGram. À court terme, cette pression pourrait accélérer la baisse des frais, mais à plus long terme la disparition d’intermédiaires physiques risquerait de poser un problème d’inclusion dans les zones rurales encore très dépendantes du cash.
Les implications concrètes mondiales
Le Genius Act s’inscrit dans un marché des paiements transfrontaliers d’une ampleur gigantesque. Selon le rapport 2025 de FXC Intelligence, ces flux ont représenté près de 194.800 milliards de dollars en 2024, dont environ 40.000 milliards hors opérations interbancaires de gros.
Les stablecoins n’occupent encore qu’une place marginale, évaluée à quelques milliards de dollars.
« Leur potentiel de croissance est toutefois considérable. Le rapport estime le marché adressable des paiements en stablecoins à 16.500 milliards de dollars dans un scénario de base et jusqu’à 23.700 milliards dans une hypothèse optimiste », mentionne le rapport de FXC Intelligence.
« Le segment B2B concentre l’essentiel de cette perspective, avec entre 13 et 18,8 trillions de flux, suivi du C2B (1,9 à 2,7 trillions) et du P2P (900 à 1.400 milliards) ».
« L’avantage principal des stablecoins réside dans leur capacité à réduire les coûts et à accélérer les règlements« , comme mentionné précédemment dans les implications pour le Maroc.
« MoneyGram intègre l’USDC dans ses transferts, et Stripe a racheté en 2024 la société Bridge pour se renforcer dans ce domaine. Les volumes globaux illustrent cette montée en puissance : 5.700 milliards de dollars en 2024, puis déjà 4.600 milliards pour le seul premier semestre 2025″.
Le Genius Act, une étape de maturité pour la crypto et le Web3
« Pour l’écosystème crypto et Web3, le Genius Act marque une étape de maturité. En classant certains jetons comme des titres numériques régulés, il offre aux projets blockchain légitimes une voie légale pour opérer et se faire coter sur les plateformes. Les startups peuvent désormais innover sans craindre en permanence un piège juridique ou une répression soudaine », commente Joseph Zammit.
« Les fintechs y trouvent aussi une opportunité, puisque les stablecoins sont désormais autorisés pour un usage bancaire fédéral, permettant des paiements transfrontaliers plus rapides et commençant à créer un pont entre la finance traditionnelle et le Web3″.
« Plus largement, le fait d’avoir davantage de dollars numériques régulés sur la blockchain alimente directement la finance décentralisée ».
Plus il y a de personnes et de capitaux en ligne, plus la demande pour le prêt, le trading ou les services de rendement sur la blockchain s’intensifie
« Des défis accompagnent toutefois ces avancées. Les coûts de conformité et des standards plus stricts vont favoriser les grands acteurs, au risque d’écarter certaines jeunes pousses. L’interdiction des stablecoins portant intérêt pourrait par ailleurs pousser les investisseurs en quête de rendement vers des plateformes DeFi plus risquées. L’enjeu pour le secteur sera donc d’innover de manière responsable et d’intégrer une sécurité robuste dans les nouveaux produits, afin de ne pas dilapider la crédibilité ainsi acquise ».
« L’adoption discrète du Genius Act pourrait enclencher une transformation retentissante de la finance mondiale. En alignant l’agilité de l’innovation crypto sur les garde‑fous de la finance traditionnelle, il ouvre la voie à une levée de capitaux plus transfrontalière ».
« Des fondateurs de startups, de la Silicon Valley à Casablanca, pourraient bientôt lever des fonds via des actifs tokenisés dans un cadre plus clair. Les investisseurs, eux, seront plus enclins à considérer les actifs numériques comme un élément normal de portefeuille plutôt que comme un pari exotique. À terme, cette clarté juridique pourrait libérer des milliers de milliards de dollars en actifs tokenisés qui restaient jusque‑là hors de portée », conclut-il.
Voici ce qu’il faut retenir de cette loi
Donald Trump a assuré qu’elle « fera de l’Amérique le leader incontesté des actifs numériques » et qu’elle consolidera le rôle du dollar comme monnaie de réserve mondiale.
Dans ce cadre, la loi établit un cadre prudentiel strict pour l’émission de stablecoins adossés au dollar. Désormais, seuls des établissements financiers agréés peuvent émettre ces jetons : banques, coopératives de crédit ou institutions non bancaires expressément autorisées par la Réserve fédérale.
Les émetteurs doivent conserver en permanence des réserves équivalentes à 100% des stablecoins en circulation, exclusivement sous forme de cash ou de bons du Trésor américain.
Chaque mois, ils publient la composition de ces réserves, qui sont auditées par des cabinets indépendants. Les dirigeants sont personnellement responsables de l’exactitude des informations, avec des sanctions pénales en cas de manquement.
La loi interdit par ailleurs toute rémunération des avoirs en stablecoins, afin d’éviter qu’ils ne deviennent des substituts aux dépôts bancaires. Elle soumet également tous les émetteurs au Bank Secrecy Act, ce qui implique des procédures renforcées de connaissance du client (KYC) et de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme (AML/CFT).
Les émetteurs doivent aussi disposer de la capacité technique de bloquer ou de détruire des jetons si la loi ou une injonction l’exige. En cas d’insolvabilité, la législation accorde une priorité absolue aux détenteurs de stablecoins dans le remboursement, ce qui constitue une garantie inédite pour les utilisateurs.
Enfin, un régime spécifique s’applique aux acteurs étrangers qui souhaitent proposer leurs stablecoins aux États‑Unis. Ils devront se conformer à ce corpus réglementaire et accepter la juridiction américaine, sous peine d’interdiction d’accès au marché.