Acté lors de la réunion du comité directeur de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), qui s’est tenue mercredi 6 août, l’amendement des articles 31 et 32 du règlement des compétitions permettra désormais à l’analyste vidéo de prendre place sur le banc de touche.

Une évolution réglementaire qui braque les projecteurs sur un métier longtemps resté dans l’ombre, mais devenu central dans le football moderne. Des cassettes VHS au drone tactique, l’analyse vidéo a profondément évolué ces dernières années. Au Maroc, elle s’est doucement mais sûrement imposée comme un outil incontournable pour les clubs de la Botola et commence à faire son chemin dans les divisions inférieures.

À des années-lumière des visionnages approximatifs d’autrefois, les staffs techniques disposent désormais de moyens modernes pour filmer, découper, annoter et exploiter les séquences de jeu. Bien que l’accès aux ressources reste inégal d’un club à l’autre, les technologies comme les outils de la société Hudl ou les drones aériens commencent à se démocratiser.

Des clubs comme le Wydad, le Raja ou encore la Renaissance sportive de Berkane se sont dotés de cellules d’analyse performantes. Mais pas seulement. Comme révélé par Médias24 dans le cadre du dossier dédié au programme de formation nationale, dans plusieurs académies, les séances sont filmées sous plusieurs angles et analysées dès la fin de l’entraînement.

L’équipe nationale a également renforcé son staff ces dernières années par une cellule vidéo dirigée notamment par Mousa El Habchi, passé par la sélection belge, ainsi que par Harrison Kingston, qui officiait auparavant au sein du club anglais de Liverpool.

Cette transformation témoigne d’un changement de culture qui souligne que la vidéo devient un prolongement du terrain. Pour mieux appréhender cette réalité encore méconnue du grand public, Médias24 a consulté plusieurs analystes vidéo en activité.

Berkane. Formation. Football
Un drone est utilisé pour bénéficier d’une vue tactique en plongée, indispensable à l’analyse vidéo

Au Maroc, l’analyste vidéo porte plusieurs casquettes

Si le recours à la vidéo dans le football remonte aux années 1980, avec les premières captations sur VHS (Video Home Service), ce n’est qu’au tournant des années 2000 que le métier d’analyste vidéo s’est structuré, notamment en Europe.

L’avènement de logiciels spécialisés et la montée en puissance des données ont progressivement professionnalisé cette fonction, devenue aujourd’hui une pièce centrale dans les grands clubs.

Dans les staffs modernes, on distingue généralement plusieurs profils complémentaires :

– Le technicien vidéo est responsable de la captation, du cadrage et du traitement brut des images ;

– L’analyste vidéo, qui sélectionne, découpe et interprète les séquences pertinentes à des fins tactiques ;

– L’analyste performance, qui croise la vidéo avec les données statistiques et physiques pour produire des rapports détaillés.

Dans la réalité des clubs marocains, ces rôles sont souvent concentrés entre les mains d’une seule personne, qui assume l’ensemble des tâches, de la captation à l’interprétation. Cette personne est communément désignée comme « analyste vidéo », même si elle a plusieurs casquettes.

À l’origine de ce constat, il y a le fait que, dans certains cas, les entraîneurs souhaitent analyser les performances des joueurs à l’entraînement. Mais en l’absence de vidéos fournies par des prestataires externes, « je suis obligé de capter moi-même les images des entraînements avant de les disséquer pour produire des rapports vidéo collectifs ou individuels », nous explique un analyste vidéo de la Botola Pro.

« Souvent, j’effectue également le codage des séances en même temps, afin de produire des données statistiques », ajoute-t-il. Les analystes vidéo doivent donc jongler avec plusieurs outils et compétences à la fois. Une charge de travail souvent invisible, mais indispensable pour nourrir le regard du staff technique.

Voici un exemple de logiciel de codage

Pour en revenir au codage, c’est une opération qui consiste à baliser une vidéo en temps réel ou en différé en identifiant des événements précis : passes, pertes de balle, duels, courses, tirs, fautes, etc.

Chaque action est associée à une touche sur une tablette dédiée ou sur le clavier d’un ordinateur, via un logiciel permettant de lier l’action à une catégorie précise, voire à un joueur. Une fois le codage terminé, il devient possible d’extraire des séquences vidéo ciblées ou de générer des statistiques détaillées, utiles à l’analyse collective ou individuelle.

Voici un exemple d’analyse vidéo : 

Cela dit, les entraînements ne constituent pas le cœur du métier des analystes vidéo. Leur mission principale reste centrée sur deux volets. D’une part, l’étude du prochain adversaire pour appuyer la préparation tactique du staff. Et d’autre part, le débriefing post-match, essentiel pour analyser les forces, les failles et les axes d’amélioration de leur propre équipe.

Pour ce qui est de l’étude des adversaires, « nous réalisons un rapport vidéo soit selon la demande du staff technique, ciblant un ou deux points précis, soit en effectuant une analyse globale de l’opposant », nous explique un analyste vidéo. Pour construire ce rapport, plusieurs questions clés guident leur travail.

Il s’agit d’identifier l’attitude de l’équipe adverse lorsqu’elle a le ballon. Comment s’organise-t-elle dans la construction du jeu ? Repart-elle proprement de derrière ou privilégie-t-elle les longs ballons ? Quels circuits de passes sont les plus fréquents ? Vers quel côté l’attaque est-elle orientée ? Quel joueur représente la principale menace ?

Les analystes s’intéressent également au comportement de l’adversaire à la perte de balle. L’équipe cherche-t-elle à récupérer rapidement le ballon via un intense contre-pressing ? Ou préfère-t-elle se replier en bloc médian ou bas pour fermer les espaces ? Comprendre la hauteur et la disposition du bloc défensif est aussi crucial pour anticiper les points faibles ou les forces de l’équipe adverse.

« L’analyste vidéo est important dans un staff, mais il doit savoir rester à sa place »

Il peut également y avoir des rapports vidéo uniquement centrés sur les coups de pied arrêtés offensifs et défensifs de l’adversaire. Le recours à l’analyse vidéo ne se fait pas à outrance dans les clubs marocains. Certains entraîneurs préfèrent que les vidéos présentées lors des séances quelques jours ou la veille du match ne dépassent pas une dizaine de minutes.

D’autres, plus attachés à cet aspect de la préparation, n’hésitent pas à pousser l’exercice plus loin, quitte à parfois lasser leurs joueurs. Mais aussi précieux soit-il, l’analyste vidéo n’est pas forcément en contact direct avec l’entraîneur principal. « Lorsque je finis mon travail d’analyse, je transmets les rapports et vidéos à l’adjoint qui décide ensuite des éléments à remonter au coach », souligne une source professionnelle.

Certes, « l’analyste vidéo est important dans un staff, mais il doit savoir rester à sa place », insiste un analyste chevronné. Fort de son expérience au sein de sélections européennes notamment, il précise que son rôle est avant tout consultatif.

« En aucun cas je ne dois remettre en cause les choix tactiques ou techniques d’un coach. Même si parfois je vois bien qu’il va droit au mur et que je ne suis pas d’accord avec ses décisions, j’ai l’obligation de m’y plier sans broncher », complète notre interlocuteur.

En somme, l’analyste vidéo est un travailleur de l’ombre, même si son apport éclaire le chemin de la victoire. « Je suis analyste vidéo mais je ne peux pas m’asseoir sur le banc avec le staff. Et même pour entrer au stade, je rencontre des difficultés« , déplore l’un d’entre eux.

Et pour cause, jusqu’à la saison dernière, au même titre que le second adjoint du coach, l’analyste vidéo ne prenait pas place sur le banc car il ne pouvait pas être inclus dans la feuille de match selon le règlement de la compétition. Mais il y aura du changement à partir de la saison prochaine.

En effet, l’amendement des articles 31 et 32 du règlement des compétitions permettra désormais à l’analyste vidéo de prendre place sur le banc de touche, car la feuille de match comprendra désormais 19 membres, dont 9 joueurs et 10 responsables officiels.

Toutefois, le précédent témoignage soulève la question du flou qui entoure le statut réglementaire des analystes vidéo dans le championnat marocain, et surtout l’importance qu’une licence leur soit accordée. Mais cela devrait également évoluer à court terme, selon nos informations. Une avancée majeure qui ravira sans doute des professionnels dont l’apport l’est tout autant.