Pour entrer dans la prison Qara à Meknès, il faut emprunter un long escalier qui mène vers les entrailles de la geôle. Une obscurité tamisée vous enveloppe petit à petit, les murmures des anciens prisonniers vous traversent comme un vent qui vous électrise et vous donne la chair de poule.
Les murs ont une histoire, et ce labyrinthe souterrain n’y déroge pas. Le lieu a été délimité pour que les touristes puissent le visiter sans risque, sans se perdre. Un endroit sombre avec une connotation historique à travers tout le royaume. A cette époque-là, la dynastie alaouite avait opté pour Meknès comme capitale, sous le règne de Moulay Ismail.

“Cette prison était dans toutes les bouches à cause de ces conditions extrêmes. Tout le monde la redoutait”, explique à Médias 24, Amine Bennouna, président délégué du Centre régional de tourisme (CRT) Fès-Meknès. Dorénavant, le monument dispose d’une valeur “historique, architecturale et symbolique très spéciale”.
À l’époque, les prisonniers étaient jetés par des ouvertures aménagées dans le plafond. D’après le chercheur en histoire, Abdelmalek Nassiri, les prisonniers descendaient à l’aide de cordes. Celles-ci étaient par la suite retirées. Il précise : “C’est également par ces ouvertures qu’était jetée la nourriture.”

“Cela semble impensable qu’il y ait eu une vie souterraine, dans des conditions de lumière inexistante, avec du barbarisme. Mais cela a clairement marqué l’histoire meknassie”, estime pour sa part Amine Bennouna.
La prison Qara pourrait faire penser “au musée de la torture à Budapest du temps du troisième Reich”. Un endroit culturel de la sorte permet aux visiteurs “d’entrer voir les conditions et les contraintes extrêmes que les gens pouvaient supporter dans leur vie”, explique le président du Centre provincial de Tourisme de Meknès.
D’où vient cette prison ?
La prison était un souterrain à la base qui fut construit à l’époque alaouite. Abdelmalek Nassiri explique à Médias 24 que c’était une sorte de grenier “destiné à servir de réserve pour les vivres et les équipements en période de crise, qui frappaient fréquemment le Maroc à cette époque”. Ensuite, il fut transformé en prison pour les captifs chrétiens ainsi que pour les Marocains condamnés pour des crimes qu’ils avaient commis ou pour s’être révoltés contre le pouvoir. Plus tard, elle fut connue sous le nom de prison de Qara.

Mais quel rôle avaient les captifs ? L’historien rappelle qu’ils ont participé activement à “la construction des remparts, des fortifications et des tours qui entouraient la Qasbah ismaïlienne”. Leur force physique ainsi que leur expertise dans le domaine de l’architecture ont été mises à profit pour édifier de nombreux monuments à Meknès.
Pourquoi l’appellation Qara ?
L’appellation Qara est relativement récente. L’historien estime qu’elle remonterait à la période du protectorat français au Maroc. Le lieu avait été utilisé comme prison provisoire pour la population locale. “Un gardien chauve y aurait été affecté, et cette particularité physique serait devenue une manière de le désigner, donnant lieu à une déformation du nom”, raconte Abdelmalek Nassiri.
D’autres légendes racontent que cette appellation remonte à un captif portugais ayant vécu à l’époque du sultan Moulay Ismaïl, Qara, à qui le souverain aurait promis la liberté s’il parvenait à construire une prison capable de contenir quarante mille prisonniers.

“Il était courant de croire que cette prison ne possédait pas d’entrée connue, et que sa profondeur couvrait toute la superficie de la ville de Meknès. Certains allaient jusqu’à dire qu’elle s’étendait jusqu’à la ville de Zerhoun, tandis que d’autres pensaient qu’elle communiquait avec la ville de Taza à travers des grottes souterraines. Il était également réputé que quiconque y entrait et tentait de s’en échapper se perdait irrémédiablement, incapable de retrouver son chemin”, confie le chercheur en histoire.
L’entrée de la prison Qara se trouve à quelques mètres du pavillon des ambassadeurs ou pavillon des tailleurs “Elkhayyatine”. Un lieu symbolique où se réunissaient les négociateurs pour libérer les otages étrangers du sultan. Abdelmalek Nassiri précise qu’elle était destinée à accueillir les délégations diplomatiques venues à Meknès pour négocier la libération des captifs. Ce lieu constituait l’un des atouts politiques majeurs dont Moulay Ismaïl savait tirer parti dans ses négociations avec les puissances européennes.

La nouvelle vie de la prison Qara
Le lieu est devenu un espace culturel qui a été aménagé. Plus d’obscurité dorénavant, mais des lumières tamisées ont été installées partout dans la prison pour bien vivre la visite. D’ailleurs, l’endroit dispose d’un atout indéniable : “Il est connecté à tout l’arsenal historique de la ville”, explique le président délégué du CRT Fès-Meknès.

Dans un rayon de 2 km à la ronde se trouvent des monuments historiques « inratables » dans la ville de Meknès, comme le mausolée Moulay Ismail, la seule mosquée visitable pour des non-musulmans. Il y a aussi, la place Lahdim, Bab Mansour, le musée de la musique et le golf royal. “Automatiquement, la prison fait partie de la visite des monuments impériaux qui sont sur la ville de Meknès”, poursuit notre interlocuteur.
“Si nous recensons, par exemple, le nombre de visiteurs de Bab Mansour, il sera identique à la prison chrétienne parce qu’ils se retrouvent dans le même circuit”, ajoute Amine Bennouna.

Réhabilitation
Les travaux de réhabilitation ont commencé depuis la période du Covid, il y a 5 ans. Certains monuments ont été livrés “mais avec beaucoup de retard”. Pourquoi ? “Des raisons administratives, budgétaires, ou carrément d’entente, ou de laissez-faire, je ne saurais le dire”, ajoute le responsable. Selon lui, la prison Qara n’est pas achevée à 100%.
Les murailles ont été réhabilitées parce que certaines avaient des failles. Des couloirs menaçaient ruine, vu qu’ils étaient faits de pierre. “La consolidation avec le taux d’humidité qui existe sur le terrain, provoque quand même un certain risque. Nous ne voulions pas déplorer, demain ou après-demain, quelqu’un qui tombe ou un visiteur qui puisse être pénalisé lors de son séjour dans des ruines”, ajoute Amine Bennouna.
La décision a été prise de fermer la prison Qara, le temps des travaux, puisqu’il y a des réhabilitations qui respectent le contexte, l’architecture, l’art et qui prennent beaucoup de temps.

Une cadence trop lente
“Aujourd’hui, le chantier avance. Mais le fait-il dans la cadence qu’on désire, ou dans la cadence nécessaire pour que la ville de Meknès reste avec son positionnement touristique ? Nous sommes très pénalisés par rapport au retard de l’ouverture, parce qu’à un certain moment, nous sommes carrément devenus une ville de passage”, déplore le président du CPT Meknès. Dorénavant les touristes ne font que “des stop lunch”, des arrêts pour déjeuner à Meknès.
Ceci peut avoir un effet déplorable sur la ville puisque qui dit ville de passage, dit pas de nuitée. “Nous souffrons d’un taux de fréquentation trop bas par rapport à la région”, continue le responsable. Et d’ajouter : “Meknès fait un bond en arrière à peu près de 30 à 40 %, parce que les taux d’occupation y sont trop bas.”
La région Fès-Meknès fait 27 % de taux d’occupation. “Un hôtel qui se respecte doit faire au moins 35 % du taux d’occupation de sa capacité locale. À Meknès, ce n’est pas le cas. La basse saison tourne autour de 5 à 7%”, alerte le président du CPT de la ville ismaélienne.
Le Salon de l’Agriculture de Meknès (SIAM), organisé chaque année depuis 17 ans, permet de sauver un peu la mise. “Mais aujourd’hui, nous voudrions atteindre un esprit cumulatif et exponentiel de manière à capitaliser sur ce que nous avons à faire”, ajoute-t-il.
“Nous sommes à la veille de la Coupe du monde. Nous sollicitons les gens à venir investir dans la région Fès-Meknès. Mais il faut qu’il y ait quand même des taux de rentabilité importants. Aujourd’hui, on se retrouve avec des capacités de 25, 30 chambres par jour. C’est très peu. En termes de rentabilité, Cela met en difficulté l’investisseur parce qu’il y a des engagements locaux”, déclare le président délégué du CRT Fès-Meknès.
Et de conclure : “Nous parlons d’une destination touristique avec une histoire encore actuelle. Nous sommes dans une dynastie vivante que le touriste étranger ou marocain a le droit de connaître pour retracer toutes les étapes qui ont marqué l’histoire de Meknès.”