Les régimes de retraite, qu’il s’agisse du CMR-RPC (Caisse marocaine des retraites – régime des pensions civiles), du RCAR-RG (Régime collectif d’allocation de retraite), de la branche long terme de la CNSS ou encore de la CIMR, sont, par nature, de gros investisseurs institutionnels. Ils placent leurs réserves sur les marchés financiers pour en tirer un rendement.
En 2024, les réserves constituées par ces régimes ont progressé de 4,6% par rapport à 2023 pour atteindre 326,9 milliards de dirhams. Sur les cinq dernières années, la progression annuelle moyenne de ces réserves est de 1,2%.
La structure de ces placements n’a pas connu de gros bouleversements. Hormis les dépôts auprès de la CDG par la branche long terme de la CNSS (66,2 milliards de dirhams), les réserves des caisses de retraite sont investies à hauteur de 54,3% en titres de taux, 34,3% en actions et parts sociales, 10,3% en placements immobiliers, et une fraction marginale en autres actifs.

Cette hausse des réserves en 2024 a été portée par deux moteurs : d’une part, la forte performance des marchés financiers, avec une progression de 22% du marché actions et la détente des taux obligataires qui a amélioré la valeur de certains titres déjà détenus ; d’autre part, l’augmentation des cotisations, en hausse de 8,9% à 66,8 milliards de dirhams, soutenue par les revalorisations salariales issues du dialogue social.
« Oui, il est évident que les caisses de retraite ont profité de la hausse du marché en 2024. Cela a eu un impact positif sur les réserves, et c’est clairement l’un des facteurs qui ont contribué à leur progression », commente un analyste de la place.
« Pour une caisse de retraite, la performance, ce n’est pas juste une question de marché porteur. Ça repose sur des choix faits en amont : les secteurs où on investit, les valeurs qu’on retient et le bon timing pour entrer ».
« L’an dernier, la hausse généralisée des actions a boosté ces positions, et la baisse des taux obligataires a aussi redonné de la valeur à ce qu’on avait déjà en portefeuille. Ça a clairement soutenu les réserves, mais ça reste un coup de pouce conjoncturel, pas une solution aux problèmes de fond« .
« Quand les taux baissent, les obligations qu’on détient déjà prennent de la valeur, surtout celles avec des maturités longues. Mais l’effet n’est pas le même pour tout le monde : si le portefeuille est majoritairement composé de titres qu’on garde jusqu’à l’échéance, l’impact se voit moins dans les comptes. En 2024, la détente des taux a tout de même donné un petit coup de pouce, en plus de la belle année boursière ».
Un système sous tension démographique
Au Maroc, le système de retraite repose encore majoritairement sur un modèle par répartition, où les cotisations des actifs financent directement les pensions des retraités. Ce mécanisme, « efficace tant que le nombre de cotisants dépasse largement celui des bénéficiaires », rappelle un professionnel du secteur, est désormais fragilisé par le vieillissement de la population et la baisse continue du ratio actifs/retraités.
Le pays compte quatre régimes principaux : deux publics, dont la Caisse marocaine des retraites (CMR), et deux privés, avec en tête la CNSS.
« Les situations sont contrastées : les régimes privés disposent encore de marges financières, alors que les régimes publics et surtout la CMR, sont déjà en déficit technique« , souligne notre interlocuteur.
Les réserves de la CMR, évaluées à environ 50 milliards de dirhams, pourraient être épuisées d’ici 2028, ce qui nécessiterait un apport annuel d’environ 14 milliards de dirhams de la part de l’État pour assurer le paiement des pensions.
Pour la CNSS, les projections indiquent une érosion progressive des réserves à partir de 2025, avec un niveau proche de zéro vers 2034 et un solde technique déficitaire tout au long de la période.
Le RCAR-RG verrait ses réserves passer de plus de 115 milliards de dirhams en 2025 à zéro à l’horizon 2052, avec une accélération de la baisse après 2040.
La CIMR présente un profil opposé : ses réserves, supérieures à 100 milliards en 2025, augmenteraient régulièrement pour dépasser 1.000 milliards vers 2080, portées par un système en capitalisation intégrale et les revenus de placements financiers.
Ces trajectoires montrent que, pour les régimes publics, même la hausse des cotisations et l’effet ponctuel des marchés en 2024 ne suffisent pas à rétablir l’équilibre.
« Le principal défi sera de concilier soutenabilité financière et acceptabilité sociale« , avertit notre source. Une hausse des cotisations pèserait sur les entreprises, un recul de l’âge légal ou une baisse des pensions entraînerait des tensions sociales, et un financement par le budget creuserait le déficit public.
Face à ces tensions, le gouvernement prépare une réforme en deux étapes. À court terme, il est prévu un ajustement paramétrique : recul progressif de l’âge de départ vers 65 ans, augmentation modérée des taux de cotisation, calcul des pensions sur l’ensemble de la carrière et plafonnement éventuel du salaire de référence. À moyen terme, le projet consisterait à regrouper les régimes en deux pôles – public et privé – avec un alignement progressif des règles, avant de converger vers un régime unique.
Les régimes de retraite : trajectoires contrastées en 2024
En 2024, les cotisations collectées par l’ensemble des régimes de retraite ont atteint 66,8 MMDH, en hausse de 8,9% par rapport à 2023, portées notamment par les revalorisations salariales issues du dialogue social. Les prestations servies se sont élevées à 71,1 MMDH, en progression de 5,8%.
- CMR-RPC
Le régime des pensions civiles de la CMR affiche 57,4 MMDH de réserves, en recul de 7,1% sur un an et de 6,4% par an en moyenne sur cinq ans.
Le déficit technique s’est légèrement réduit à 7,2 MMDH, contre 8,0 MMDH en 2023, grâce à une progression des cotisations de 10,6% (31,9 MMDH) liée à la première tranche d’augmentation salariale de juillet 2024.
Le solde global reste néanmoins déficitaire à -4 MMDH, malgré un résultat financier de 3,4 MMDH. Depuis son premier déficit technique en 2014, le régime a accumulé 60,3 milliards de dirhams de pertes techniques.
Les projections confirment que les hausses salariales ne repousseraient l’épuisement des réserves que de deux à trois ans.
- RCAR-RG
Le régime général du RCAR a collecté 3,5 MMDH de cotisations (+6,9%), avec des prestations en hausse de 5,4% à 8,1 MMDH.
Son déficit technique se creuse légèrement à 4,5 MMDH, mais le régime bénéficie d’une excellente performance financière (+5,9 MMDH), ce qui lui permet d’afficher un solde global excédentaire de 1,2 MMDH, contre un déficit de 317 MDH en 2023.
Toutefois, le rapport prestations/cotisations reste très élevé (143%), traduisant une sous-tarification persistante.
- CNSS
La branche long terme de la CNSS a dégagé en 2024 un excédent global de 4 MMDH, en hausse de 273 MDH.
Les cotisations atteignent 19,3 MMDH (+6,7%), tandis que les prestations progressent de 6,3% à 16,9 MMDH. Le solde technique est positif à 2,4 MMDH.
Néanmoins, le taux de préfinancement (61%) révèle que le régime est lui aussi sous-tarifé et nécessitera, à terme, une réforme paramétrique.
- CIMR
La CIMR, régime à adhésion volontaire, enregistre une hausse des cotisations de 8,8% à 12,0 MMDH, avec des prestations limitées à 7,0 MMDH (+3,5%).
L’excédent technique atteint 5 MMDH, et le solde global 8,2 MMDH (+4,9%). Les projections indiquent le maintien de cet excédent à long terme, permettant aux réserves de poursuivre leur croissance.