Quatorze ans après son adoption, le nombre de sièges attribués à chaque circonscription locale est devenu obsolète. Les données du dernier recensement de 2024 ne correspondent plus à celles de 2004, sur la base desquelles cette répartition avait été conçue. Elles révèlent aujourd’hui un déséquilibre profond, que la révision du code électoral prévue dans les prochains mois devra corriger.
Et pour cause, les mouvements de migration interne, l’évolution de la taille des familles et le développement urbain ont favorisé la croissance de certaines circonscriptions au détriment d’autres. Le résultat est une situation inégalitaire : le poids de la voix d’un électeur marocain varie selon la circonscription où il vote (*).
Pour mieux comprendre l’ampleur de ce déséquilibre, Médias24 a évalué la population en âge de voter dans chacune des 92 circonscriptions locales pour 2026 (voir infographie en bas de cette page). Une lecture rapide de ce tableau met en lumière les écarts les plus marqués. Dans ce qui suit, nous présentons quelques cas particulièrement frappants, avant d’explorer les pistes d’une éventuelle réforme.
La voix n’a pas le même poids si l’on vote à Tanger ou à Aousserd
– Le cas de la circonscription de Tanger-Assilah est sans doute le plus parlant. Grâce à son attractivité économique, Tanger connaît depuis près de deux décennies une croissance démographique soutenue. En 2004, Tanger-Assilah comptait près de 757.000 habitants, aujourd’hui le chiffre avoisine un million et demi d’habitants, soit quasiment le double.
Cette importante évolution n’a pas été répercutée sur le nombre de sièges qui est resté le même depuis 2011, soit 5 sièges. Avec une population en âge de voter qui dépassera un million en 2026, si rien ne change, Tanger aura le même nombre de sièges que Tétouan, Sidi Kacem, Taza et Errachidia qui auront toutes une population en âge de voter de moins de 450.000 personnes. Alors que dans la même région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, la circonscription de Fahs-Anjra en comptera près de 69.0000 avec 2 sièges et Ouezzane 201.000 avec 3 sièges.
– Dans la région de Rabat-Salé-Kénitra, il y a aussi des inégalités frappantes. Les provinces qui ont connu un développement urbain important se retrouvent désavantagées. Kénitra et Skhirat-Témara dont la population en âge de voter dépassera les 550.000 en 2026 n’ont que 4 sièges chacune, alors que Rabat-Océan avec le même nombre de sièges ne dépassera pas les 225.000. La circonscription de Sala Aljadida avec près de 431.000 de population en âge de voter n’aura que 3 sièges si la distribution actuelle ne change pas.
– À Casablanca-Settat, l’écart entre les circonscriptions du centre et celles de la périphérie, où l’expansion urbaine est la plus forte, se creuse. En 2026, la circonscription de Ben M’sik comptera seulement 164.000 électeurs potentiels, et celle d’Al Fida-Mers Sultan 183.000. En revanche, Sidi Bernoussi et Nouaceur compteront respectivement près de 524.000 et 466.000 électeurs, avec trois sièges attribués à chacune de ces circonscriptions.
– Le même phénomène est observé à Marrakech qui compte trois circonscriptions avec 3 sièges chacune. En 2026, la circonscription de Ménara comptera quelque 529.000 électeurs potentiels, alors que la circonscription de Médina-Sidi Youssef ben Ali n’en comptera que 228.000. Dans la même région, la circonscription de Safi qui est comparable en termes de population âge de voter, a droit à 6 sièges.
Un nouveau découpage est-il inévitable ?
Après l’adoption de la constitution de 2011, un nouveau découpage électoral a été instauré, établissant 92 circonscriptions locales qui élisent 305 des 395 députés de la première chambre. La distribution du nombre de sièges par circonscription est définie par le décret 2.11.603 qui vient en complément de la loi organique 27.11 relative à la chambre des représentants.
Cette loi prévoit la création d’une circonscription unique pour chaque préfecture, province ou préfecture d’arrondissement. Toutefois, elle autorise la création de plusieurs circonscriptions dans certaines préfectures ou provinces.
Si le choix de maintenir entre 2 et 6 sièges par circonscription, tel que prévu par le décret 2.11.603, est conservé, un redécoupage électoral, même limité à quelques provinces, semble inévitable. Il est difficile d’imaginer, par exemple, que Tanger-Assilah reste une seule et unique circonscription.
L’autre alternative est l’élargissement des listes électorales pour aller au-delà des 6 sièges par circonscription, cette décision pourrait favoriser les petits partis qui auront plus de chances de décrocher un siège. En effet, le déséquilibre émane aussi du choix d’octroyer un minimum de 2 sièges à chaque province.
Au-delà de la redistribution des sièges, la réforme du Code électoral devra trancher entre ces deux options, ou envisager de les combiner. Il ne faut pas non plus écarter la possibilité de changer le nombre global de sièges dans l’hémicycle. Même si ce dernier est inscrit dans la loi-cadre, rien n’empêche de l’amender, comme ce qui a été fait lors des élections de 2021 à travers la loi organique 04.21.
Inégalité ou discrimination positive ?
La loi organique stipule également que pour la délimitation des circonscriptions électorales, il faut « autant que possible, tendre vers un équilibre démographique en prenant en considération l’aspect spatial » et que le ressort territorial de ces circonscriptions doit être « homogène et continu ».
On peut interpréter cela par le fait que la règle générale est l’égalité du nombre d’électeurs potentiels par siège, mais que la loi organique prévoit une certaine discrimination positive prenant en compte les différences territoriales. On peut penser notamment à des aspects géographiques, économiques, culturels et politiques.
Ainsi, il est tout à fait compréhensible que les circonscriptions du Sud du pays qui sont caractérisées par des superficies importantes et avec une faible densité démographique ou que celles qui souffrent d’un important déficit de développement, bénéficient d’une surreprésentation dans l’hémicycle.
Mais dans les cas que nous avons énoncés plus haut, ce n’est pas de ce genre de discrimination qu’il s’agit. L’inégalité qui émerge concerne des circonscriptions aux caractéristiques démographiques semblables, notamment urbaines, où la taille géographique, ainsi que les aspects socio-culturels sont quasi-identiques.
Si l’on ne considérait que le critère démographique, chaque siège devrait représenter environ 86.220 habitants pour garantir une répartition équitable entre les circonscriptions. Cependant, la décision d’attribuer au minimum deux sièges à chaque province crée des écarts significatifs. Ces différences sont en outre accentuées par les évolutions démographiques mentionnées précédemment.
Ci-dessous, Médias24 a rapproché les résultats du RGPH du découpage actuel. La population en âge de voter est calculée par nos soins selon une méthode expliquée en fin d’article.
Note méthodologique
La population en âge de voter en 2026 par circonscription a été estimée comme suit :
Nous avons pris comme base les chiffres de la population légale de 15 ans et plus issus du RGPH 2024 par province ou préfecture. Pour les provinces ou préfectures divisées en plusieurs circonscriptions, la population a été reconstituée à partir des chiffres des communes et arrondissements correspondants.
Pour obtenir la population des résidents marocains âgés de 18 ans et plus en 2026, deux ajustements ont été appliqués :
o Un coefficient de 0,9868 a été utilisé pour tenir compte de l’âge des jeunes de 15 ans aujourd’hui (qui auront 17 ans en 2026) et de la mortalité naturelle sur deux ans, selon le taux officiel du HCP (5,2‰).
o Les habitants étrangers ont été exclus en appliquant, par province et préfecture, la proportion correspondante relevée dans le RGPH 2024.
(*) Le chercheur David Goeury est le premier à avoir relevé cet impact essentiel de l’évolution démographique sur le découpage actuel, comme le montrent les résultats du RGPH 2024.