Cette année encore, les résultats bancaires en croissance à deux chiffres détonnent dans le paysage économique national. Des performances exceptionnelles d’un secteur qui, bien qu’il ait, dans l’absolu, accordé moins de crédit qu’en 2023, ne cesse d’engranger plus de profits. Une situation qui n’est pas mal vue par la tutelle. Bien au contraire.
Pour Nabil Badr, directeur adjoint à la supervision bancaire à la Banque centrale, « la rentabilité des banques a progressé, sur base sociale, d’une manière globalisée de 24,1%. Cela va dans le sens de la résilience de notre secteur ».
Pour lui, ces résultats « satisfaisants sont tirés par les activités d’intermédiation et les opérations de marché. Ainsi la marge d’intérêt s’est appréciée de 7,3% à 40,2 milliards de dirhams. La marge sur commission, elle, a augmenté de 7,8% à près de 9,7 MMDH, alors que les résultats sur activités de marché ont connu une augmentation de 58% à 16,4 MMDH ». Cette situation est, selon le responsable de la Banque centrale, « très positive « . Il espère même « la voir continuer dans les prochaines années ».
Un PNB tiré par les marges d’intérêts…
En gros, le produit net bancaire (PNB), c’est-à-dire la marge brute des banques, s’est établi à 68 MMDH en 2024 contre 58,4 MMDH en 2023 et 50,2 MMDH en 2022.
Un rythme de croissance effréné en décorrélation avec la croissance économique qui n’a pas dépassé les 3,8% en 2024. Elle est aussi décalée par rapport à la croissance de l’octroi de crédits par exemple. On relève ainsi que l’encours global de crédit n’a crû que de 4,6% en 2024 contre 4,8% en 2023. Comment expliquer alors la croissance des résultats bancaires ?
Il faut dire que Médias24 avait effectué cet exercice pour l’année 2023, qui avait déjà connu une croissance phénoménale de résultats, quasi identique à celle de 2024.
Il en était ressorti deux éléments importants.
Le premier est qu’une bonne partie de la rentabilité des banques découle des faibles coûts des ressources provenant en majorité des dépôts à vue non rémunérés. Ceux-ci ont d’ailleurs connu une augmentation significative en 2024 en s’étoffant de 90 MMDH supplémentaires, soit une hausse de 11% par rapport à 2023. Cette augmentation, bien que conjoncturelle, liée à l’opération de régularisation fiscale volontaire des personnes physiques, a offert un matelas supplémentaire aux banques.
Les dépôts à terme rémunérés, eux, n’ont crû que de 6 MMDH, soit +4,7%. Et de plus 4 MMDH des comptes sur carnet en hausse de 2,2%. Au total, les dépôts non rémunérés représentent 71,4% des dépôts bancaires en 2024 contre 68,6% en 2022. Ceci renforce l’hypothèse que l’un des secrets des résultats exceptionnels du secteur est dû à la mise à sa disposition de ressources importantes, de façon quasi gratuite, qui sont ensuite distribuées sous forme de crédits ou réinvesties dans le marché des capitaux.
… et les opérations de marché
Le deuxième élément important ressorti est celui du rôle du secteur public dans l’embellie des résultats bancaires. Il s’agit d’abord des opérations de marché dont les résultats ont connu une forte croissance de 57,7% entre 2023 et 2024 passant de 10,4 MMDH à 16,4 MMDH.
En 2023 déjà, les opérations de marché avaient réalisé 160% de croissance et se positionnaient donc comme un robuste levier de rentabilité bancaire drivé par les besoins de financement du secteur public. Ainsi, les BDT détenus par les banques ont crû de 14,3% en 2024 à plus de 287 MMDH, tirant avec lui la croissance du portefeuille de titres des banques qui a crû de 15,3%.
Une embellie des opérations de marché qui modifie de fait la structure du bilan du secteur.
Ainsi, le total actif des banques fait apparaître une augmentation du portefeuille-titres dont la part ressort en progression de 1,7 point à 26,6% de l’ensemble des actifs bancaires, faisant automatiquement baisser la part des créances sur la clientèle de 2,1 points à 54,7%.
Globalement, malgré une augmentation significative des marges sur crédit, la part des créances sur la clientèle a baissé relativement dans le bilan des banques en faveur du portefeuille-titres. Un phénomène qui peut être interprété économiquement comme un effet d’éviction.
L’augmentation du poids des activités de marché est ainsi plus importante que celle du crédit, permettant aux banques de réaliser de jolis profits à la faveur du fort appétit du Budget de l’État et de la bonne tenue de la courbe des taux.
Cette situation transparaît aussi sur la structure du produit net bancaire où l’on détecte clairement une augmentation de la part relative des résultats des opérations de marché par rapport à la marge d’intérêt ou à la marge sur commission.
En 2024, la part des résultats des opérations de marché est passée à 24% contre 16% en 2021 de l’ensemble du PNB. Pour la même période, la part de la marge sur intérêt est passée de 69% en 2021 à 62% en 2024 du PNB. La part des marges sur commission est, elle, restée quasiment stable même si, en termes absolus, les marges sur commission sont passées de 7,9 MMDH en 2021 à 9,7 MMDH en 2024.
Risques socialisés, rentabilité privatisée
L’autre levier d’amélioration des revenus des banques permis par l’intervention publique est de dérisquer une partie du portefeuille des banques. Comme expliqué pour l’exercice 2023, le recours entre autres à la caisse de garantie publique Tamwilcom, permet de couvrir une partie significative des nouveaux encours bancaires, contribuant à baisser le coût du risque et donc à améliorer la rentabilité du secteur.
On peut ainsi lire sur le communiqué de Tamwilcom publié en marge de son dixième conseil d’administration tenu en avril dernier, que « durant l’exercice 2024, l’activité globale a permis de mobiliser un volume de financements de plus de 47,5 milliards de DH au titre de plus de 82.200 opérations, pour un montant d’engagements s’élevant à 28 milliards de DH ». Et d’ajouter plus loin : « Grâce à son activité centrale de garantie générique, l’établissement a permis la mobilisation d’un volume de crédits de 41,3 milliards de DH en faveur des TPME, pour un volume d’engagements de 23,4 milliards de DH, affichant ainsi une progression de 8% par rapport à l’année précédente ».
En résumé, le risque de la partie la plus critique de l’encours des banques, c’est-à-dire les crédits destinés aux TPME est partiellement pris en charge par l’organisme public, améliorant le profil de rentabilité des banques de la place.
Pour cet exercice 2024, on remarque un élément nouveau. C’est que les banques s’orientent vers d’autres types de clients moins risqués. Ainsi on remarque, selon les statistiques de la Banque centrale, qu’entre fin décembre 2023 et fin décembre 2024, l’encours global a crû de 49,1 MMDH contre 56,5 MMDH en 2023 et 74 MMDH en 2022.
De nouveaux clients peu conventionnels (et moins risqués)
La ventilation par secteur institutionnel montre que sur ces 49 MMDH, quasiment 40,1 MMDH se sont orientés vers trois secteurs :
– les OPCVM autres que monétaires à 12,7 MMDH ;
– les autres sociétés financières à 16,8 MMDH ;
– les ISBLSM (Institutions sans but lucratif au service des ménages), c’est-à-dire les associations, les fondations… à 10,5 MMDH.
On remarque ainsi, comme en 2023, un glissement de l’activité bancaire vers le marché financier, essentiellement drivé par les besoins de financement du Trésor, des entreprises publiques et, pour la première fois, des ISBLM. Ceux-ci font leur apparition avec la montée en puissance de chantiers sociaux portés par des structures hybrides comme les fondations.
Les autres catégories comme les OPCVM autres que monétaires et les autres sociétés financières peuvent s’expliquer par de nouveaux montages financiers pour l’investissement dans les organismes de placement collectif immobilier (OPCI) comme ceux récemment annoncés par la Caisse marocaine des retraites (CMR) qui a de plus en plus, via ses OPCI, recours au crédit bancaire.
L’activité de crédit ventilée par objet économique montre quant à elle que 80% de l’accroissement de l’encours bancaire ont été accaparés par les crédits à l’équipement, dont 30% ont été orientés vers les sociétés non financières privées.
Bien que représentant à peine 10% de l’encours global, ces crédits ont connu une croissance de 18,7% en 2024 contre une croissance de 13,4% en 2023. Logiquement, les autres composantes des crédits bancaires sont restées quasiment atones ou en phase avec le taux de croissance, comme c’est le cas des crédits aux ménages que ce soit pour l’immobilier ou la consommation (respectivement +0,6% et +0,9%), ou encore concernant les entreprises les crédits de trésorerie ou les crédits de promotion immobilière (respectivement +1,2% et +2,6%).
En résumé, en 2024, les banques ont gagné plus d’argent, bien qu’elles aient globalement accordé moins de crédits qu’en 2023. Ces mêmes crédits sont de plus en plus orientés vers des secteurs institutionnels publics et financiers, moins risqués ou orientés vers des objets économiques soutenus par la commande publique, elle-même peu risquée.