Au péage de Bouznika, ce dimanche d’août en fin de journée, l’asphalte crépite sous les pneus. Des dizaines et des dizaines de voitures sont en file indienne. Brahim rentre à Casablanca après une journée de plage. Pilote aguerri de la route, il figure parmi les pionniers du Pass Jawaz. Il sait donc qu’il passera rapidement.
Au moment où il s’engage dans le couloir de passage automatique, il voit bien dans le rétroviseur qu’une voiture le colle. Un resquilleur. Il peste intérieurement contre le fraudeur. Il s’arrête une seconde pour le décourager, puis démarre d’un seul coup pour le semer. Mais la barrière ne retombe pas assez vite. Le fraudeur en profite, bondit, le dépasse et lui inflige un tête-à-queue dangereux.
Il s’agit d’un jeune Marocain résidant en France, qui hurle des menaces comme s’il était l’agressé et non l’agresseur de la loi. Il reproche à Brahim l’outrecuidance de vouloir protéger les règles. L’affaire ne s’arrête pas là, mais la suite relève du fait divers.
Au bout d’une quarantaine de minutes, Brahim reprend donc l’autoroute pour Casablanca. Dans la capitale économique, il croise des busways et des tramways. Comme toujours, il jette un regard noir aux vélos et motos qui empruntent allègrement les voies réservées comme s’ils suivaient leur propre code de la route. Il lui est même arrivé de surprendre un taxi collectif en plein couloir de busway.
Pour le Mondial par exemple, il ne suffira pas d’avoir une infrastructure exceptionnelle, de baliser les avenues ou de fleurir les places publiques. Il faudra aussi embellir les consciences. Mais le problème n’est ni génétique ni culturel. Il n’est pas propre au Maroc. Et les solutions existent.
Souvenez-vous : il y a quelques années, on avait appris aux automobilistes – même à une grande partie des Casablancais d’entre eux – à respecter les passages pour piétons. Il a suffi d’instaurer une amende, de communiquer et de contrôler pendant quelques semaines.
Petit bestiaire de l’incivisme ordinaire
La carte routière de l’incivisme commence là où s’efface celle du civisme. Elle va dans toutes les directions, tous les domaines :

Ci-dessus, trottinette dans la voie du Busway.
Ci-dessous, une motocyclette avec trois personnes à bord, sur l’autoroute Rabat-Casablanca. PH. Médias24 
Mobilité : fraudes, resquille, musique sans écouteurs, appels en haut-parleur, pieds sur les sièges, déchets abandonnés…
Circulation : contresens, dépassements hasardeux, klaxons furieux, non-respect des passages piétons ou des interdictions, stationnement sauvage, intrusions sur les voies bus ou tram…
Comportements publics : jets de déchets, déjections canines laissées, mobilier urbain vandalisé, passe-droits, favoritisme, triche scolaire, insultes sur les réseaux, fumigènes au stade, les chiens et chats errants…
Plages : jet skis utilisés chaotiquement, quad et parfois 4×4 sur le sable. Ce qui, au-delà de l’incivisme, est dangereux, comme en témoignent les accidents parfois mortels.
Ce qui alimente l’incivisme
L’incivisme n’est pas une déviance soudaine, c’est un comportement qui s’installe.
Lorsque les normes sociales ne sont pas affirmées – quand “doubler la file” devient la règle non dite –, le système bascule.
L’impunité est le carburant de l’incivilité. Casa Transports a raison de médiatiser les condamnations judiciaires liées au tram. L’impunité est un feu vert permanent pour les transgressions.
La confiance civique, notamment dans les institutions locales, reste fragile. Elle doit être rebâtie comme on l’a fait pour des stades. Les 15.000 conseils communaux doivent se demander comment les intérieurs de leurs concitoyens sont d.une Propreté exemplaire alors que l’espace public, lui, n’est pas respecté.
Évidemment, on ne peut pas demander aux citoyens de respecter la ville si elle ne respecte pas elle-même ses habitants : pas ou peu de poubelles, espaces sales, transports bondés…
L’exemplarité est le terreau du civisme. Si les élites vacillent, bonjour les dégâts. Les élites donnent elles toujours l’exemple?
Construire une société fluide
Le civisme, c’est un code partagé. Il commence dès l’enfance. L’école en est le premier apprentissage.
Un jour, peut-être, au lieu de surveiller notre rétroviseur pour éviter le resquilleur, nous roulerons tous dans la même direction.
Le Maroc ne gagnera pas la Coupe du monde uniquement sur le terrain. Il la gagnera dans ses rues, dans ses regards, dans ses gestes quotidiens. Et Coupe du monde ou pas, il faut combattre ce fléau pour notre vivre-ensemble… parce que les Marocains le valent bien.
Nous traitons ce thème des incivilités avec l’angle du Mondial. Mais le Mondial n’est qu’un prétexte qui rend le sujet encore plus audible. C’est un sujet que le Maroc doit adresser sans plus attendre.
Médias24 vous proposera prochainement, une série de paroles d’experts, sociologues, politistes, urbanistes… qui analyseront pour nous l’incivisme et proposeront des solutions.
À SUIVRE