La trêve de façade qui prévalait jusque-là entre le RNI et l’Istiqlal vient d’être rompue. Les deux partis de la majorité se sont livrés, la semaine dernière, à un tir croisé par médias interposés.
À l’origine de la confrontation, la note de l’Alliance des Économistes Istiqlaliens sur le projet de loi de finances 2026. Ce qui est présenté par les istiqlaliens comme un exercice habituel de recommandations budgétaires a été lu, par les RNI’istes, comme une sortie des rangs ou une rupture de ligne.
De fait, le document a des allures de programme électoral qui se démarque du bilan gouvernemental, plus que de simples propositions d’une loi de finances.
Pour le RNI, c’est la sortie de trop. Par la voie de médias, il dénonce « une certaine récupération politique avec un zeste de propositions vaseuses, voire populistes. Sans doute l’effet de la dernière année de la législature… ».
Du côté de l’Istiqlal, on s’étonne qu’une note économique suscite un tel torrent de critiques. « Qu’est-ce qui dérange tant ? Est-ce le timing – une rentrée politique, à l’ombre des élections de 2026 ? Est-ce le fond – un rappel que l’État social ne peut rester un slogan ? Ou bien l’idée que, derrière l’apparente technicité des mesures, l’Istiqlal n’aurait pas le droit de rappeler ses convictions ? ».
La tension dans la scène politique était palpable depuis quelques mois. L’opposition est de plus en plus virulente dans ces sorties, essentiellement par les voies du PPS et du PJD et, dans une moindre mesure, du MP.
Les partis de la majorité, eux, sont dans une posture plus compliquée. Il reste encore un an dans le mandat de ce gouvernement et encore des chantiers à mener et des délais à tenir.
Ils doivent aussi relancer leur machine électorale et préparer leurs structures à mener la bataille.
L’équilibre entre la posture partisane et celle gouvernementale est fragile, et les frontières sont poreuses.
L’épreuve préélectorale est venue à bout de la coalition
La majorité au pouvoir composée du RNI, du PAM et de l’Istiqlal a construit depuis 2021 un récit de solidité établi sur la cohérence de ses membres et la concordance de leurs positions à défaut d’avoir un socle idéologique commun. Il faut dire que c’est aussi le propre du système électoral qui ne permet pas de produire de majorité absolue et pousse vers les coalitions/cohabitations. Certaines sont parfois invraisemblables.
Les observateurs ont souvent mis en avant le caractère technocratique de cette configuration et sa stabilité parlementaire. C’est précisément ce socle de solidité apparente qui rend les craquements publics d’autant plus significatifs.
À l’approche de 2026, chaque parti cherche à réaffirmer son identité et à parler directement à son électorat. L’économie et particulièrement le budget deviennent alors l’arène privilégiée. C’est sur ce terrain que se jouent les batailles les plus visibles, car il cristallise ce qui importe le plus aux citoyens, à savoir la fiscalité, le pouvoir d’achat et l’emploi.
Cela rappelle que, quelle que soit la cohésion affichée par une coalition, les élections constituent toujours son point de rupture. C’est presque inscrit dans le code génétique de la vie politique, électoralement parlant, chacun pour soi, et c’est à ce moment que la logique de coalition prend fin.
Des fissures déjà visibles depuis le début de l’année
Les signes du chacun pour soi étaient visibles dès le début de l’année 2025. Les partis étaient rentrés dans une sorte de précampagne, chacun à sa manière.
Comme nous l’expliquions déjà à l’époque, Nizar Baraka avait donné publiquement le ton le 11 janvier à Casablanca, en présidant un imposant meeting lors duquel il s’était fait l’avocat des jeunes.
Le même jour, Aziz Akhannouch troquait sa casquette de chef de l’exécutif contre celle de chef de parti pour lancer la machine électorale, lors de la session ordinaire du conseil national du RNI.
Depuis, l’Istiqlal a multiplié les meetings régionaux, tandis que le RNI organisait lui aussi ses tournées, avec des moyens nettement plus importants. Le PAM a lancé l’initiative Jeel2030 pour encourager les jeunes à s’impliquer dans la politique. Sur les colonnes de Médias24, Mehdi Bensaid n’a pas hésité à affirmer que le « PAM dirigera le gouvernement du Mondial ».
On peut dire que ces actions relèvent de la compétition politique normale et chaque parti opère avec les moyens dont il dispose. Là où apparaissent de véritables fissures au sein de la majorité, c’est lorsque les attaques se font entre les composantes mêmes de la coalition.
Le premier symptôme visible s’est ensuite manifesté dans un dossier sectoriel en apparence technique. Il s’agissait de la question des aides à l’importation de viande rouge.
Nizar Baraka et Ryad Mezzour ont tiré dans le tas en multipliant les sorties critiques sur ce sujet. Le débat était explosif, menaçant de faire éclater la majorité.
Le climat s’est apaisé, du moins selon le communiqué officiel de la majorité, publié le 2 juin 2025, où les trois leaders réaffirment la cohésion de ses composantes, insistant sur l’absence de toute fissure ou divergence interne. Il faut garder bonne figure et maintenir l’image d’une alliance soudée.
Mais cette accalmie semble avoir été de courte durée. Le communiqué de l’Alliance des Économistes Istiqlaliens (AEI) a rompu la trêve apparente, exposant au grand jour des tensions qui couvaient dans les coulisses de la majorité.
Et ce n’est peut-être que le début…